Jean-Pierre Suaudeau

  • Y a-t-il, en littérature, un voyage en Suisse comme il y a le voyage en Italie ? Y a-t-il même (les amis de Suisse romande vont crier que non !) une spécificité suisse du paysage, du temps, voire de la littérature ?
    Et si la réponse n´était pas si simple ? Y aurait-il La Montagne magique de Thomas Mann sans Davos, qui pourtant n´aide pas, aujourd´hui, à approcher la magie spéciale de cet immense roman, la façon dont un microcosme vient régler la totalité des relations humaines et faire bifurquer leur devenir ?
    Rapprochement, parce que c´est ce que j´ai éprouvé en découvrant le manuscrit de Jean-Pierre Suaudeau.
    Le narrateur arrive en Suisse, au bord du lac Léman, pour y séjourner. On n´en saura absolument pas plus sur lui-même. Sa passion à écrire, son enquête sur Rousseau, ne sont pas un prétexte suffisant pour l´ampleur du récit.
    L´eau sans doute est importante. Jean-Pierre Suaudeau est d´ouest, il habite la région nantaise, est instituteur dans un village des marais qu´a si bien décrit Julien Gracq dans La Presqu´île. C´est plutôt chez Claude Simon qu´il faut chercher son horizon de langue : l´ampleur parfois lyrique de la phrase, l´attention aux signes, aux objets, aux dispositifs de représentation, et la volonté aussi de ne jamais rien laisser s´installer de stable. La phrase se casse, le récit s´ouvre, sa teneur poétique est scrutée dans l´intérieur des mots.
    Mais c´est bien avec ces seuls outils, l´eau ouverte et le vent d´ouest, que Jean-Pierre Suaudeau aborde sa matière Lac. De couleur, de clôture, de clapot, d´odeur : qu´y a-t-il, dans notre imaginaire, dans nos rêves, qui sépare celui qui vit près d´un fleuve de celui qui vit près du lac ?
    Alors, bien sûr, on quitte toute spécificité de territoire : il y a un hôtel, le lac, la ville, quelques personnages, des livres, où Paul Celan viendra à la fin percuter et remplacer Rousseau, il y a - parce que c´est la Suisse et qu´on y a tous des souvenirs artistiques de cet ordre -, de l´art contemporain (Rauschenberg) et des expositions (Giacometti), et le travail de la littérature s´exerce sur l´intérieur de qui s´y livre - résurgence de la mort, des proches qui sont morts, résurgence de l´origine de la langue, résurgence du temps et qui s´en travaille, nous travaille.
    C´est à ce voyage, où la langue est à chaque page le lieu et le vecteur de l´expérience, que nous invite Jean-Pierre Suaudeau.

    FB édition mise à jour et révisée, nouvelle mise en page

  •  On croit vivre.
    Et il suffit d´un rien parfois pour que la vie bascule. Et la chute irrémédiable qui s´en suit.   Les voit-on autour de nous, tous ces corps tomber ?  La fatalité, disent-ils.
    Qu´on n´y soit pour rien, nous, on le croit, quand on n´a rien vu, rien voulu voir. C´est pas moi c´est les autres.
    On voudrait comprendre comment on en vient là, comment on finit par être broyé, lentement, comment certains finissent par être broyés, quand soi-même on se sent parfois au bord de sombrer.  Question de mental, disent-ils.
    Ecrire serait débusquer ce qui se tient là, tout près, et échappe sans cesse, invisible. Un peu moins invisible à qui l´écrit, tente de l´écrire.
    Ecrire serait tenir à distance la violence qui menace de nous submerger. Lui donner une forme, des mots capables d´en rendre compte.  A quoi s´ajoute la crainte qu´écrire remplace vivre.
        Femme à la nature morte dessine le portrait de celle qui, un matin, décide de ne plus subir et de laisser mari, enfants, maison.
    C´est le portrait de Lisa, mouton égaré parmi les loups.  Et le sort qu´on lui réserve à l´aube du troisième millénaire.
      Ce pourrait être une peinture : un assemblage de formes, de couleurs, de contrastes. Un collage sous influence, celle d´un Rauschenberg, d´un Kiefer ou d´un  Rebeyrolles.
      C´est le portrait tracé par un narrateur, lui-même en plein doute, à partir de souvenirs et de ce que cette femme raconte, a bien voulu raconter, a préféré taire ou inventer, ce qu´il a fini par imaginer, reconstruire.  Une restitution forcément hasardeuse, contradictoire, trouée d´ellipses.
      C´est la reconstitution d´une double chute et d´une seule rédemption.
      Ce serait une fiction.  Peut-être.    J-P. S.

  • Comme chaque soir, avant de partir, de quitter la classe vide, avais fait un rapide tour de la salle pour m'assurer que tout était en ordre ou du moins que le désordre était raisonnable... » Nous voilà immergés dans le quotidien, voix, geste, parole, d'un instituteur d'école primaire, dans un village de l'ouest, sous ciels d'estuaire. Pas la première fois qu'un récit s'y ancre pour laboratoire de l'imaginaire, des rêves, magnifique poste d'observation.
    Et point crucial de la transmission, des frictions sociales. Et puis il suffit d'une phrase, trouvée sur la table d'une des petites élèves, un coeur découpé dans le cahier de textes, "je t'aime maman passe que tu et la plus belle" - c'est ici, dans la classe même, dans cette heure qui suit le départ des élèves, que l'instituteur reçoit les parents d'élèves.
    Et c'est le biais ici pour ces portraits au plus sensible de notre présent, ses contradictions et ses illusions, sa générosité et ses désespoirs. Et chaque micro-chapitre est l'arrachement bref d'une silhouette ainsi sculptée dans son humanité même, "père de...", "mère de...", grands-parents parfois, à même leurs peurs ou leurs dérives (avec zeste parfois de physique quantique, croyez-le ou pas).
    L'instituteur, dans l'autre versant de sa vie, s'en fait l'écrivain, le recompose par la fiction qui fait surgir visages et paroles, récit en miroir de nous-mêmes - compte l'ouverture au temps. Claude Simon donne ici, en exergue, le défi : "pour l'écrivain ou le peintre [...] l'émotion est inséparable du matériau qu'ils travaillent (et qui les travaille)".

  • Un rien aura suffi, une phrase entendue quelques heures auparavant, le ressentiment manifesté par Anne à propos d'une histoire vieille de quarante ans, pour qu'un simple trajet en train le long de la Loire amène Antoine à raviver un passé refoulé. Tout l'y entraîne : les bribes de conversations entendues, les allées et venues des voyageurs et, à l'extérieur, le fleuve, miroir où se reflètent images et souvenirs de l'absente. Tableau mental et sinueux, pareil au fleuve qui imprime au roman le rythme de son parcours, Miroir de l'absente témoigne de quelle manière le paysage façonne, à son insu, l'existence d'Antoine. À quoi s'ajoutent les fantômes qui gravitent autour de lui, proches oubliés ou disparus aussi bien que figures issues du cinéma ou de la littérature (la Penelope Cruz de Volver, des personnages de Faulkner ou de Proust), révélant, au fil des pages, un motif plus vaste, une présence singulière. Maman ? Silence. T'étais pas morte ? Qu'est-ce que tu fais là ?

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