Absence injustifiée (préface François Maspéro)

À propos

Extrait Tu viens de partir. J'ai écouté la voiture s'éloigner. Monter la côte, qui ne monte pas au ciel pourtant. La rue Monte-au-ciel, c'est celle d'à côté. La rue de l'ancienne maternité et de la maison de retraite. Ça ne s'invente pas. Ta voiture fait un peu gros phoque essoufflé. Phoque des Galapagos asthmatique, je dirais. Tu viens de partir et je peux ouvrir la parenthèse. Ce que je ne sais pas te dire, je peux tenter de l'écrire. Mais tu as mis la barre un peu haut. Et je n'ai jamais été bonne en saut en hauteur.Petite. Petite mais teigneuse. Collée pour avoir oublié mes chaussures de gymnastique trois fois d'affilée. Trop, c'est trop ! Madame Potin, la prof de gym. Pas long à faire pour Popotin. J'ai treize ans et je suis collée souvent. Là, tu viens de partir. T'as dû passer la Plage du Ris ? Je viens de doubler le cap des quarante-huit ans. Avec succès. ça ira. C'est obligé d'aller, on a pas mal de chantiers en route, tous les deux. Des projets à la pelle, deux filles pas-fini-de-pousser. Et le potager à désherber. Mauvaises herbes. Pas le choix. ça ira. Quarante-huit ans, je me trouve vieille, et pourtant l'enfance qui colle encore aux semelles de mes baskets. Rouges, les baskets. Oubliées. Encore collée ! Je suis seule dans la maison, avec un gros chat égoïste - c'est une chatte, et elle est mignonne, hurleraient les filles ! Ben, alors vous n'avez qu'à la nourrir, répondrait la mère. Et qui c'est qu'a encore changé la litière ? de meugler le père. Un père, ça peut meugler. C'est fait pour ça, aussi. Égoïste, la chatte, parce que vautrée au milieu du seul carré de soleil de la salle à manger. Le seul possible dans la maison, à cette heure-là tout au moins. Connaît son affaire, la garce ! Faut dire qu'elle a eu le temps de partir en repérages, dans ce grand vaisseau vide. Pas pris le temps de noter les hésitations des rayons de soleil et leur valse lente au fil des heures. Quatre heures, milieu du tapis rouge, salle à manger. Elle note ça où, la chatte ? Elle ouvre les yeux, c'est tout. Et me regarde d'un air ennuyé, alors que je m'enfonce dans le fauteuil de cuir un peu plus loin. Pas pris le temps de compter les mouches. Qui narguent la chatte, j'en suis sûre. Garce de vie ! Maison vide donc, hormis chatte narquoise, mouches qui vrombissent comme des toss-toss à la fête foraine. Tosiñ : cogner en breton. Donc, toss-toss : auto-tamponneuse. Jubilatoire, le breton ! J'oubliais les trois poules qui font leurs malignes dans le jardin. Un jour je ponds, un jour je ponds pas. Les jours où on se lance dans un chantier clafoutis à sept heures du soir, forcément, elles n'ont pas pondu. Pas d'oeuf. Elles n'ont pas pondu un seul oeuf, à trois ?! C'est malin. Raid épicerie en panique. L'Arabe du coin est originaire de la Mayenne. Gentil comme tout, mais pas arabe. Dommage. Nos poules, ce sont des coucous de Rennes, mar plij ! Et on est à Douarnenez pourtant ! Des coucous de Rennes parce que le propriétaire des lieux, le chef de famille quoi, (on l'appellera Grand Chef pour plus de facilité) a lu quelque part qu'il y avait beaucoup à manger dessus. Et s'est souvenu que Roellinger les cuisinait à la perfection. Si Roellinger le fait, moi aussi je peux le faire, alors ! Si Roellinger le fait... Une de ses maximes, à Grand Chef. Une de celles qui vous collent dix kilos supplémentaires par décennie de vie en couple. Pas grave. Je l'aime pour ça, mon cuistot. Pour sa façon d'écarquiller les yeux quand je lui décrète, tout de go : « Je t'assure que les patates rissolées aux cèpes, même si cette fois-ci t'as pas enduit ton magret de canard de miel, eh ben c'est toujours pas diététique ! » Vous verriez l'aplomb avec lequel il vous soutient le contraire. Et toute la tendresse qui déborde de la casserole ! Sa façon de nous aimer. Une de ses façons, en tout cas, je crois bien. Cuisiner pour sa tribu des goûts francs, rustiques, dit-il. Et c'est bien vrai qu'on mangerait bien rustique tous les soirs, tellement ça embaume le cèpe dans la maison ! Kilos en trop, aucune échappatoire. Pas très grave. La maison est vide, ou presque. Et pourtant je n'y suis jamais plus seule. Ne m'y sens plus jamais seule. Fantômes ? Les murs en ont tellement entendu. Je regarde par la fenêtre du jardin, j'aperçois la balançoire qui n'en finit pas de pourrir depuis que les filles ont déserté pour le collège. Abandonnant aussi à contre-coeur la maison de poupée au dernier étage, la corde à sauter qui moisit lamentablement à un clou, les comptines bêtasses et les am-stram-gram à tout bout de champ. On plouffe pour celle qui met la table, on plouffe pour celle qui va au lit en premier, ça sera pas moi ! On pouffe beaucoup, aussi. C'est pas moi, c'est ma soeur qu'a cassé la machine à vapeur. Les filles, douze et treize ans, vacillant entre enfance et adolescence, à cloche-pied, ne sachant pas encore sur quelle case retomber. Tes filles, que tu regardes avec étonnement. Il y a des jours où on pourrait dire sidération. Mais c'est trop rare comme mot, non ? Inusité, rangé au placard. Comme les poupées. Pourtant, c'est bien sidérés qu'on est ! On n'avait pas le mode d'emploi, on ne les a pas vues grandir. La grande se met à t'expliquer l'affaire Strauss-Kahn au petit-déjeuner, et la petite s'est acheté du vernis à ongles. Elles te parlent découpage de films, logiciels dépassés, on achèterait pas un MP4 ? On peut pas rester toutes seules au lieu d'aller à votre soirée de vieux ? Allez, un câlin, allez un dernier ! avant l'heure du car. Pourquoi elle pleure, Lili ? Rien, elle a perdu son sac de piscine, elle a peur que tu l'engueules... Meeerde ! perdu aussi ma carte de car ! Filez, vous allez être en retard ! Et les baskets, elle a oublié ses baskets... Maison silence. Maison respiration. Chat toujours perplexe devant les sinusoïdales débridées de deux grosses mouches. Ça picole, les mouches ? Ça boit quoi ? Balançoire au fond du jardin. Fenêtre au-dessus de l'évier. Mouches pour le chat. Chef de famille parti travailler ! Tout est en ordre. À chaque fois que j'aperçois la balançoire par la fenêtre, je me souviens l'avoir vue un matin, se balancer mollement. Toute seule ? Les filles étaient déjà à l'école. Ce ne pouvait pas être elles. Non, applique-toi, regarde bien ! Dessus, silhouette à contre-jour, un peu tassée, je reconnais Farouk. Biskoazh kement-all ! Jamais possible ! Farouk était entré sans prévenir, avait traversé le rez-de-chaussée et gagné le jardin et se balançait, seul au monde... Farouk, réfugié kurde, non, plutôt apatride, passeport d'apatride, né au Kurdistan de Turquie pourtant. Farouk, grand militant de la cause kurde, un temps emprisonné en France, puis relâché, accueilli à bras ouverts (à frigo ouvert, devrait-on dire aussi) dans une famille de Rennes. Famille-bras-ouverts, qui deviendra famille-plus-grande- défenseuse-des-Kurdes de la région. Le père, André, se bat sans relâche pour toutes les autres familles kurdes de Bretagne. Colette, la mère, remplit le frigo, règle les notes astronomiques de téléphone - on est bien avant Skype - et râle quand il faut vendre des kilims kurdes de soutien pendant les vacances. « On ne part pas dans le Vaucluse, comme promis ? André ! » Expulsions, jugements, rétention, il la connaît la sinistre ritournelle, André. Pas de relâche, pas de répit. Il y a la pétition du printemps, le marché solidaire de mai, la pétition de fin du printemps, le marché solidaire d'été, pour signer la pétition de l'été, c'est pratique. Et la pétition d'hiver, et le blog à alimenter, et les rendez-vous politiques, et les avocats à trouver. Les saisons kurdes d'André, elles se jouent sur ce tempo. Faut dire qu'il y a du boulot. Et jamais grand monde pour relayer, surtout pas nos médias français.

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Rayons : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782368330982

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    176 Pages

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  • Distributeur

    Numilog

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