Lucie Bourassa

  • Dans cet ouvrage, plusieurs chercheurs exposent leur problématique en faisant un récit des diverses péripéties qui, au cours des brefs âges de la théorie littéraire, l'ont estropiée, enrichie, renversée. Ce livre aurait pu être sous titré : « Le discours et le texte dans la recherche littéraire au Québec ».

  • Comme en fait foi la polémique qui entoura les Aventures de Télémaque au xviiie siècle, l'expression « poème en prose » apparaît assez tôt dans l'histoire littéraire française. D'abord confondue avec la notion de « prose poétique », l'appellation change de sens pour prendre son acception moderne avec Baudelaire, dont la lettre à Arsène Houssaye marque une date dans l'histoire de la poésie tout court. Le nom de « poème en prose », porteur d'une contradiction essentielle, signale bien sûr le procès du rapport entre le vers et la poésie, mais soulève aussi plus largement la question de l'hybridité. « Impuissance, monstre, bâtard, hybride : la carte d'identité du poème en prose se lit comme un catalogue de troubles de la génération », observe Barbara Johnson. La mémoire du genre se trouve d'ailleurs mise à l'épreuve par plusieurs écrivains : Baudelaire prend ses distances face à son prédécesseur immédiat Aloysius Bertrand, Max Jacob rejette le modèle rimbaldien, Ponge refuse le statut de poète en prose. De façon paradoxale, le genre acquiert ainsi ses lettres de noblesse à travers les ruptures qui jalonnent son histoire. On ne s'étonne pas, dès lors, que le poème en prose continue de résister aux définitions strictes. Dans sa monumentale étude de 1959 qui constitue le premier bilan approfondi sur la question, Suzanne Bernard écrit : « On ne peut évidemment définir le poème en prose de l'extérieur et d'une manière formelle, pas plus d'ailleurs que le roman : il n'obéit pas à des règles a priori comme les genres fixes de la ballade ou du sonnet par exemple, mais à certaines lois qui se sont peu à peu dégagées de nombreuses tentatives ». Les « lois » - par exemple, selon Bernard, la densité et la volonté d'organisation - découlant des tentatives, le genre est voué à une perpétuelle redéfinition, à la lumière de l'histoire.

  • L'automne 2004 marque le centième anniversaire de naissance du poète français Jean Tortel. Auteur d'une oeuvre poétique et critique trop peu connue, Tortel est encore considéré aujourd'hui comme un poète marginal en comparaison, par exemple, des Ponge et Guillevic, avec lesquels il a entretenu des relations d'amitié et des échanges littéraires. Son oeuvre se compose d'une trentaine de recueils de poésie, de deux romans, de quelques ouvrages de prose sur le langage et l'écriture, ainsi que de plusieurs études sur des poètes (modernes et contemporains) et sur la littérature des xvie et xviie siècles. Membre actif de la revue Cahiers du Sud, Tortel a contribué à diffuser la création de jeunes poètes et à commenter l'actualité éditoriale. Ses intérêts diversifiés manifestent un désir constant d'approfondir la question du langage poétique dans ses multiples facettes historiques, critiques et formelles.

  • Le présent numéro déroge à la formule habituelle d'Études françaises, soit la réunion d'un dossier thématique et de deux ou trois articles libres, pour faire toute la place à ces derniers. En fait, il serait plus juste de dire qu'il renoue avec un usage qui avait déjà eu cours et qui fut ensuite délaissé. À la fin de la décennie 1980 et au début de la suivante, la revue a publié trois numéros de « mélanges » - « Lectures », « Variété » et « Lectures singulières[1] » - qui participaient alors d'une nouvelle politique d'ouverture : on souhaitait accueillir des articles dont l'objet, les questions et les perspectives théoriques soient les plus divers possibles. En fait, Études françaises s'était définie dès sa fondation par l'ouverture ; seulement, la généralisation de la formule du numéro thématique, qu'elle et bien d'autres revues avaient adoptée, rendait difficile, voire impossible, la publication de certains travaux. Sans renoncer aux dossiers, on décida alors de ménager une section de la revue pour des textes libres, et de faire paraître occasionnellement une livraison de mélanges.

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