Charlebois Eric

  • Courtepointe, hamac, planche, rabot, guéridon, carte, atlas, barbacane et sarbacane; fréon, brique, pierre, métal, bois, jute, plastique, vinyle et simili synthétique : les appareils, les usages et les substances se confondent devant et dans la glace d´Éric Charlebois. Le poète atypique aime le vertige, les montres fracassées, les heures de pointe, les piments forts et la cannelle. Il a peur du sang, du silence, de l´heure où les lampadaires sont censés s´allumer et où les ampoules s´exaspèrent. Le miroir mural devant la berceuse électrique n´échappe pas à la douce folie qui imprègne sa poésie.

    J´ai écrit mon testament, accoudé au zinc de l´estaminet, des miroirs de kaléidoscope dans les yeux, le tableau périodique pour clavier et toutes les couleurs du spectre à la brunante grisante.

    Un recueil charnière, une berceuse grinçante pour endormir le mortel en soi et préserver le rapport à l´autre.

  • L'être s'avère un trop-plein d'émotions, de réactions, de confusion. De fait, si l'on pouvait tout comprendre, à quoi servirait la poésie? C'est ni plus, ni moins un clystère auquel se soumet Éric Charlebois dans ce deuxième recueil. En privilégiant le symbole percutant, la candeur paronymique, puis l'illumination caustique, le poète nous convie à assister, avec un dégoût envoûtant, au processus de la digestion ontologique qui broie ses tripes. Il tente ainsi de livrer en toute humilité des impressions sur sa propre existence: la mauvaise conscience mondiale, les rapports sociaux étriqués, la relation amoureuse, l'unicité de l'être.
    Il présente son isotropie. Entre l'astronomie et la biologie humaine, entre la physique nucléaire et la chimie atomique, gravite, tournoie, s'étourdit le poète. Il se contracte de tout son corps et en émanent des effluves d'images qui s'entrechoquent littéralement dans une arythmie déroutante.

  • Dans un mouvement cyclique sans recommencement, circulaire sans tourner en rond, le poète remet en doute le bien-fondé de toute subjectivité et la substance de toute objectivité. Ainsi, se superposent, tout en tournoyant, sensualité, destruction créatrice, nostalgie, espoir, marginalité, angoisse, révolte et lucidité dans une véritable décantation acide, soumis au centrifugeur qu'est l'existence.
    De fait, huit cercles sont posés. Plutôt en déchaînement. La circularité de la perspicacité se fracasse contre l'opacité des objets. Tout fuit. Le je se perd. Tout se désarçonne. Les mots isolent et macèrent. Les images relient et propulsent. Imaginaire, perceptions et émotions circonvolutionnent dans un horizon vertigineux...

  • La mise au monde vécue comme une expulsion, l'enfance aride, les amours difficiles, la peur viscérale de la paternité reviennent hanter Éric Charlebois dans ce recueil qui constitue un véritable retour aux sources. Victime de la naissance, rescapé de l'adolescence, le poète se resitue dans les rôles de la mère, du père, du fils et de l'amant en une langue acide certes, mais ponctuée d'humour, émouvante et criante de vérités.

    Je cherchais une femme comme elle, comme moi, en quelque sorte, une grotte aux murs miroirs pour nous reproduire sans sexité.
    L'infirmière m'a donné mon congé.
    Entrer d'urgence et partir en taxi.
    Naître, c'est être avorté.

    Reconnu comme un virtuose des mots et des images, le poète franco-ontarien livre ici son recueil le plus achevé.

  • Deux hommes. Un père-fils et un fils-père.
    Le premier est incarcéré pour un crime scabreux ourdi par l'autre, quant à lui impuni mais séquestré dans la pire des prisons?: la mémoire. Un crime catalysé par une soif de rédemption jamais étanchée.
    Une femme qui n'a commis qu'un méfait?: celui d'être devenue mère.

    Ce récit poétique plonge au coeur d'un drame humain qui touche aux limites de la filiation. «Ailes de taule», le premier recueil publié par Éric Charlebois aux Éditions Prise de parole, fait suite à un stage d'écriture en milieu carcéral qui a fortement marqué son créateur.

  • Entre le doute et l'espoir, entre l'effroi et le désir, entre la densité et l'intensité, il y a tout le confort de l'incertitude. L'argile et le marbre y cisaillent l'éther. Le tu et le je y sculptent un nous en quête de socle. Chaque prochain pas est un précipice. Ne restent que des empreintes dans l'encre vitreuse des lucarnes, plaies dans les alcôves asymétriques de la rencontre de l'autre.

    Nous n'aurons plus à nous nommer;
    Nous serons seuls.
    Nous n'aurons plus à nous aimer;
    Nous serons sans doute.
    Nous n'aurons plus à vouloir nous tuer, mais à ne pas vouloir mourir;
    Nous serons irrésurrectibles.

    Une poésie de l'altérité, de l'ultime intimité, du «jaugement dernier», du «taraudage», de la «ligature des tromperies» qui nous fait sentir combien la solitude est commune.

  • Il y a éruption. Il y a ire ruption. Il y a d'abord eu ruption. C'est plus vaste et dévastant, plus actif, surtout, que rupture. Le magma, c'est les Autres. Ne restent que fumerolle et cinérite. Deux strates. Les champignons éclosent de toutes parts autour du fumeterre qu'est le poète; ils se nourrissent de la putréfaction et des coprolithes. Deux strates. Copro-duction.
    Dans la première partie, l'altérité s'avère troublante tellement elle soulage; le poète et sa poésie se décomposent, se délitent, se délient, se délisent presque. Je. Jet. Sous-je. Sujet. Dans la seconde partie, c'est l'entourage qui se saprolise au gré et au grès du contraste, du cynisme, de la bipolarité; le sujet s'objecte. Un coup d'oeil de mouche, de lucilie, porté vers l'ironie entre l'exégèse et le sens, entre la genèse et l'absurde : sujet altéré ou altérité assujetée ? Mort vécue ou naissance altéricide ?
    «Cinérite», c'est le brasero d'un poète à fleur de peau, en éruption cutanée. Dans toute l'ironie qui assure l'équilibre et le complémentarité. Dans l'inessentielle essence des objets. Dans le volte-face de l'étymologie. Seuls les mots peuvent recomposer...

  • Circatrices, c'est la poésie de ceux qui veulent mal l'entendre. À peu près et de loin. La déraison d'être, l'autre «autre», l'orgasme annihilateur du moindre souffle, le désir d'indifférence, le «je» régénérateur, le «moi» enclavé, le «vous» à fleur de peau cisaillée, tous immunisent, comme des leucocytes, contre la plaie de la distance, et contre la lésion laissée par l'espoir pendant la vie qui meurt en réaction acuponctuelle. Des récits d'amour et de mort ; une nécromanie, ainsipide, en quête d'une tendre fin. Le papier est tissu, au même titre que la peau. Le moindre mot l'ébrèche, le déchire, le stigmatise. Le papier coupe sous les ongles ; seul l'espace cicatrise.

    Je suis né avec le vertige.
    La chute vers l'inconnu.
    L'angoisse de vivre.
    L'asthme du trop-plein.
    Je suis né sans savoir comment faire ;
    C'est pourquoi « naître » est un verbe d'état.

    J'ai cessé de craindre la mort puisque je ne peux comprendre la naissance.

    La poésie ne doit pas exprimer les événements ; elle doit les créer et les circonscrire, sans limites. Entre «déjà» et «peut-être», entre «jamais» et «sans doute», entre «je» et «vous», il y a l'instant.

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