Denis Guedj

  • Quant à moi, certaines personnes, de vieilles connaissances, avec qui j'étais en affaire, ont appris mes découvertes concernant les conjectures mathématiques. Ces gens ne sont pas, c'est le moins que l'on puisse dire, particulièrement pacifiques. Ni patients. Ils m'ont offert des sommes considérables pour que je leur cède mes démonstrations. J'ai refusé. Ils vont revenir, à la nuit tombée.
    Tu peux me croire, Pierre, ils n'auront pas mes démonstrations ! Je vais les brûler sitôt que j'aurai terminé cette lettre. S'il devait m'arriver malheur et pour ne pas qu'elles soient perdues à jamais, m'inspirant des akousmata pythagoriciennes, je les ai confiées oralement à un fidèle compagnon qui saura s'en souvenir.

  • A l'aube de la Révolution française commença une opération d'une importance capitale : l'instauration du système métrique décimal. Offert par la République française " à tous les hommes, à tous les temps ", le mètre est devenu deux siècles après sa création le maître métrologique du monde.
    L'universalité du système métrique réside dans sa définition le quart de méridien terrestre, c'est-à-dire la terre elle-même, est pris pour unité réelle, tandis que sa dix-millionième partie, le mètre, est prise pour unité usuelle.
    Qu'il n'y plus " deux poids et deux mesures " ! demandait le peuple en 1789. Allant bien au-delà de cette demande, savants et hommes politiques créèrent un système absolument inédit qui allait changer le rapport des hommes à la mesure du monde. Unification des poids et mesures avec le mètre. Unification de l'espace avec les départements, unification du temps avec le calendrier, unification de la langue.
    La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen avait fait des les hommes égaux devant la loi, le système métrique les fit égaux devant la mesure des choses. Égalité politique, égalité métrologique.
    Rencontre unique entre philosophie, politique et sciences que cette épopée de la mesure. Voyage à travers la Révolution, des cahiers de doléances au coup d'État du 18 Brumaire, Le Mètre du monde retrace l'aventure intellectuelle et humaine que fut la mesure de la Méridienne entre Dunkerque et Barcelone par les astronomes Pierre Méchain et Jean-Baptiste Delambre.
    S'il est une " mondialisation " accomplie, c'est bien celle réalisée par le mètre aujourd'hui.
    En 1988, Denis Guedj avait publié La Méridienne (éditions Robert Laffont). Douze ans après, son regard sur l'aventure métrique a changé. La Méridienne et Le Mètre du monde composent un dytique traitant le même événement

  • Bonjour, Herr Singer, comment allez-vous aujourd'hui ? Ce matin-là, il faisait atrocement chaud. La pièce à moitié vide réverbérait l'écho de la voix du Directeur. ? Je vous présente M. Matthias Dutour, fit-il en s'avançant vers le lit de Singer et en désignant un homme planté sur le pas de la porte. C'est un soldat français. Il va passer quelque temps avec nous ici. Et, si vous le voulez bien, il partagera votre Caverne, comme vous avez l'habitude de la nommer. Vous êtes le seul parmi nos patients à manier la langue de Voltaire, proclama-t-il avec une affectation un peu ridicule. Ainsi, vous pourrez parler ensemble. C'est important. Sur le seuil de la chambre, le soldat français n'avait pas bougé. Très grand, très maigre, des cheveux d'un blond incendiaire, drôlement attifé, il regardait fixement devant lui. ? Kommen, kommen, monsieur Dutour ! l'encouragea le Directeur en unissant le geste à la parole. L'homme avança de trois pas et s'immobilisa au milieu de la pièce. Histoire de briser la glace entre les deux hommes, le Directeur bonimenta le nouveau venu. ? Vous auriez été russe, monsieur Dutour, je vous aurais placé dans cette chambre. Anglais ? Également. Italien ? Également. Herr Singer parle toutes ces langues ! Turc ? Ah, là, je ne sais. Vous parlez turc, Herr Singer ? Herr Singer lui aurait bien répondu que si cela pouvait améliorer les conditions de vie à l'hôpital, il s'y mettrait, au turc. Cela n'aurait pas manqué de faire plaisir à feu son père. Mais il ne répondit rien. Il se contenta de se lever pour ouvrir la fenêtre. Un peu plus de chaleur pénétra dans la pièce. Il la referma. Le Directeur continua de soliloquer. Remarquant quelques papiers sur la table de Herr Singer, il l'interrogea. ? Avez-vous recommencé à travailler ?... Un peu ? Et à lire ?... Un peu ? Herr Singer est un grand mathématicien, l'un de nos meilleurs, expliqua-t-il à Matthias avant d'ajouter : Monsieur Dutour, vous informerez vous-même Herr Singer, si vous le désirez, bien sûr, de ce que vous faisiez en France, dans le civil.

  • Dans le ciel d'Alexandrie entre la Vierge et le Lion, une nouvelle constellation vient de naître, les Cheveux du Bérénice. Pour que, des lointains champs de bataille, son époux Ptolémée Évergète revienne vivant, la reine Bérénice sacrifie sa chevelure à la déesse Isis. L'Égypte, IIIe siècle avant notre ère, rayonne de tous ses feux : le Phare, la Grande Bibliothèque, le Mouséion.
    " Combien grande est la Terre ? " demande Évergète à Érasthène, géographe, cartographe, mathématicien, et directeur de la Grande bibliothèque. Commence alors la marche de béton, le bématiste chargé de mesurer le Nil " pas à pas " depuis Alexandrie jusqu'à la première cataracte. Tandis qu'à la cour, débauche et assassinats gangrènent le pouvoir des nouveaux pharaons grecs. Témoin de cette aventure, le nain Obole, véritable carte humaine, qui porte le Nil tatoué sur son dos.
    Les Cheveux de Bérénice est l'histoire de la première mesure de la Terre, confrontée à la démesure de la tragédie qui secoue la dynastie des Ptolémées.

  • Pourquoi tant de gens proclament-ils qu'ils sont NULS en maths, et les vivent-ils comme une matière qui leur fait violence ?
    De quoi parlent les mathématiques ? Parlent-elles seulement de quelque chose ? Un cours de maths est aussi un cours de langue : les mathématiques sont un langage, où chaque phrase exprime une idée, annonce un résultat, formule une demande.
    Qu'est-ce qu'un raisonnement, une démonstration, un théorème ? À quoi servent les formules ? Quelle est la différence entre une égalité, une identité et une équation ? Entre l'algèbre et l'arithmétique ?
    Les mathématiques, à quoi peuvent-elles me " servir " ? Ont-elles une histoire ? Y a-t-il encore des résultats à découvrir ?
    À propos, on a le droit de ne pas aimer les mathématiques, mais c'est encore mieux quand on les apprécie et qu'on arrive à les comprendre.

  • En mathématiques, il y a des coups de théâtre...
    Denis Guedj est mathématicien et professeur d'histoire des sciences et d'épistomologie. Il a écrit de nombreux romans et des essais, parmi lesqquels : l'Empire des nombres (Gallimard, 1996), La Méridienne (Robert Laffont, 1997), Le Théorème du perroquet (Seuil, 1998), Le Mètre du monde (Seuil, 2000), Les Cheveux de Bérénice (Seuil, 2002), Zéro (Robert Laffont, 2005).

  • "Que de fois j'ai vu le ciel se faire ! Que de fois j'ai vu naître la nuit !"
    Quand elle naquit dans les chantiers de Belém, au XVe siècle, la foule amassée s'écria : "Cara Bela ! Qu'elle est belle !" Ce fut la première caravelle.
    Caravelle de découverte. La Bela.
    L'histoire ne retint pas son nom. Partie avec du retard, elle ne rejoignit jamais la Niña, la Pinta et la Santa María, les trois caravelles de Colomb filant plein ouest à la recherche de la route directe vers les Indes fabuleuses. La Bela ne découvrit pas l'Amérique !
    Pourtant, que n'avait-elle vu ?
    A chacun de ses voyages, elle "agrandissait" le monde. Et dans son sillage, la carte de la Terre se faisait.
    Elle les a tous connus, Bartolomeu Dias, Amerigo Vespucci, Magellan, Vasco de Gama et tous ceux dont le nom fut perdu comme le sien.
    "La Bela, dis-moi ce que tu vois, je te dirai où tu es..."

  • " Obeid détacha la croûte d'argile, le visage apparut étonnamment détendu. Traits délicats, nez droit et fin, longs cils emmaillotés d'une gangue roussâtre.
    Et, surprise, des lèvres minces auburn retenant un sourire qui n'en finissait pas.
    Ce fut d'abord la main qui s'ouvrit. Occupé à guetter le frémissement des paupières, Obeid n'y prit pas garde. Aémer ne perçut qu'une masse sombre bordée d'un halo lumineux, qui lui cachait le soleil. Un homme au visage invisible lui tripotait le front.
    Le fracas de l'avion, la course en zigzag, le feu dans la poitrine, le souffle au ras du sol, le saisissement de se sentir projetée - rien en deçà : elle ne se souvenait ni d'où elle venait ni où elle allait. Elle tourna la tête, aperçut le petit cône d'argile au creux de sa main. En se baissant pour le saisir dans le cratère, elle avait échappé aux bombardements américains. Son sourire brutalement interrompu explosa. Un calculus sumérien de plus de cinquante siècles venait de lui sauver la vie. "
    Mésopotamie-Irak : une même terre. Une terre qui a construit notre passé, et qui ébranle notre présent. Là, durant cinq mille ans, se déroulent les cinq vies d'Aémer, une femme habitée par une absence impossible à combler, que traverse l'histoire de l'invention du zéro.

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