Regine Colliot

  • « Luigi Ferrari revint séjourner au château de Luzan à la fin août 1787 : il y resta environ cinq mois, le temps de peindre la fameuse "Vue avec personnages", qui orne le mur de mon couloir à Toulouse. Je regardais la Vue avec personnages naître sous son pinceau appliqué. Il avait commencé par le décor des jardins, les grands peupliers, le morceau de ciel traversé par les hérons, les lointains où se profilaient le village autour du clocher de l'église, le colombier, les ruines du donjon, le lacis des chemins et les énigmatiques promeneurs qui, assis en ligne sur un talus, tournaient le visage vers nous. Luigi n'était pas un exécutant parfait, mais il avait le sens du mystère. Déjà, s'esquissaient les deux arches de pierre menant aux parcs cruels, en deçà de la cascade de la Volte, dont les flots avaient roulé le corps de Giorgio. Maintenant, Luigi dessinait d'abord au crayon, au premier plan, les grands personnages : il me les nomma successivement. Je vis avec émotion ma silhouette naître, et se fixer à côté de celle d'Agathe, la comtesse et le comte Robert s'entretenir avec Desmarches. - Il manque quelqu'un, fis-je. - Qui donc ? - Le chevalier de La Brillane. - Je sais bien ; mais Madame la comtesse m'a interdit de le présenter sur la toile. »

  • Si l'on se refuse à admettre que les auteurs du Moyen Âge qui dissertent du diable sont des faibles d'esprit, si l'on ne croit pas qu'ils cherchent à tromper délibéremment ou à édifier leurs lecteurs à bon compte et si l'on ne présume pas qu'ils répètent inlassablement des histoires venues d'ailleurs, il faut alors convenir, qu'un certain nombre de fois au moins, ils font état de phénomènes, c'est-à-dire, sinon de faits au sens d'aujourd'hui, du moins d'apparences qui y ressemblent fort. Qu'il soit bien entendu que les diableries qui posent vraiment le problème ne sont pas celles qui sont de simples thèmes littéraires. C'est au moment où le démoniaque se présente comme une expérience vécue, une forme de la perception et un fait mental qu'il a sa pleine et entière réalité. C'est à ce niveau que la critique doit par priorité se situer. L'historien n'a certes pas la possibilité de juger de la matérialité d'une manifestation diabolique sur laquelle il n'a aucun moyen de contrôle et qui pour le fond ne relève pas de sa discipline. Par contre il sait qu'un bon observateur doit être pris au sérieux lorsqu'il décrit des phénomènes dont il explique le caractère exceptionnel par l'intervention du démon. Il peut au moins prétendre se faire une idée sur la manière dont s'élabore mentalement une vision diabolique et sur la façon dont elle s'exprime. Faute de mieux c'est sur ce court domaine imaginatif et fabulatoire qu'il a prise et qu'il doit faire porter son effort.

  • Ce qui frappe donc dans cette peinture de la mort à travers la première branche du Roman de Renart, c'est d'abord l'évocation fidèle de la réalité contemporaine ; qu'il s'agisse de l'organisation de la société ou de la conception des liens familiaux, les animaux sont bien les représentants des hommes. Mais ce qui domine ce tableau, c'est un profond amour de la vie. La mort naturelle est absente car elle est acceptée comme une nécessité, comme une loi de la nature. En revanche, la mort violente est évoquée à plusieurs reprises. À travers elle, se trahit l'angoisse du salut, par la peur de la mort et le souci d'assurer, par la confession, la joie éternelle. Déjà on discerne le problème du destin individuel. Mais la survie céleste tend à se confondre avec la survie terrestre donnée par la gloire. La gravité des questions posées se dissimule parfois derrière la parodie ou la satire. Mais l'inquiétude transparait de temps à autre : celle de l'homme, à toutes les époques, celle aussi, peut-être, d'une société en évolution qui s'interroge sur son propre avenir.

  • L´Orient médiéval est certes une délimitation géographique, mais il est beaucoup plus que cela : il constitue une véritable catégorie encyclopédique sous laquelle se détache un secteur de la réalité et en laquelle vient se ranger un ensemble relativement stable de rubriques. Les merveilles qui s´y détaillent nous inclineraient trop vite à traiter cette région du monde comme le séjour de l´imaginaire et à doter la mentalité médiévale d´une singulière perméabilité à la fiction, ou d´une prédilection remarquable pour le monstrueux. En quoi nous risquons fort de projeter seulement un certain romantisme du dépaysement et de l´exotisme et de manquer le réalisme fondamentalement objectif d´une représentation du xiiie s. L´Orient n´est pas un rêve, c´est un fait. C´est à ce titre qu´il entre dans toute somme du savoir concernant le monde. Et pour se convaincre de l´importance de la place qu´il doit occuper dans le genre encyclopédique dont les dénominations d´Imago ou de Speculum s´assignent l´exacte conformité du reflet, il suffit de rappeler que dans la langue savante et selon la géographie reçue, l´appellation d´Orient ne couvre rien moins que la moitié de la terre habitée.

  • L´enfant n´est pas un personnage fréquent dans les oeuvres médiévales : on l´a souvent souligné à juste titre. Il est pourtant présent dans quelques textes, et il apparaît à des âges divers, avec son charme et son ingénuité spécifiques, au détour d´un épisode ou même à un moment où sa venue contribue à relancer le récit. L´enfance n´est pas non plus absente des oeuvres autobiographiques, même si le clerc qui se raconte projette sur ses premières années sa vision adulte de la vie et du monde. Reste qu´au delà des inventaires obligatoirement limités, le personnage de l´enfant n´est pas un personnage épique ni romanesque au Moyen Âge. Il est plus ou moins exclu des textes parce que les schémas qui sous-tendent la narration ne laissent guère de place à son intervention. L´art médiéval (et la littérature participe toujours d´une esthétique générale qui trouve aussi ses applications dans la sculpture ou la peinture) ne peut pas faire à l´enfance l´honneur de la représenter, parce que c´est un art du symbole et de la transcendance. L´univers de l´artiste et celui du poète, au Moyen Âge, est un univers d´adultes. La conséquence de cet état de choses, c´est que la présence de l´enfant est une sorte d´exception conjoncturelle. C´est elle qui fait problème, et non l´inverse. Sa rareté confirme la norme, et l´on ne doit s´interroger que lorsque l´enfant paraît, sans être surpris ni du fait que l´on reste insensible à la poèsie de l´enfance, ni de l´obstination des poètes et des imagiers à ne décrire ou à ne dépeindre que des enfants grandis avant l´âge et qui ont accès trop tôt à la gravité des grandes personnes.

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