François-René de Chateaubriand

  • 1791 : Chateaubriand a vingt-trois ans. Désoeuvré et préoccupé par la situation politique révolutionnaire, il quitte la France à destination de l'Amérique : son voyage durera huit mois. Là, au-delà de villes encore en devenir, il découvre, fasciné, la nature sauvage américaine : les chutes du Niagara, les grands lacs, le Mississipi et les Indiens qui peuplent ces contrées... La nature démesurée du Nouveau Monde comble son désir de liberté et lui fournit l'inspiration grandiose qui nourrira toute son oeuvre. Plus de trente ans après, se présentant comme 'le dernier historien des peuples de la terre de Colomb', il rédige son Voyage en Amérique par le prisme de ses souvenirs et de ses lectures. Tout ce qu'il n'a pas vu, il le réinvente. La nostalgie d'une grandeur passée - celle de la Nouvelle-France, l'empire colonial français désormais perdu - se mue sous sa plume en un éloge du Nouveau Monde, ce continent où 'le genre humain recommence'. Chateaubriand nous le rappelle : la littérature demeure le conservatoire des mondes évanouis.

  • Chateaubriand a toujours estimé qu'il appartenait à une « génération perdue » : celle qui a vu le rationalisme optimiste des Lumières se compromettre dans la faillite sanglante de la Terreur. Adam a voulu goûter du fruit défendu : au lieu de devenir semblable à Dieu, il s'aperçoit qu'il est nu. OEdipe croyait régner dans la clarté paisible des énigmes résolues : il ne découvre plus, au coeur de sa destinée, qu'inceste et parricide. Il ne reste plus à Prométhée qu'à nourrir un intense sentiment de culpabilité. Pour incarner ce retour moderne du tragique, le futur mémorialiste ne se contente pas de relire Pascal ou Milton : il renouvelle la poétique du récit. Par la splendeur des images, par la beauté de leur lyrisme, par leur étrangeté onirique, ces trois « nouvelles » ne cesseront pas de projeter sur le XIXe siècle, leur éclat de diamant noir.

  • À la clarté de la lune, assis sur la poupe de la pirogue, Chactas, vieillard de la tribu des Indiens Natchez, fait le récit de ses aventures à René, un jeune Français exilé et recueilli par les sauvages.
    Capturé par une tribu ennemie, Chactas est voué à périr dans les flammes. Atala, fi lle de son geôlier, l'aime et décide de le délivrer. Ils s'enfuient ensemble à travers déserts et forêts, enfin libres... Mais leur amour est impossible : liée à Dieu par une promesse de sa mère, Atala ne peut épouser Chactas.
    Publié en 1801, Atala met en scène les aventures tragiques de ces deux jeunes amants au coeur de la Louisiane française. René, publié l'année suivante, en est la suite.

    Illustration de couverture : Mussini, Cesare (1804-1879), La Mort d`Atala, 1830, huile sur toile © Rabatti - Domingie / akg-images

  • Après l'installation de la monarchie de Juillet, Chateaubriand semble promis à des jours obscurs et laborieux qui lui permettent d'achever ses Études historiques en avril 1831. Refusant la France de Louis-Philippe, il s'exile à deux reprises en Suisse pour travailler en paix à ses Mémoires, mais les événements le précipitent de nouveau dans l'arène. Défenseur des Bourbons bannis et humiliés, conseiller attitré de la duchesse de Berry qui l'entraîne malgré lui dans sa folle aventure, il publie de mars 1831 à novembre 1832 quatre brochures étincelantes et immédiatement célèbres qui le désignent à la vindicte de Louis-Philippe. Emprisonné pendant deux semaines à la préfecture de police en juin 1832, le chef du parti légitimiste en ressort avec l'auréole du martyr. En 1833, l'ambassade de la fidélité le conduit auprès de Charles X à Prague où il assiste à la proclamation de la majorité royale du jeune duc de Bordeaux, le 29 septembre. Cependant l'écrivain, obligé de "traduire du Milton à l'aune" pour vivre, organise en 1834 à l'Abbaye-aux-Bois des lectures de ses Mémoires, formidable opération publicitaire à l'attention des éditeurs. La même année, la création malencontreuse de Moïse au théâtre de Versailles, sans son agrément, lui vaut pourtant un succès d'estime. Malgré une intense activité politique et littéraire et sa relation fusionnelle avec Mme Récamier, René ne se résigne pas à la vieillesse qui le talonne. Pour rester jeune, il faut se sentir aimé. S'il rompt avec l'extravagante Mme de Pierreclau devenue par trop encombrante, il écrit ses dernières lettres d'amour, peut-être les plus belles, à Hortense Allart, "dernière Muse, dernier enchantement, dernier soleil".

  • Une « saison en enfer » : voilà ce que retracent les livres IX à XII des Mémoires d´outre-tombe. C´est ainsi du moins que, trente ans plus tard, Chateaubriand définit ce qu´ont été pour lui les années 1792 à 1800. Revenant d´Amérique, le jeune noble breton retrouve Paris dans la tourmente de la Révolution. Aux tableaux hallucinés de la Terreur succède alors le récit de sa fuite : son bref passage dans l´armée des émigrés, puis son exil à Londres. Il y découvrira Shakespeare, Milton, Byron, et y puisera l´inspiration qui fera de lui, à son retour, le père des romantiques. Ces pages rendent compte du choc qu´a provoqué l´irruption de l´Histoire dans la vie d´un homme alors âgé de vingt-quatre ans. Et illustrent brillamment le projet des Mémoires, tel que Chateaubriand l´a formulé dans sa Préface testamentaire : « Si j´étais destiné à vivre, je représenterais dans ma personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes, l´épopée de mon temps. »

  • Chateaubriand a toujours su exploiter ses attachements féminins, ce que confirment les correspondances inédites de ce volume adjacent à la Correspondance générale.
    Avec Delphine de Custine, amie de Mme de Staël, Chateaubriand vit une liaison orageuse et passionnelle ; les lettres de l'amante exaltent le désir et la sensualité.
    Avec Claire de Duras, une amitié aristocratique se noue. Femme du monde, en tant qu'épouse du duc de Duras, premier gentilhomme de Louis XVIII, elle est aussi une femme de lettres, auteur de trois romans-nouvelles (Ourika, Édouard et Olivier). Mme de Duras tient un salon sous la Restauration et ne cessera jamais de soutenir les ambitions littéraires et politiques de Chateaubriand, pour qui elle est une soeur à l'inceste sublimé.

  • Chateaubriand a deux vies. Dans la première, il est l'homme des faits, personnage positif et public ; dans la seconde, l'homme aux songes. Les «Mémoires d'outre-tombe» retracent aussi le récit de cette seconde existence, soit de l'initiation de leur héros aux mystérieuses chimères de la faculté poétique.

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