Elisabeth de Fontenay

  • « Il ne se regarde pas dans la glace. Il sourit rarement, ne rit pas, ne pleure pas. Il n'affirme jamais : ceci est à moi, mais seulement parfois demande : est-ce que c'est pour moi ? Il dit rarement je et ignore le tu. Il ne prononce pas mon prénom.
    Pourtant, la surprise, lorsque je me vois par hasard dans un miroir, de découvrir ses yeux dans mes yeux m'oblige à présumer une parenté de nos vies secrètes, à conjecturer chez lui une histoire qui aura continué ailleurs et dont je cherche à déchiffrer les trop rares messages, en enquêteuse incompétente, impatiente et inconsolée. »
      E. F.

  • Le père d'Élisabeth de Fontenay a été une figure majeure de la Résistance française. Élisabeth de Fontenay a fait sien l'attachement de son père à la République française et à la démocratie au risque de sa vie, et elle n'a cessé depuis, dans son oeuvre de philosophe, de défendre ces convictions de gauche.
    Or un livre n'a jamais quitté son père, il s'agit du roman de Victor Hugo, Quatrevingt-treize. Pourquoi ? Parce que dans cet ouvrage mieux que partout ailleurs est évoquée la tragédie qui a marqué dans le sang la naissance de la Première République française. La Révolution a tué presque deux cent mille Vendéens, au nom du principe d'universalité. Aujourd'hui la mémoire de cet événement est soit éteinte, soit récupérée et caricaturée, comme au Puy du Fou. Il y a donc nécessité non seulement à ne pas oublier cette violence qui a marqué cette République dont nous sommes les héritiers, mais à méditer sur cette ambivalence terrible qui peut transformer la cause du progrès en terreur. Cet épisode historique est un enseignement important pour nous aujourd'hui, il y va de notre liberté et de l'égalité entre hommes et femmes.
    Cette méditation tourmentée autant que nuancée, qui convoque romanciers, historiens et philosophes, frappe par sa force intellectuelle.
      « Quel sens peut désormais prendre le souci de la nation, de la langue et de la littérature françaises si le pays où nous demeurons, que nous soyons nés sur son territoire ou que, par naturalisation, nous en ayons été faits citoyens, ce pays est devenu un archipel, en dépit de la préoccupation, sans cesse affichée par les autorités politiques, de l'unité nationale, de l'intégrité du territoire et de l'indivisibilité de la République ? Ce livre tente précisément d'interroger une histoire dont je demande en même temps jusqu'à quel point elle peut encore être dite nôtre. Sur ce nous, je resterai incertaine, divisée, désolée par la modernité et son pouvoir de déliaison, mais aussi forte de l'espoir qu'elle peut encore apporter plus de libertés et d'égalité entre les hommes et les femmes. »

  • L'Esther tardive de la Bible, fêtée d'âge en âge dans la tradition juive, trouve son apothéose et sa trahison dans la pièce de Racine dont va s'emparer Proust pour décrire et faire parler aussi bien ses "hommes femmes" que sa mère. C'est aussi la fameuse prière d'Esther, empruntée à Racine, que Rachel, l'immense actrice romantique, récite insolemment aux amis de Chateaubriand et de madame Récamier qui la pressent de se faire baptiser, elle, la petite juive à moitié illettrée devenue, à 17 ans, la coqueluche du Tout-Paris. Cependant qu'une autre actrice du même nom va surgir chez Proust, lequel dépouille injustement et superbement de son génie la grande Rachel et surnomme Rachel " quand du Seigneur " la théâtreuse de La Recherche.
    Doit-on faire grief à Proust d'avoir ainsi dégradé Rachel ? Certes, les œuvres n'ont pas de compte à rendre, elles sont souveraines. Encore que " les travellings soient affaire de morale ", comme le disait Godard. " L'usage proustien de Rachel m'est apparu comme une question strictement littéraire, donc comme une affaire de morale ", risque à son tour Elisabeth de Fontenay.
    Elisabeth de Fontenay est philosophe. Elle est l'auteur de plusieurs livres devenus des classiques, et notamment d'une somme considérable : Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité (1998, 2013). Son dernier livre, Actes de naissance. Entretiens avec Stéphane Bou , a paru au Seuil en 2011.

  • L'Antiquité fut en quelque sorte un âge d'or pour les bêtes. Car si les hommes offraient des animaux en sacrifice à Dieu, aux dieux, ils s'accordaient sur leur statut d'êtres animés et avaient pour elles de la considération. Certes, bien des questions demeuraient ouvertes, et les philosophes de ce temps ne manquèrent pas de s'entredéchirer en tentant d'y répondre. Les animaux pensent-ils ? Sont-ils doués de raison ? Ont-ils la même sensibilité que nous ? Faut-il s'interdire de les manger ? Mais pourquoi donc restent-ils silencieux ?
    Depuis que Dieu s'est fait homme, que le Christ s'est offert en sacrifice tel un agneau, c'est-à-dire depuis l'ère chrétienne, la condition de l'animal a radicalement changé. Désormais les philosophes se préoccupent surtout de verrouiller le propre de l'homme et de ressasser les traits qui le différencient des autres vivants, lesquels sont considérés comme des êtres négligeables : tenus pour des machines (Descartes) et à l'occasion comparés à des pommes de terre (Kant).
    Des hommes d'esprit et de coeur font bien sûr exception, au XVIIIe siècle surtout. A leur suite, Michelet dénoncera prophétiquement l'injustice faite aux animaux et annoncera que c'est compromettre la démocratie que de les persécuter.
    Au XXe siècle, une certaine littérature vient renforcer de nouveaux courants philosophiques pour rappeler que la manière dont nous regardons les bêtes n'est pas sans rapport avec la façon dont sont traités quelques-uns d'entre nous, ceux que l'on déshumanise par le racisme, ceux qui, du fait de l'infirmité, de la maladie, de la vieillesse, du trouble mental, ne sont pas conformes à l'idéal dominant de la conscience de soi.
    Ce livre expose avec clarté la façon dont les diverses traditions philosophiques occidentales, des Présocratiques à Derrida, ont abordé l'énigme de l'animalité, révélant par la même le regard que chacune d'elle porte sur l'humanité. C'est pourquoi on peut le lire aussi comme une autre histoire de la philosophie.
    Elisabeth de Fontenay enseigne la philosophie à l'université de Paris-I. Elle a notamment publié les Figures juives de Marx (1973), Diderot ou le matérialisme enchanté (1981).

  • « La philosophie de Diderot fraye les voies qui peuvent nous acheminer vers cet universalisme à fragmentation multiple dont nous avons besoin. C'est pourquoi ce livre se présente comme la rhapsodie des points de vue que Diderot a libérés et que l'impatient aujourd'hui devrait recevoir d'hier comme une toujours nouvelle bonne nouvelle. Des profondeurs sans entrailles de la modernité, il fallait faire entendre une clameur, et que ce ne fût pas prière de détresse ou de pénitence, mais insurrectionnelle action de grâces, rendue au plus chatoyant philosophe des Lumières pour ce qu'il a su chanter la matière, la vie, la nature avec la pleine voix de la raison. Ce matérialisme enchanté s'appuie sur la sience pour détruire la connivence de Dieu, du Moi et du Roi, pour rêver à la réalité et postuler une totalité qui ne peut jamais devenir totalitaire, parce qu'au sens elle préfère les sens, et à l'ordre les écarts : aveugles-nés, enfants illégitimes, Hottentots, sourds-muets, parasites, mimes, femmes, et musiciens avant toute chose.
    Car la musique a le pouvoir, chez Diderot, de déstabiliser les corps constitués, de railler l'extase et le recueillement, de déjouer la dialectique, et aussi de nous confier sa douce énergie pour qu'à partir d'elle nous risquions un monde. Une philosophie, en somme, qui bouleverse les entités mais qui parvient à ne faire de tort à personne. »
    E. de. F.


    Elisabeth de Fontenay est aussi l'auteur des Figures juives de Marx (Galilée, 1973), « La raison du plus fort », préface à Plutarque, Trois traités pour les animaux (POL, 1992) et Le silence des bêtes, La philosophie à l'épreuve de l'animalité (Fayard, 1998).

  • Dix ans après avoir arpenté, dans Le Silence des bêtes, les diverses traditions occidentales qui, des présocratiques à Jacques Derrida, ont abordé l'énigme de l'animalité, Élisabeth de Fontenay s'expose au risque et à l'urgence des questions politiques qui s'imposent à nous aujourd'hui. L'homme se rendil coupable d'un crime lorsqu'il tue ou fait souffrir une bête ? Faut-il reconnaître des droits aux animaux ?
    Cette approche philosophique qui s'essaie à travers sept perspectives différentes atteste, on ne s'en étonnera pas, un refus constant de dissocier le parti des bêtes et celui de l'exception humaine.

  • « Cher Alain,
    Nous avons donc décidé d'échanger des lettres plutôt que de  nous entretenir de vive voix. L'utilisation de ce vieil outil littéraire  me semble prudente et bénéfique, bien que je me demande  si elle n'est pas une dérobade. Malgré mon goût de l'affrontement,  je redoutais en effet ta présence et ce que le tac au tac  implique de violence. Autrement dit, je craignais de me heurter  en temps réel sur du non négociable et de voir bientôt se lézarder  une chère et ancienne amitié. »
    « Chère Élisabeth,
    Si je tirais sur tout ce qui bouge, tu aurais raison de vouloir m'en  dissuader, et il me semble que je serais assez avisé pour suivre  ton conseil. Mais je n'ai rien d'un tireur convulsif. Et lorsqu'il  m'arrive de perdre mon sang-froid, c'est parce que je suis la cible  favorite de ceux qui n'ont que le mot "changement" à la bouche
    et pour qui rien ne bouge. »

  • Ils souffrent comme nous. Comme nous aussi, ils jouissent du bien-être. Mieux que nous parfois, ils s'imposent par la ruse et l'intelligence. Comment continuer à les traiter comme des " choses " dont on se contenterait de condamner l'abus ? Mais faut-il pour autant leur accorder des droits, et si oui lesquels ? Et qui veillera à leur application ?
    Pour répondre à ces questions et à tant d'autres, Boris Cyrulnik l'éthologue, Élisabeth de Fontenay la philosophe, Peter Singer le bioéthicien croisent leurs regards et confrontent leurs savoirs sur la question animale.
    Trois sensibilités, trois parcours, trois formes d'engagement : la voie est tracée, au-delà des divergences et des contradictions, et en partie grâce à elles, pour que le législateur s'attelle à la rédaction du contrat qu'il nous faut maintenant passer sans délai avec nos frères en animalité, au nom de la dignité humaine.
    Boris Cyrulnik est éthologue et neuropsychiatre.
    Élisabeth de Fontenay est philosophe.
    Peter Singer, fondateur du Mouvement de libération animale, enseigne la bioéthique.
    Karine Lou Matignon est journaliste et écrivain.
    David Rosane est ornithologue.

  • « C'est au printemps 1982 que les responsables du Monde Dimanche (le supplément de fin de semaine du Monde) m'ont demandé de les aider à coordonner la réalisation d'un projet qui paraissait a priori difficile à mettre en place : offrir aux lecteurs du journal douze "leçons de philosophie", rédigées par des philosophes français contemporains et destinées à s'échelonner sur les douze dimanches de l'été suivant, de juillet à septembre. « Que ce projet ait pu finalement être mené à bien et qu'il ait rencontré la faveur du public, le lecteur en a la preuve dans le fait qu'après avoir été réunies en brochure dans la série Dossiers et documents du Monde, brochure rapidement épuisée, ces douze leçons font aujourd'hui l'objet d'une réédition sous forme de livre. « L'ordre des thèmes retenus reflète plus ou moins l'esprit du programme de philosophie de ce qu'on appelle en France la classe Terminale, cette classe étrange et ambiguë située à la charnière de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur. Ce programme, comme on sait, va de la conscience vers la société, du psychologique vers le collectif, du pulsionnel vers l'institutionnel ; en un mot, du "subjectif" vers "l'objectif". De même, notre table des matières, reflet de l'ordre chronologique de publication des textes, exprime un mouvement du soi vers l'autre ou des réalités individuelles vers les phénomènes collectifs. »

  • J'avais envisagé d'intituler ce livre : « Les questions juives de Jean-François Lyotard » car c'est bien le sujet ici traité : Levinas, Auschwitz, le Sinaï, Saint Paul... Autant de façons qu'eut Lyotard, à travers ces noms propres, de décliner un fidèle tourment quant à une tout autre histoire, celle « dont l'Europe ne veut rien savoir », et de tenter d'en maintenir au plus juste la pensée en se plaçant à distance aussi bien de la philosophie de l'histoire que de l'histoire historienne. Mais une telle orientation doit être questionnée, surtout quand celle qui interroge se demande : de quel droit ?

  • Hôtesse de l'air : voilà un métier auquel rêvent bien des jeunes filles. Hélène Monnot, venue tenter sa chance à Paris, entrera dans cette carrière presque par hasard - un peu pour retrouver le séduisant commandant Paul Guérin et le navigant Albert Ladurée, devenus ses amis. De Hong-Kong à New York, des Pyramides à Buenos-Aires, elle sillonne le monde, découvrant les pays les plus divers, les gens les plus bizarres. Et son coeur, au gré des horaires, des départs imprévus, des aller - et - retour, oscillera parfois entre les deux hommes qu'elle croise, qui l'aiment, auxquels elle tient... différemment. Depuis plus d'un an les auditeurs d'Europe N° 1 suivent passionnément les aventures d'Hélène et de ses amis. Ils les retrouveront dans ce roman d'amour, aux rebondissements et aux péripéties multiples.

empty