Gérard Mauger

  • La massification scolaire, la désindustrialisation, les transformations du paysage politique et culturel ont provoqué une crise de reproduction de longue durée des classes populaires, dont les « jeunes des cités » constituent le point focal. Sans les exclure ni se réduire à leur cas, les enquêtes rassemblées dans ce livre analysent les inadaptations et les tentatives d'ajustement, les engagements et les désengagements, les espoirs et les déboires, les quêtes de compensation et les conversions, mais aussi les formes de reproduction au sein des nouvelles générations de jeunes des classes populaires. La menace du chômage, la précarité et le chantage à la docilité qu'elle permet, l'emprise des valeurs consuméristes, ont d'autant plus détérioré leurs capacités de mobilisation que beaucoup se vivent comme « de passage ». Faut-il en conclure qu'à la culture de rébellion de la « génération ouvriérisée » des années 1970 s'opposerait aujourd'hui « l'individualisme négatif » d'une « génération désouvriérisée » ?
    La postface de Florence Weber revient sur le tabou du déclassement qui enferme depuis quinze ans les perdants de la mondialisation dans la colère, le retrait et la honte. La croissance des inégalités territoriales s'est aggravée en France depuis la crise économique de 2008, tandis que la course au diplôme sans création d'emplois qualifiés, notamment dans le secteur de la culture, minait la confiance dans l'école, jusque chez les jeunes des classes moyennes sans patrimoine.

  • Lire les sciences sociales propose, depuis une vingtaine d'années, une sélection raisonnée de livres récents en sciences sociales. De façon générale, la présentation publique par des pairs est faite en présence des auteurs. Les livres retenus le sont, sans esprit de chapelle, en fonction de plusieurs critères (publication récente, en langue française, relevant des sciences sociales au sens large) et d'une conception de ce que sont des sciences sociales « intéressantes ou, en tout cas, qui valent la peine qu'on en débatte » : la confrontation d'une problématique à une enquête empirique et la production de schèmes d'interprétation transposables. Ce qui conduit à exclure les ouvrages purement empiriques ou relevant au contraire de la théorie la plus désincarnée. Refus de l'académisme et de l'essayisme, des frontières disciplinaires, des hiérarchies d'objets, des modes intellectuelles : Lire les sciences sociales esquisse, ce faisant, un modèle de critique scientifique autonome.

  • Comme les précédents, ce volume de Lire les sciences sociales présente une sélection raisonnée de recherches récentes. On y trouvera abordés des sujets très divers : ignorants les barrières entre disciplines, écoles et domaines d'investigation, indifférents aux hiérarchies académiques et mondaines, nous avons présenté « des grands objets » et « des petits terrains », des historiens, des sociologues, des ethnologue et des philosophes, des auteurs consacrées, des « classiques » et des travaux de jeunes chercheurs. C'est ainsi que Lire les sciences sociales a pu devenir en une quinzaine d'années une institution critique, interne au champ des sciences sociales, indépendante par rapport aux autorités de toutes sortes, privilégiant l'originalité du point de vue, la nouveauté de la démarche ou l'invention d'objets inédits.

  • Quelles sont les incidences de la « révolution numérique » sur les pratiques de lecture ? Si celles qui affectent la production et la reproduction des textes ou encore leur distribution et leur conservation sont évidentes, qu'en est-il de leur appropriation ? Peut-on mettre en évidence de nouvelles manières de lire induites par la transformation de leur support ? Observe-t-on une métamorphose des goûts ? Voit-on apparaître des « hyperlecteurs » d'« hypertextes » ? Peut-on prophétiser la disparition du support papier ? Pour tenter de répondre empiriquement à ce genre de questions, le choix d'un échantillon raisonné de diverses catégories de « grands lecteurs numériques » se plaçait dans l'hypothèse la plus favorable à la mise en évidence de changements. Force est néanmoins de constater que les effets « observables » sur les pratiques de lecture, s'ils sont avérés pour la presse quotidienne ou plus généralement l'accès à l'actualité, restent très limités quant au support livre. Si l'enquête établit plutôt une continuité qu'une rupture dans les pratiques de lecture, elle indique aussi qu'un nouvel équilibre se cherche entre culture écrite et culture audiovisuelle.

  • Comment unir la révolte de la jeunesse petite-bourgeoise et la révolte de la jeunesse ouvrière ? Telle a été la préoccupation centrale des maoïstes de La Cause du peuple et des militants du Front de libération de la jeunesse. Identifiant la révolte de l'une, devenue universelle, à l'autre, l'orientation de ces deux courants politiques fut sanctionnée par un échec flagrant. Depuis, l'apparition de ce qu'on a appelé mouvement parallèle, a semblé apporter une réponse à une question que maoïste et F.L.J. ne se posaient pas, mais que les auteurs de ce livre ont posée : contre le système, porteur d'une identité sociale nouvelle et une d'une image de la société future, ce mouvement parallèle préfigure-t-il l'émergence d'un mouvement social de la jeunesse ? Révoltes de la jeunesse petite-bourgeoise et de la jeunesse ouvrière constituent-elles une contre-société hors système ? Communautés, couples élargis, villages reconstruits, vivre ses idées, sinon ses rêves, est-ce possible ? À partir d'enquêtes, les auteurs répondent. Ils montrent aussi qu'il n'existe pas, même potentiellement, un mouvement contre-culturel, underground, marginal, mais au moins deux : marginalité petite-bourgeoise et marginalité populaire restent distinctes.

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