Anne-Marie Teysseire




  • Extrait
    Au carrefour
        Au bar « Les 7 Chemins », au carrefour, la nuit s’efface.
    Sous la lumière jaune du comptoir, Manon la patronne, le chignon impeccable, lave les premiers verres.
    Elle soupire. Se dit qu’elle est fatiguée, qu’à son âge, elle voudrait bien s’arrêter…
    Les rideaux de dentelle aux fenêtres sont jaunis de nicotine. Dans un vase transparent, sur une petite table ronde, des fleurs en soie un peu ternies, font une tache de couleur.
    … pourtant, ce n’est pas le moment de se reposer avec ce que coûte l’hôpital !
      Dans la salle, un seul client, l’air maussade, finit son café.
      C’était un bon emplacement, ce carrefour sur la nationale; ils l’avaient bien compris en achetant.
    Pendant quinze ans ça n’a pas désempli. Des routiers surtout, des commerciaux. Quelques chambres à louer, pour une nuit ou un après-midi…
    Aux repas de midi, ils prenaient une serveuse.
    Pas facile, d’ailleurs, d’en garder une correcte : ces filles, soit ça piquait dans la caisse, soit ça savait pas se tenir avec les hommes : « Les 7 Chemins, c’est un établissement honnête ! » combien de fois il a fallu le répéter ! « Familial même... »
    Et puis, on a construit le raccordement autoroutier. Alors, forcément…
    S’arrêtent encore, quelquefois, ceux qui font les livraisons locales entre Lyon et la campagne...
    « Ce routier, je l’ai jamais vu... Qu’est ce qu’y a écrit sur le camion ? Transports Kafka… un étranger, un Allemand, peut-être… »
      « L’Allemand » et la patronne ne se regardent pas...
      « Putain, que c’est triste ici ! À chier… c’est encore ma veine de m’être trompé de sortie.
    On dirait l'appart de ma grand-mère : ça sent le vieux qui a renoncé, qui croit que le temps s’est arrêté…
    Nom de Dieu, y’a des tableaux avec des biches ! ça me file le même cafard que chez elle…
    Même quand je venais la voir le dimanche, la télé restait allumée toute la journée ! va savoir si elle se rendait compte encore que j’étais là… ses vieux meubles, ses vieux papiers, ses vieilles robes qui sentaient la pisse… Bouh ! –il secoue la tête malgré lui– est-ce qu’elle vit encore dans sa maison de retraite ? Faut pas compter sur moi pour aller vérifier. Une vieille déjà c’est dur, mais un hospice entier… »
    Vraiment, la seule chose à faire, quand elle est partie, c’était de tout bazarder.
    C’est un brocanteur qui s’en est chargé. Il a pris ce qui l’intéressait, on a jeté le reste. Sa sœur a nettoyé l’appartement, puis ils l’ont vendu : il fallait payer la maison de vieux.
    « J’en ai rien retiré, rien… à part les quelques Couronnes qu’elle donnait chaque dimanche ! » Sa bouche dessine un sourire amer.
    « Bon, je vais pas prendre racine ! Salut, les morts !… encore 1000 bornes à me faire chier dans ce camion… Mais qu’est ce que je peux m’emmerder ! si encore on était deux… »
      « Au revoir, Monsieur et bonne route ! » sourit machinalement la patronne quand il sort.
    Son mari, le teint cireux, l’œil jaune, hoche seulement la tête.
    Le départ de l’Allemand lui envoie un peu de l’aube glacée.
    Il fait encore l’effort de se lever, de s’installer tous les jours à la première table.
    « Pour profiter de l’ambiance… » commente maternellement la patronne.
    « Pour plomber le moral des vivants... » pense le routier.
      Dehors, l’air est vif. L’Allemand ferme son blouson et souffle dans ses mains.
    Il décide d’aller pisser au bout du parking. « Pas envie de visiter leurs chiottes à la turque, dans la cour ! je l’ai bien vue leur clé pourrie accrochée par une ficelle à un gros bouchon !... »
    Ça le fait rire, comme un bon tour à leur jouer à ces vieux, à leur vie rancie, infirme…
    Il pisse sur la haie, encore blanchie de givre, sur ce boulot de merde, sur tous ces kilomètres à s’enfiler, sur l’appartement désert qui l’attend à Prague, comme un piège…
    Son urine chaude fume dans l’air froid.
      « Putain, j’ai la mort ! –dit Kevin à Anis– le prof de techno est pas là, et je vais me taper deux heures de perm’ ! »
    « P’tain, c’est clair. » Répond Anis, en mâchant son chewing-gum.
    Ils sont assis tous deux dans l’abribus, arrêt « 7 chemins », chacun un écouteur dans l’oreille, le MP3 d’Anis posé entre eux. Ils tapent des pieds pour se réchauffer.
    Kevin, soudain, reprenant la chanson qu’ils écoutent, lance un « Kill me again… » rauque, de sa voix de fausset.
    Ces notes aiguës lacèrent brièvement le silence gelé.
    « Comment je suis trop vénère ! si mes vieux habitaient pas à la campagne, ch’serais encore au pieu… » Il renifle avec bruit.
    Anis balance la tête au rythme du rap, les yeux vides. Il mâche abondamment.
    « J’ai cher la mort ! » reprend Kevin.
    De leurs bouches s’échappe de la vapeur qui distille dans l’air froid, des relents chocolatés.
      Dans l’aube blanche, derrière les près givrés, plus haut que la colline, le soleil sort. Rouge barré de noir.
    Jean-Pierre Rémi met en route son tracteur, après avoir accroché aux fourches le cochon tout juste tué.
    De la grange à la ferme, faut passer par la nationale ou alors traverser les champs.
    Passer sur un bout de nationale après le chemin de terre, devant l’arrêt du car, devant le café chez Manon, puis après c’est le chemin qui monte… pas difficile à sept heures, y’a pas de circulation.
    « En tout cas –se dit-il en vérifiant que le cochon est bien tenu par ses quatre pattes– en voilà un proprement exécuté ! D’ailleurs, le petit matin c’est l’heure des exécutions !... »
    –Ça le fait sourire– « Voilà ce qui manque : si on n’avait pas aboli ce que je pense, y’en aurait moins à faire les marioles, on en parlerait plus des récidivistes ! Ah ! ils me font bien rire, tous… on voit ce que ça donne…
    Les politicards, l’Europe… saloperies !... Et qui c’est qui est encore au cul des vaches à 68 ans pour gagner une misère ?! »
    Tout à ses réflexions, il s’installe sur son siège, s’allume une cigarette et commence son lent périple en surveillant d’un œil son chargement dans le rétro.
    Enfin, quand même, demain il va à la chasse et, d’y penser, ça le réjouit…
    Ils peuvent venir avec leurs quotas, les amis des bêtes, les écolos, c’est pas eux qui l’empêcheront d’en tirer autant qu’il en lèvera ! Et Dieu sait s’il y en a cette année, des sangliers…
      Le tracteur passe devant l’abribus.
    Les lycéens suivent des yeux machinalement le gros corps rose et noir qui se balance et fume dans l’air froid.
    Puis il longe le parking.
    L’Allemand, tout en fermant la porte du camion, remarque un instant l’abandon de la bête. La tête qui dodeline, lasse, auréolée de vapeur.
    À travers la vitrine, par-dessus les rideaux de dentelle, la patronne regarde Jean-Pierre Rémi, qui s’est arrêté aux feux avec son cochon pendu à l’arrière du tracteur.
    Elle se dit que la bête était belle, bien engraissée.
    Tiens, si elle faisait du boudin ce tantôt… ça redonnerait peut-être de l’appétit à son mari ?
    « Il vient juste de le tuer, regarde, il fume encore son bestiau ! »
    Son mari qui s’est approché ne répond pas.
    Pendant quelques instants, les images des patrons et du tracteur se superposent sur la vitrine. D’un mouvement réflexe, Manon y vérifie son chignon.
    Puis le tracteur reprend sa route, imprimant à la masse pendue, abandonnée, de brèves secousses.
      Du gros corps rose et noir, le patron ne voit que la tête : sous le groin énorme, la longue ligne de la gueule dessine comme un sourire, un peu ironique…

  • Le « Trou » est un thème à la fois banal et mystérieux. Paradoxal aussi, évoquant une absence nécessaire à l'émergence du sens. Que nous tombions dans un trou, que nous y trouvions refuge, que nous en redoutions la présence dans notre mémoire ou sur la voie pavée... Les nouvelliers Normand de Bellefeuille, Benoît Cayer, Hélène Fafard et Maude Poissant, pour ne nommer que ceux-ci, n'ont pu résister à son pouvoir d'attraction. Le numéro d'automne d'XYZ est aussi l'occasion de présenter le lauréat de son concours de nouvelle. Cette année, Johanne Renaud mérite cet honneur pour sa nouvelle Judith, tandis qu'une mention spéciale est décernée à La marionnette de Myriam Linguanotto. À lire aussi, un premier article d'une série de trois par Renald Bérubé sur l'histoire de la nouvelle aux États-Unis.

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