Jean-Louis Jeannelle

  • Le canon classique des Mémoires, élaboré au fil de cinq siècles, n'est pas loin d'apparaître aujourd'hui comme vidé de sa substance. Jugés partiels et partiaux au regard des méthodes de l'histoire critique, les Mémoires ont subi en outre la rude concurrence d'un modèle narratif auquel ils avaient en grande partie donné naissance, l'autobiographie. De cette double perte de légitimité a résulté une véritable crise du genre.
    Pourtant, la tradition littéraire des Mémoires a perduré tout au long du XXe siècle et n'a même jamais été aussi florissante et polymorphe : ces récits font toujours preuve d'une indéniable vitalité jusqu'à constituer encore la majeure partie des écrits à la première personne. Comment expliquer ce paradoxe? En dépit de l'élargissement et de la dispersion du genre, ils continuent d'être l'une des deux grandes formes de récit de soi, à côté de l'autobiographie : le parcours d'un individu dans sa dimension publique et collective, acteur et témoin d'une histoire mémorable qu'il contribue à reconfigurer. En témoignent d'illustres mémorialistes : Charles de Gaulle, André Malraux, Simone de Beauvoir.
    L'enquête explore donc ce vaste corpus jusqu'ici largement négligé par la critique, en reconsidérant la place et la valeur qui lui sont accordées à une époque submergée par la montée en puissance des mémoires collectives et par l'abondance des travaux historiques sur le passé récent.

  • " C'est une épopée qui sera à la Résistance française ce que L'Espoir fut à la guerre d'Espagne " : c'est en ces termes qu'André Malraux décrivait en 1972, dans un entretien avec Chagall, son grand roman sur la Résistance, longtemps attendu, jamais achevé. Simple fanfaronnade d'un écrivain qui avait abandonné le genre romanesque après la publication des Noyers de l'Altenburg en 1943 ?Ce fameux roman, Malraux en a pourtant bien entrepris la rédaction. Restent aujourd'hui quelques scènes, fragments composites et esquisses de personnages, intitulés : " Non ". Une édition vient d'en être faite dans les " Cahiers de la NRF " (Gallimard, 2013).En s'appuyant sur un travail historique important, et sur une analyse détaillée des fragments ou des documents de travail de Malraux, jusqu'alors inédits, Jean-Louis Jeannelle, dans un style élégant et limpide, reconstitue la genèse de ce roman inachevé, puis s'interroge sur les différentes raisons de son inaboutissement. L'image traditionnelle d'un écrivain écartelé entre sa fonction de chantre des grands-messes gaulliennes et sa réputation de mythomane s'en trouve entièrement modifiée." Non ", qui aurait pu être la dernière oeuvre romanesque de Malraux, est le chaînon manquant permettant de comprendre comment l'auteur de L'Espoir ou des Noyers de l'Altenburg est devenu celui du Miroir des limbes.

  • Pourquoi publier des scénarios ? L'essentiel, le but véritable n'est-il pas le film auquel celui-ci a donné vie ? Publie-t-on un scénario par défaut, lorsqu'un film est resté à l'état de projet, afin que le désir de cinéma dont il était porteur ne tombe pas dans l'oubli ? Et lorsque le film a bien été réalisé puis diffusé, quel scénario publie-t-on, autrement dit quelle version ? Publie-t-on différents textes selon les supports et les publics supposés ? Certains se demanderont même quel intérêt on trouve à lire un scénario : s'agit-il de retrouver le souvenir d'un film aimé, de comprendre « comment ça marche », d'apprendre à écrire d'autres scénarios, ou d'imaginer des films qu'on n'a pas vus, certains parce qu'ils n'ont pas été tournés ?

    Jean-Louis Jeannelle est Professeur de littérature du xxe siècle à l'Université de Rouen. Il est notamment l'auteur de Films sans images : une histoire des scénarios non réalisés de « La Condition humaine » (Seuil, coll. « Poétique », 2015).

    Mireille Brangé, ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure, enseigne la littérature générale et comparée à l'université Paris 13. Elle est notamment l'auteur de Delphine Seyrig. Une vie (Editions Nouveau Monde, 2018).

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