Marcel Conche

  • « Comment un philosophe a-t-il pu surgir des buissons corréziens ? » C'est avec cette interrogation que Marcel Conche, né en 1922 à Altillac, non loin de Beaulieu-sur-Dordogne, retrouve, « plein d'âge et de raison » comme dit le poète, sa Corrèze natale. Il n'avait pas prévu de revenir habiter ici, sauf peut-être pour y être enterré dans le petit cimetière en pente au pied de l'église qui domine le vallon. Le hasard de la vie - le même hasard qui l'a fait philosophe quand rien ne l'y destinait - en a décidé autrement : en 2009, il entassait dans le coffre de sa Clio ses livres essentiels (Montaigne et puis ses chers Grecs : Parménide, Héraclite, Épicure...) et se réinstallait à la Maisonneuve, la maison de son enfance.
    Pour lui, revenir à la Maisonneuve, c'est boucler une boucle. Qu'importe si la maison ne ressemble plus du tout à celle qu'il a connue et aimée enfant. Il a fait sienne la philosophie dépouillée d'Épicure : la voie du bonheur passe par la réalisation des désirs naturels et nécessaires (se nourrir, s'abriter, philosopher), et le dédain des désirs vains (l'argent, la gloire, la gourmandise, la passion amoureuse...).
    Où Marcel Conche a-t-il entendu sa vocation philosophique ? Est-ce dans les bois d'Altillac où il se plaît à côtoyer Dionysos ? Est-ce dans le courant de la Dordogne, devant laquelle il médite sur le temps qui passe bien avant d'avoir lu Héraclite ? Est-ce dans le rythme des jours qui lui a donné la lenteur nécessaire à la pensée ? Est-ce là, en Corrèze, malgré l'ennui que lui procure sa « condition paysanne », qu'il a choisi comme une évidence la philosophie naturaliste d'Épicure ?
    Alternant souvenirs d'enfance, véritable chronique de la vie paysanne du début du xxe siècle, évocations de ses amours et leçons de philosophie, il se raconte, solitaire, dans un monde où les dieux grecs, les seuls auxquels il croit, parfois se manifestent.

  • La première édition de cet ouvrage date de 1964. En 1963, j'avais lu les Essais pour la première fois... Je me proposais d'en extraire la philosophie que j'y pressentais et de l'exposer de manière à en montrer la cohérence. Je distinguai soigneusement la morale et la doctrine de la sagesse, ce que j'appellerais aujourd'hui l'éthique. Cette distinction essentielle fit beaucoup pour la clarté de l'exposé. On a cru que 'mon' Montaigne me ressemblait, que je l'avais bâti d'après moi-même. Il est difficile de se tromper plus complètement. Que l'on lise 'Existence et culpabilité', dans Orientation philosophique, et l'on verra quelle sorte d'homme j'étais à l'époque, et combien j'étais plus près de Pascal ou même de Jansénius que de Montaigne.

  • En 1991, Marcel Conche accepta de répondre par écrit à une trentaine de questions posées par la philosophe Lucile Laveggi. « Sur le bonheur, sur l'illusion, sur l'apparence, sur la beauté, sur la guerre et sur la politique, sur la foi et l'incroyance, sur Parménide et tels autres sujets, j'ai répondu avec bonne foi dans les limites de ma perception sincère de la vérité [...]. Je crois que mes évidences d'alors seraient, nuancées et enrichies, encore les miennes aujourd'hui. »

  • Cet ensemble de textes est, pour l'essentiel, ce que Marcel Conche appelle le « nécessaire retour aux Grecs ». Cela signifie, en substance, penser le monde selon nos seules ressources, celles de la raison, en laissant de côté les idées religieuses (« Dieu », « l'âme immortelle », etc.). Il se trouve que la philosophie moderne (à l'exception notable de Spinoza) a toujours été un mélange de rationalité et de théologie. Dans cet ouvrage, Marcel Conche essaie de renouer avec l'innocence grecque qui tenait la « Nature » - et non le Dieu biblique - pour cause de toutes choses.

  • « Peut-on dire qu'une philosophie est vraie ? » [et la réponse négative de Canguilhem], « La réalité des philosophies » [et l'idéalisme radical de Gueroult], « Les deux systèmes de métaphysique » [et la place de Spinoza], « Comment je vois la Nature », « Les points cardinaux de ma philosophie », « Comment philosopher », « Faire son devoir » [ce qui compte est l'acte] sont parmi les chapitres principaux de cet ouvrage. Ceux-ci sont secondaires : « Bergson et Eucken », « Palmyre », « Kant contre Spinoza » [sur la place des définitions].
    Marcel Conche est professeur émérite de philosophie à l'Université de Paris I, et membre associé de l'Académie d'Athènes.

  • « Toute ma philosophie a sa source dans mon coeur » écrit Vauvenargues ; et Auguste Comte affirme « la prépondérance du coeur sur l'esprit » et entend instaurer le « règne du coeur ». De là, ces Conversations avec Vauvenargues, Auguste Comte et d'autres auteurs, autour de la notion de coeur - comme ce qui dans l'homme est le plus sensible à autrui, à sa peine, à sa souffrance - et autour de tous les sentiments ou vertus qui ont leur racine dans le coeur, telles que la fidélité, la gratitude, la ferveur, la pitié, la générosité, l'admiration, mais aussi et surtout l'amitié et l'amour.

  • Pourquoi redonner vie à ce Lucrèce, si longtemps après qu'il ait vu le jour, en 1967, aux éditions Seghers ? Après la cessation d'activité des éditions Fides, il était devenu introuvable. Or, il reste, de l'avis général, la meilleure introduction à Lucrèce. De plus, le poème de Lucrèce est sans doute la meilleure façon d'entrer de plain-pied dans la philosophie, si du moins la philosophie est la « vraie philosophie » (orthè philosophia) dont parle Épicure : méditation non pas sur les objets culturels, créations de l'esprit de l'homme, mais sur ce qui s'offre à nous, que l'on a sous les yeux, qui nous entoure et nous transit - la Nature (phusis) infinie, omnienglobante. J'ajoute que j'ai eu plaisir à ajouter un avant-propos, où je me figure l'effroi de Pascal découvrant Lucrèce.
    M. C.

  • A la question d'un journaliste : Montaigne est-il le précurseur de l'amoralisme contemporain ?, Marcel Conche répond ainsi : "Il convient de distinguer trois choses, l'éthique, les morales collectives, la morale universelle. L'éthique, ou sagesse pratique, est l'art de vivre heureux. Les morales collectives sont aussi diverses que les collectivités. La morale universelle est celle des droits de l'homme. Montaigne en est le précurseur, l'anticipateur, le héraut. Il heurte de front la morale collective de son temps par son affirmation des droits universels de l'homme. La morale universelle fixe la limite, la borne qu'il met à son septicisme. Que l'homme doive respecter l'homme, cela ne se discute pas. La morale n'exige pas le sacrifice. L'homme a le droit de songer à soi, de vivre pour soi. L'éthique de Montaigne est une éthique du bonheur."

  • Le temps, par son concept, est en nous. Mais nous sommes aussi « dans le temps » (Aristote). Car, avant les jours de notre vie, il y avait des jours (pour d'autres vies), et, après, il y en aura encore. Le temps nous est compté. Etre « dans le temps » ? n'avoir qu'une durée de vie limitée, une part de temps. Or, c'est là ce que la notion de " destin " a signifié, originellement, pour les Grecs : n'avoir qu'une part de temps. Le temps, la mort et le destin s'entre signifient. Qu'en est-il du temps si la mort est un événement « destinal » ? On montre que la condition pour qu'il y ait destin est l'absoluité du temps.
    Mais qu'est-ce que le temps ? Et comment est-il possible de penser le temps ? Car le temps signifie la suite des « maintenant ». Or, il n'y a de suite que pour nous. Le temps pensé « se fonde sur la temporalité » (Heidegger). Mais le temps pensé est le temps nié. Le temps lui-même est indépendant de nous. Et quand, avec l'homme, disparaît la pensée du temps, reste le Temps. Le temps vrai, le temps du destin, est le temps de la nature. L'homme, adversaire du temps, invente la mémoire, l'histoire. Mais la nature a le dernier mot.

  • Pas plus qu'il n'y a d'arbre sans racines, il ne saurait y avoir de philosophie sans métaphysique, nous dit Descartes. Le renouveau de la philosophie passe donc par le renouveau de la métaphysique. Les métaphysiques classiques, marquées par la méconnaissance de la nature, ont fait leur temps. Il convient dès lors de revenir à cette donnée première qu'est la présence de la Nature. L'auteur voit, dans le monde tel qu''il apparaît à nos sens, le simple visage de la Nature infinie, éternelle, génératrice de toutes choses.

  • Les morales collectives s'expliquent mais sont sans justification universelle, chacune étant relative à une collectivité particulière, pour laquelle elle est simplement la morale « qu'il lui faut » (Durkheim). Les éthiques, ou déontologies particulières (éthique du journaliste, du médecin, etc.), ou arts du bonheur, dépendent de tel ou tel système particulier (celui de Spinoza, celui d'Épicure, etc.). Mais la morale des droits de l'homme peut être fondée universellement, non sur telle ou telle croyance, religion ou système, mais sur cet absolu qu'est le rapport de l'homme avec l'homme dans le dialogue. Les morales collectives et les éthiques valent dans la mesure où elles n'y contreviennent pas.

  • Au modèle du premier volume de ce "journal étrange" (Avec des "si"), 81 chapitres traitent de sujets divers, réflexions de l'auteur sur la vie quotidienne, les événements mais aussi des thèmes comme la solitude, l'amitié, la fuite du temps, l'amour et ses échecs, la foi, l'approche de la mort... Un livre à lire, à poser, à reprendre au fil de ses réflexions... et de celles de l'auteur.

  • Dans le vaste domaine de la philosophie, quelle est au juste la place, le lieu d'impact du septicisme ? Le septicisme se situe au niveau de ce que Descartes nomme "métaphysique" c'est-à-dire des "racines" mêmes de la philosophie. Métaphysique au sens large de discours touchant ce qui est au-delà de l'expérience, discours de la "totalité". Mais que comprend la "totalité des choses" et qui le sait ? Ainsi aux racines mêmes de la philosophie règne l'incertitude, mais cela n'empêche ement une réflexion philosophique. Le discours philosophique comporte trois moments : sceptique, pluraliste, thématique. Réflexion personnelle d'un philosophe expliquant le scepticisme tel qu'il le conçoit, ce livre est aussi une méditation jusqu'au coeur du doute, une exploration vertigineuse de nos illusions.

  • Peut-on éprouver la surabondance d'amour sans être amoureux ? On le peut si le grand âge vous a libéré de la sexualité et de ses fantasmes. Alors l'amour se montre à l'état pur - le désir étant laissé sur la route. Mais que l'objet d'un tel amour soit une nature féminine « sur laquelle les dieux ont dirigé un rayon et qu'un éclat brillant environne », comme dit Pindare, et à la joie d'aimer s'ajoute le ravissement que donne la beauté. Si maintenant à l'amour se joint, par intervalles, la réflexion sur divers sujets d'histoire et de philosophie, avec la tranquillité d'âme que donne la réflexion autant qu'elle la suppose, le résultat paraît bien être quelque chose comme cette « grande santé » dont Nietzsche a parlé et dont Montaigne a donné l'exemple. En elle, l'amour et la philosophie vont ensemble. (M. Conche)

  • Un livre plaisant à lire, une suite de "réflexions qui me venaient à l'esprit certains jours, sans préméditation ni suite, comme Montaigne lui-même avait fait dans ses premiers essais".... Avec des "si" l'auteur revisite sa vie, ses souvenirs, ses réflexions.....

  • Comme les deux tomes précédents de ce Journal, ce troisième volume est une succession de portraits, d'impressions et souvenirs de l'auteur qui réécrit sa vie, analyse ses sentiments en essayant de traduire au plus près ce qu'il a vécu et ce qu'il est devenu. "J'admire qu'à votre âge, vous arriviez encore à me surprendre, et de plus en plus dans la grâce, la légèreté, comme avec une liberté supérieure, comme une joie supérieure, avec quelque chose d'aérien, de piquant, de drôle presque mozartien, enfin d'étonnamment vivant, imprévisible et singulier !" (lettre d'André Comte-Sponville à Marcel Conche à la lecture du volume II du Journal)

  • Le Temps, qui n'est ni un être ni l'Être, affirme seul son pouvoir sur toutes choses. Ici intervient la solution pyrrhonienne : penser non contre le Temps mais au fil du temps, la vie n'est qu'un évanouissement de moments. Suivre le mouvement « inégal, irrégulier et multiforme » de la vie, comme dit Montaigne, sans affirmer ou nier quoi que ce soit, mais en étant toujours à l'unisson, telle est alors l'attitude du sceptique.

  • « Le titre m'a été suggéré par Leibniz et sa Confessio philosophi (La Profession de foi du philosophe) ' de là la conclusion de ce livre : « Ce que je crois ». Il s'agit de mes « convictions vécues » essentielles, non de mes opinions, lesquelles peuvent varier en fonction de mon humeur, des données et des événements. André Comte-Sponville a voulu, en effet, aller à ce qui lui semblait essentiel, et ses questions ont été judicieusement choisies pour m'amener à parler à coeur ouvert. Bien que ne les ayant jamais anticipées, je les ai parfois pressenties ' les intérêts d'André et sa philosophie m'étant suffisamment connus. Malgré tout, elles ont toujours comporté un élément de surprise : de là le charme de cet entretien, où j'eus un peu l'impression d'aller à l'aventure. J'ai été sincère, trop peut-être, mais je préfère une image vraie à une image retouchée et embellie. »
    Marcel Conche

  • "Je me suis proposé dans cet ouvrage, de définir ma position philosophique par différence avec les manières de voir des philosophes, parmi ceux qui me furent les plus essentiels : de là des chapitres tels que "Avec Aristote et sans lui", "Avec Epicure et sans lui", "Avec Montaigne et sans lui".... Il en ressort une certaine idée de la Nature comme infinie et infiniment créatrice, l'homme étant comme le dit Goethe au coeur de la Nature, pour autant qu'il ne s'enlise pas dans des formes fixes, mais est lui-même créateur." Un "précis" de sagesse philosophique.

  • Cette nouvelle édition commentée des Fragments d'Héraclite est le fruit d'un travail totalement iné-dit. Alors que les éditions de référence (Hermann Diels en 1922 et Walter Kranz en 1934), comme celle de Jean Bollack et Heinz Wismann, se limitaient à les présenter selon un ordre alphabétique arbitraire, Marcel Conche procède ici à un mouvement d'ensemble du concret vers l'abstrait. Après des règles de méthodes viennent ainsi des lois universelles, puis les réalités elles-mêmes : le monde, les âmes, la cité... Le schéma eût sans doute fait sourire Héraclite (ce qui n'eût pas été marque de désaveu), mais il rappelle qu'un fragment ne doit pas être interprété seul, et que les Fragments sont avant tout le reflet d'un système achevé en constante redéfinition.

  • « Marcel Conche est né en 1922, à Altillac, en Corrèze, où il vit à nouveau. C'est là, chez lui, qu'eurent lieu les entretiens qu'on va écouter. Ils réunissaient François Lapérou (qui fut l'initiateur et l'organisateur de ces rencontres), Françoise Dastur, Jean-Philippe Catonné, Gilbert Kirscher, Yvon Quiniou et votre serviteur, tous réunis autour de Marcel Conche - non pas tant pour lui rendre hommage, il n'en a guère besoin, mais pour l'interroger, l'écouter et débattre avec lui. Je ne dirai rien du résultat : à chacun d'en juger. La philosophie de Marcel Conche est un naturalisme tragique - la nature est éternelle, aucun monde ne l'est -, qui débouche sur une sagesse singulière et sur « la morale une et universelle ». Il apprend à habiter l'apparence et la nature, mais sans céder sur les droits de l'homme ; à penser l'infini, mais sans dévaloriser la finitude ; à se passer de Dieu, mais sans renoncer à aimer. » André COMTE-SPONVILLE

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