Camille Riquier

  • Quoi que nous nous efforcions de penser, nous continuons d'appartenir à notre siècle par les croyances les plus communes et, quand cela a lieu, par le fait tout aussi commun de ne plus croire - ou de ne pas donner notre confiance au monde. Nos pères se sont tant méfiés, ou ils ont été à ce point cyniques, que cette foi, entendue dans son sens large, semble nous être aujourd'hui interdite. À nous qui avons hérité de cette perte sans l'avoir consommée, ne restent que les débris d'une tradition devenue muette.Or la foi est vitale, et pas seulement la croyance religieuse. Mais dans une époque désorientée, nous ne pourrons peut-être sauver que le désir de croire : rien ne nous dit que nous retrouverons la croyance. Le paradoxe veut que cette impuissance annonce un temps de dangereuse crédulité. Il nous faut donc tout réapprendre. C'est à cette tâche que la philosophie doit s'atteler en prenant le contrepied de son éternelle tendance : en se mettant en quête de croire aussi résolument qu'elle avait cherché à savoir. La traversée du nihilisme est à ce prix.
    Camille Riquier est vice-recteur à la recherche de l'Institut catholique de Paris et professeur à la Faculté de philosophie. Lauréat de l'Académie française pour Archéologie de Bergson (PUF, 2009), il est l'auteur de Philosophie de Péguy ou les mémoires d'un imbécile (PUF, 2017). Il est également membre de la revue Philosophie et de la revue Esprit.

  • L'ambition de ce livre est de fournir à la philosophie de Péguy l'« appareil » capable de manifester le plus fidèlement possible le « profond ordre intérieur » qui tient ensemble la multitude de textes qui a jailli génialement de sa plume. Loin de pointer les contradiction d'un homme, il s'agit alors de suivre la continuité et la cohérence d'un chemin, par-delà toutes les ruptures apparentes, qui se déroule selon un drame chrétien : L'état d'innocence, d'abord, la pureté de son combat socialiste et une jeunesse saisie par l'événement de l'Affaire Dreyfus et tenue par la venue imminente de la cité harmonieuse ; la chute, ensuite, avec l'histoire de la décomposition du dreyfusisme et l'enfer du monde moderne ; le salut, enfin, avec le retour de la foi catholique et les nouvelles ressources que lui prodigue la vertu d'espérance.

  • L'erreur a été de continuer à étudier Bergson sans prendre d'abord en considération le statut profondément réformé de la métaphysique qu'il instaure et qui a pour geste principal de procéder au retournement de la métaphysique traditionnelle : non plus se fonder sur un premier principe, duquel l'auteur prétend s'élever, mais se fondre dans l'expérience immédiate que nous avons de nous-mêmes, c'est-à-dire descendre en soi-même, livre après livre, vers des couches de plus en plus profondes de la durée concrète. Il s'agit en un sens d'une archéologie, mais comprise dans les limites indéfiniment reculées de l'intuition, Bergson n'atteignant qu'à la fin, dans son dernier livre, le véritable principe agissant, au lieu d'en partir comme toute la métaphysique avant lui.
    Il est dès lors possible de reprendre le mouvement unique qui traverse l'oeuvre, attentif aux transitions qui le conduisent d'un livre à l'autre dans l'approfondissement d'un unique problème, celui de la personnalité. La personne est pour la première fois pensée comme temps, chaque livre privilégiant l'une de ses dimensions : le présent (Essai sur les données immédiates de la conscience), le passé (Matière et mémoire), l'avenir (L'évolution créatrice), l'éternité (Les deux sources de la morale et de la religion). C'est l'oeuvre entière qui s'avère être un corpus sur le temps.

  • Bruno Latour : « Nous sommes des vaincus » / Isabelle Stengers : La thèse que Péguy n'a jamais écrite / Philippe Grosos : Modernité, situation et inachèvement selon Péguy / François Fédier : Péguy philosophe / Benoît Chantre : La logique enchantée. Péguy, lecteur des trois ordres de Pascal / Geraldi Leroy : Péguy Jaurès : un débat philosophico-politique / Camille Riquier : Péguy « Bergsonien ». La mémoire, l'histoire, l'inoubliable / Damien Le Guay : Péguy et Maritain. Le conflit de deux observances chrétiennes / Claire Daudin : Bernanos disciple de Péguy / Alexandre de Vitry : De Deleuze à Péguy. La langue comme concept / Jean-Noël Dumont : L'otage et le suppliant / Sarah Al-Matary : Charles Péguy à la croisée des âges / Julie Higaki : Péguy, « athée » de quels dieux ? Entre unité et pluralité, altérité et communion / Anthony Feneuil : L'espérance intégrale. Charles Péguy théologien de la mort de Dieu / Jean-Louis Vieillard-Baron : Les béatitudes selon « saint Péguy » / Marie Gil : A ras. Rasibus ! La pensée de la lettre chez Péguy, une antiphilosophie / Bruno Latour : Pourquoi Péguy se répète-t-il ? Péguy est-il illisible ?

  • Cet ouvrage s'articule autour d'un dossier « Bergson et les écrivains », réuni par Clément Girardi. Il est lui-même précédé d'un inédit, à savoir les notes prises par l'écrivain américain T. S. Eliot au cours de Bergson au Collège de France de 1910-1911 sur la personnalité. Le volume se termine par une liste de tous les textes de langue allemande (sources de Bergson, textes sur Bergson et traductions de ses livres) présents dans la bibliothèque du philosophe, ou empruntés par lui à la bibliothèque de l'École normale supérieure, ainsi que par une recension du livre de Keith Ansell Pearson, Bergson. Thinking beyond the human condition. Il contient également, dans ses dernières pages, une liste, aussi exhaustive que possible, des travaux publiés et des thèses soutenues, pour la période 2016-2019, par les membres de la Société des amis de Bergson.

  • Ce huitième volume des Annales bergsoniennes poursuit, comme les trois précédents, l'investigation entamée dans le sillage du dernier livre de Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, en direction de notre propre présent, vers les problématiques de philosophie pratique : après les questions de la politique, de la catastrophe et de la guerre, c'est à présent celle de la morale, organisée autour de celle de l'émotion et divisée comme elle (selon le partage décidément crucial du clos et de l'ouvert), qui est posée. Le dossier « Bergson, philosophe de l'émotion » aborde donc des problèmes esthétiques, religieux et sociaux. Il est lui-même entouré d'un article de varia et de deux inédits : l'un, dû à Bergson lui-même, est consacré à des questions de philosophie de la croyance ; l'autre, consistant dans deux lettres adressées à Bergson par le philosophe Delfim Santos, nous fait découvrir les prémices, peu après la parution des Deux sources, de la réception encore mal connue en France de Bergson au Portugal.

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