Sciences humaines & sociales

  • Dans son précédent ouvrage, Lumières du Moyen Âge (2015), Pierre Bouretz rouvrait à nouveaux frais un dossier capital pour l'histoire occidentale : les relations entre philosophie et théologie.
    La raison ou les dieux s'ancre dans l'Antiquité tardive "néoplatonicienne", souvent décrite à grands traits comme celle d'un retour à Platon, d'une "divinisation" de celui-ci et d'un tournant "théologique" du rationalisme grec. Est-ce à dire que ce moment fut celui d'un choix entre la raison et les dieux ?
    Platon déjà voyait chez les Barbares des formes de sagesses supérieures à celle des Grecs. Plutarque pouvait sans embarras servir Apollon dans son temple de Delphes, admirer Isis et cultiver le platonisme. Jusqu'à la fin de l'Antiquité, les plus grandes figures de la philosophie se nourrirent de théologies allogènes. Mais le rapport de ces philosophes à leurs dieux nous demeure mystérieux. Plus mystérieuse encore, une affaire inaugurée dans la génération des successeurs de Plotin par Porphyre et Jamblique, sous couvert d'une fiction égyptienne et autour d'un mot neuf : celui de "théurgie". Fallait-il compléter la vie théorétique par un rapport actif avec les dieux ? Était-il question de les soumettre au bon vouloir des hommes ? Des pratiques étranges et venues d'ailleurs étaient-elles autre chose qu'une forme de la magie depuis toujours condamnée par les philosophes ?
    Pierre Bouretz construit une vaste enquête au travers de laquelle on découvre Plotin combattant les gnostiques, Porphyre ferraillant contre les chrétiens, les derniers philosophes platoniciens en quête de vestiges des dieux anciens. Il remonte à l'origine de leur admiration pour les "sagesses barbares", décrit l'entrée dans l'imaginaire des Grecs de Mages disciples de Zoroastre, de théurges chaldéens et d'Hermès Trismégiste, interroge leurs visions concurrentes de la "voie qui mène au bonheur". Il montre enfin qu'après une éclipse d'un millénaire environ, cette histoire se rejouerait dans des conditions nouvelles à la Renaissance.

  • Aujourd'hui encore, beaucoup sont convaincus comme l'était Hegel qu'entre l'aube lumineuse de la philosophie chez les Grecs et le triomphe de la raison sur la foi au siècle des Lumières le Moyen Âge n'aurait rien inventé, sinon transmis le savoir de l'Antiquité par le jeu de traductions en arabe via le syriaque.
    Or, le Moyen Âge arabe et juif est une période d'inventions, et Maïmonide (Cordoue 1138 - Fostat 1204) y tient une place singulière. Loin de répéter l'enseignement des "Anciens", il fait preuve d'une véritable créativité spéculative, à l'instar des philosophes arabes Fârâbî, Avicenne et Averroès. Tous sont confrontés à l'existence d'un conflit, inconnu des Grecs, entre la Raison et la Loi. Ce conflit est au centre de son oeuvre, et particulièrement du Guide des perplexes, destiné à celui qui "a étudié la philosophie et acquis des sciences véritables, mais qui, croyant aux choses de la Loi, est perplexe au sujet de leur sens".
    À une époque où la défense de la religion est souvent synonyme de destruction de la philosophie, Maïmonide est le premier dans son univers à prouver qu'il n'y a nulle contradiction entre les deux enseignements, à maîtriser l'aristotélisme et à accomplir le projet d'une philosophie "populaire". Homme de la Loi dans le Mishneh Torah et philosophe au travers du Guide des perplexes, il veut "rapprocher la Torah de l'intelligible et, dans toute la mesure du possible, mettre les choses dans un ordre naturel". De façon plus précise, il se propose de 'redresser, expliquer, donner une préparation à ceux dont les connaissances sont limitées', tout en offrant à un plus petit nombre les moyens d'avancer sans crainte sur le chemin de la Raison.
    Tel est le Maïmonide de Pierre Bouretz : figure originale, au croisement de deux cultures, ni encore ancien ni déjà moderne, décidé à installer petit à petit la philosophie sur la place publique, il porte le projet intellectuel et politique d'une réforme graduelle des opinions communes, contribuant ainsi à faire de son époque un âge de Lumières.

  • Autrefois, Kant s'était étonné dans un opuscule 'd'un ton grand seigneur adopté naguère en philosophie'. En 1983, Jacques Derrida s'en était inspiré pour publier D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie. Nous étions alors à l'aube d'une guerre de quinze ans qui déchira l'Europe philosophique à la fin du siècle dernier. Il était question, à travers le brutal conflit qui opposait Jürgen Habermas et Jacques Derrida, de déconstruction et de reconstruction de la raison, de l'héritage de l'Aufklärung et même du destin de la philosophie, sur une ligne de front dessinée entre l'époque de Hegel et celle de Nietzsche, puis légèrement retouchée à celle de Husserl, Heidegger et Adorno.
    Cela se passait entre Francfort et Paris, mais Derrida avait déjà été engagé dans d'autres guerres dessinant une géographie plus complexe. À Paris même, où Michel Foucault et Pierre Bourdieu l'avaient accusé d'être trop conventionnel et pas assez politique, ce qui remet sérieusement en cause la représentation d'une French theory censée être née au Quartier latin vers 1968 avant de s'exporter comme pensée tout uniment 'post-moderne'. Entre Paris et la Californie, où John R. Searle l'avait attaqué pour mécompréhension de la révolution dans la théorie du langage née à Oxford sous les auspices de John Austin, ce qui éclaire différemment les relations entre philosophies dites 'analytique' et 'continentale'. En Amérique enfin, entre divers départements de philosophie et de littérature, ce qui permet de découvrir, grâce à des médiateurs comme Richard Rorty, une réception de son oeuvre plus contrastée qu'il n'y paraît.
    Les belligérants se sont cependant réconciliés au point de devenir amis, en sorte que l'on peut méditer ces deux propos : 'Philosopher, c'est aussi douter du sens de la philosophie' (Habermas) ; 'Un philosophe est toujours quelqu'un pour qui la philosophie n'est pas donnée' (Derrida). À l'aune de telles convictions convergentes, il était peut-être inutile de faire un drame d'un désaccord. Mais c'est ainsi : une affaire exemplaire de guerre et de paix en philosophie offre une occasion de revenir sur son histoire, ses territoires et les manières de la pratiquer.

  • Idéologie et terreur

    Arendt/Bouretz

    • Hermann
    • 13 Septembre 2008

    Avril 1952 : Hannah Arendt séjourne à Paris pour y débuter son voyage de quatre mois en Europe. Elle doit alors écrire un texte en hommage à Karl Jaspers. Durant la traversée de l'Atlantique, elle a noté dans son carnet de travail : « Idéologie : logique d'une idée ». Quelques mois plus tôt, elle avait compris, en lisant Montesquieu, que la terreur était l'essence du régime totalitaire. Idéologie et terreur est un texte qui sera rédigé à une vitesse ahurissante, en allemand. De retour en Amérique, Arendt le retravailla de façon substantielle pour le publier en anglais. Puis, en 1958, ce texte servira de base à la rédaction du dernier chapitre des Origines du totalitarisme, dont la première édition date de 1951. La version originale allemande est ici traduite pour la première fois. Dans son introduction, Pierre Bouretz restitue la genèse du texte et en raconte l'étonnante histoire, montrant comment il livre les derniers mots d'Arendt sur le totalitarisme et contient en germes des éléments essentiels de sa philosophie.

  • Evelyne PisierPierre BouretzLe paradoxedu fonctionnaireParadoxe du fonctionnaire français : son statut est tabou. On n'en parle pas. On n'y touche pas. On ne fait que cela... Le texte en est si ambigu que sans cesse on l'interprète au gré des rapports de force. Quant à la guerre idéologique, elle s'épuise en slogans contradictoires : irresponsable et nanti, le fonctionnaire français joue, en toute sécurité d'emploi, de la grève ou de l'avantage acquis ; objet des caprices du Prince, des vexations de la discipline et sous-payé, le voici encore contraint de défendre sa citoyenneté. D'impasses libérales en équivoques socialistes, le fonctionnaire français cultive les privilèges du particularisme et les alibis de la citoyenneté. Au nom de quel Etat, faut-il traiter de l'épuration, des primes, de la réserve, de l'ENA, de la grève, de l'inamovibilité ? Au nom de quel Droit et devant quels juges, le fonctionnaire est-il responsable de ses fautes personnelles et professionnelles ? Au nom de quelle lutte de corps et de classe, service public et démocratie seraient-ils devenus incompatibles ?Associé aux rigides majestés de la puissance et aux fonctions de souveraineté, le service public n'est-il qu'un mythe usé et le statut de ses agents un obstacle à toute modernisation ? Associé aux interventions de l'Etat providence et aux fonctions de solidarité, le service public est-il coupable d'égalitarisme, et donc liberticide ?A distance de l'idéologie, rappelant quelques données très spécifiques de l'héritage culturel français, cherchant des éléments d'analyse dans l'histoire et le droit politiques, ce livre constitue un dossier indispensable pour tous ceux qui face aux excès de l'étatisme et de la privatisation feront encore du service public une idée neuve et du statut de ses agents un contrat d'innovation.

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