Jacqueline Pigeot

  • En longeant la mer de Kyôto à Kamakura [Kaidô-ki], qui n'avait jamais été traduit en français, est l'un des titres les plus emblématiques du genre appelé kikô. Les premières formes attestées de ces récits de voyage aux accents contemplatifs remontent au VIIIe siècle et mêlent, dès l'origine, passages en prose et série de poèmes. Daté du printemps 1223, En longeant la mer s'inscrit donc dans une tradition littéraire vieille de quelques siècles déjà. Les notations visuelles suscitées par la traversée des paysages de l'Empire du Soleil- Levant s'associent naturellement à une multitude de références plus ou moins explicites aux légendes et épisodes historiques liés à ces sites bien connus du lecteur très cultivé auquel s'adresse leur auteur. L'auteur anonyme du Kaidoô-ki relate un itinéraire spirituel effectué le long de la côte japonaise. Ce voyage solitaire, accompli dans les modestes conditions auxquelles sa récente conversion au bouddhisme l'engage, nous fait ainsi parcourir un itinéraire d'une quinzaine de jours de marche, très concrètement décrit, mais sans cesse enrichi des réflexions que font naître en lui les sites chargés d'histoire. La langue érudite avec laquelle le moine s'emploie à consigner son voyage accumule les allusions à la culture de la Chine, pays voisin dont le raffinement est alors hautement estimé au Japon. Cette culture raffinée, dont le lecteur peut mesurer l'étendue grâce aux notes du groupe Koten, se marie à une sensibilité poétique d'une simplicité rarement égalée : temps de contemplation, sensations et rêveries trouvent une place précieuse dans le carnet de voyage de ce moine dont on ignore tout, même si certains indices font soupçonner qu'il était sans doute un proche d'un noble du nom de Muneyuki dont la fin tragique est relatée dans le récit. Le groupe Koten et Jacqueline Pigeot ont déjà édité pour le Bruit du temps les trois volumes des OEuvres en prose de Kamo no Chômei en 2010 au Bruit du temps. En longeant la mer de Kyôto à Kamakura vient s'ajouter à une bibliothèque japonaise déjà pourvue de six titres.

  • Le Roman du Genji, un chef-d'oeuvre incontesté de la littérature universelle, est dû à une femme, Murasaki Shikibu, qui vécut à la cour du Japon aux alentours de l'an mil. Sa contemporaine Sei Shônagon a laissé un ouvrage unique en son genre par sa liberté de ton et son traitement virtuose de l'art de la liste : les Notes de Chevet. Une autre femme de la noblesse, connue comme « La mère de Fujiwara no Michitsuna », avait quelques années auparavant rédigé les Mémoires d'une Éphémère, sans doute la première autobiographie de la littérature mondiale. Dans ce livre, Jacqueline Pigeot rappelle les conditions qui ont permis l'épanouissement de la prose féminine à cette époque, et analyse plusieurs des procédés d'écriture (monologue intérieur, modalités du dialogue, citations cryptées) pour la première fois mis en oeuvre dans les Mémoires d'une Éphémère et dans Le Roman du Genji. Jacqueline Pigeot a enseigné pendant trente ans la langue et la littérature japonaises classiques à l'université Paris 7-Denis Diderot. Elle a publié plusieurs ouvrages d'analyse littéraire ainsi que des traductions d'oeuvres classiques et modernes, dont les Mémoires d'une Éphémère et les Récits de l'éveil du coeur. Françoise Lavocat est professeur de Littérature comparée à l'université Paris 3-Sorbonne Nouvelle et membre de l'Institut universitaire de France. Elle vient de publier Fait et fiction. Pour une frontière.

  • Pour les Japonais de l'époque classique, le poème est-il un cri arraché par l'émotion, ou bien un calligramme soigneusement élaboré ? Quel statut les théoriciens donnaient-ils à l'image poétique ? A quel jeu de découpage et de recomposition du réel se livraient les amateurs d'inventaires et les virtuoses de la liste, si nombreux dans cette tradition ?

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