[eBook] Une vue à deux

Résumé

Extrait Laurie accéléra, pied au plancher. Le feu passa à l'orange et elle le grilla. Tant pis pour le flash... Son coeur battait la chamade depuis qu'elle avait reçu le coup de fil du collègue de Marion. Elle avait quitté son institut en quatrième vitesse et sauté dans sa Mini en appelant Loïc, qui la rejoignait aux urgences. Son mari, maître d'oeuvre sur les chantiers, était à son compte, ce qui lui conférait une certaine liberté. Aujourd'hui, elle apprécia encore davantage la disponibilité de son époux. Car si le pire se confirmait, elle aurait besoin de lui. Une vieille dame vêtue d'oripeaux qui ne semblait pas décidée à se presser s'était engagée sur un passage piéton, l'obligeant à piler. Elle louvoya jusqu'à sa voiture garée de l'autre côté de la rue et Laurie, exaspérée, redémarra sur les chapeaux de roues dans un crissement de pneus. À son arrivée à l'hôpital, elle se gara n'importe comment et courut jusqu'aux portes vitrées. L'hôpital était immense, de couleur blanche et marron foncé. Plusieurs bâtiments attenants étaient disposés de part et d'autre du principal, vers lequel l'aînée se précipitait. Le temps tournait à l'orage, les hirondelles volaient très bas et un vent insolent tourbillonnait autour d'elle, freinant sa course. Elle croisa plusieurs brancards, trois jeunes plâtrés et une grand-mère en fauteuil roulant. Une fois n'est pas coutume, la grande soeur avait troqué ses talons contre des chaussures plates, plus propices aux déplacements rapides ; elle se jeta presque sur le comptoir, qui heureusement était libre, et apostropha la secrétaire déjà en communication. Deux plantes vertes faisaient office d'ornement sur un bureau gris et impersonnel qui s'accordait parfaitement au style de l'hôpital... Les deux mains posées à plat, elle était très nerveuse et prête à hurler. Son interlocutrice dut le sentir car elle raccrocha rapidement et lui indiqua le numéro de chambre demandé ; la jeune femme ne prit pas l'ascenseur et grimpa plus vite que jamais les dizaines de marches qui la séparaient de l'étage auquel se trouvait la benjamine. Mais lorsqu'elle déboucha enfin dans le couloir, deux médecins se tenaient devant la porte numéro vingt-quatre et s'entretenaient déjà avec Loïc et Christophe. Elle arriva à temps pour entendre ces mots : « Nous n'avons rien pu faire... L'opération a échoué. Il faut aller extrêmement vite dans ces cas-là, nous ne disposons que de quelques heures, parfois ce ne sont que des minutes... Comprenez que la rétine a besoin d'être en contact avec les membranes plus externes du globe oculaire. Une fois séparée de ces dernières, elle passe en mode survie. Je suis désolé... » ajouta le plus jeune. Ils étaient de taille impressionnante, tout gauches dans leurs blouses trop courtes pour eux au niveau des manches. Le plus dégarni des deux posa son regard sur Laurie : « Vous êtes la soeur ? Marion était-elle très myope ? Ou diabétique ? » Elle secoua négativement la tête, au bord des larmes. « Il va falloir l'habituer progressivement à l'idée qu'elle ne recouvrera pas la vue... Il se peut qu'elle ait quelques améliorations. Mais ce seront tout au plus des lumières floues. » Marion, aveugle... Comment allait-elle réagir, elle qui démarrait au quart de tour et ne supportait pas l'aide des autres ? La jeune femme remarqua que Christophe était silencieux, très pâle, et demanda s'il était possible de la voir. Les médecins leur conseillèrent de la laisser se reposer, le choc émotionnel avait été important et l'opération, quoique rapide, l'avait épuisée. Ils s'assirent tous trois dans la salle d'attente exiguë attenante à la chambre et attrapèrent machinalement un magazine, pour ne pas avoir à penser. La pièce était sombre, une forte odeur de javel imprégnait tout l'espace et trois petites chaises rouges en bois faisaient la ronde autour d'une table basse carrée jonchée de livres pour enfants. Ils en étaient les seuls occupants, aussi le malaise s'amplifia. Des dessins, sûrement ceux de petits malades, étaient punaisés aux murs blanc cassé mais ne parvenaient pas à égayer une salle qui avait dû être le réceptacle de nombreuses angoisses. La pièce dégageait une atmosphère délétère, accroissant l'émoi du trio. Loïc passa un bras autour de la taille de sa femme, qui posa la tête sur son épaule et laissa libre cours à son chagrin. Elle sentait les larmes couler silencieusement sur ses joues, traçant des sillons de tristesse et d'interrogations.

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  • EAN 9782350739977
  • Disponibilité Disponible
  • Nombre de pages 186 Pages
  • Action copier/coller Dans le cadre de la copie privée
  • Nb pages copiables 37
  • Action imprimer Dans le cadre de la copie privée
  • Nb pages imprimables 37
  • Partage Dans le cadre de la copie privée
  • Nb Partage 6 appareils
  • Poids 3 265 Ko
  • Distributeur Numilog

Série : Non précisée

Justine Caizergues

Justine Caizergues a 25 ans et écrit depuis l'âge de dix ans. Elle a suivi un parcours scolaire littéraire et publie ici son 3e roman, inspiré par des femmes SDF qu'elle a rencontrées à Montpellier. Son premier roman Tu seras moi est également paru chez Les Presses littéraires, ainsi qu'Une vue à deux, récompensé par le Prix littéraire de la Société centrale canine en 2016.

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