Albin Michel

  • Dans les années 1960-1970, l'état français encourage l'avortement et la contraception dans les départements d'outre-mer alors même qu'il les interdit et les criminalise en France métropolitaine. Comment expliquer de telles disparités ? Partant du cas emblématique de La Réunion où, en juin 1970, des milliers d'avortements et de stérilisations sans consentement pratiqués par des médecins blancs sont rendus publics, Françoise Vergès retrace la politique de gestion du ventre des femmes, stigmatisées en raison de la couleur de leur peau. Dès 1945, invoquant la « surpopulation » de ses anciennes colonies, l'état français prône le contrôle des naissances et l'organisation de l'émigration ; une politique qui le conduit à reconfigurer à plusieurs reprises l'espace de la République, provoquant un repli progressif sur l'Hexagone au détriment des outre-mer, où les abus se multiplient. Françoise Vergès s'interroge sur les causes et les conséquences de ces reconfigurations et sur la marginalisation de la question raciale et coloniale par les mouvements féministes actifs en métropole, en particulier le MLF. En s'appuyant sur les notions de genre, de race, de classe dans une ère postcoloniale, l'auteure entend faire la lumière sur l'histoire mutilée de ces femmes, héritée d'un système esclavagiste, colonialiste et capitaliste encore largement ignoré aujourd'hui.

  • C'est le livre de bonne foi d'un incroyant qui cherche à comprendre comment le christianisme, ce chef-d'oeuvre de création religieuse, a pu, entre 300 et 400, s'imposer à tout l'Occident À sa manière inimitable, érudite et impertinente, Paul Veyne retient trois raisons :
    * Un empereur romain, Constantin, maître de cet Occident, converti sincèrement au christianisme, veut christianiser le monde pour le sauver.
    * Il s'est converti parce qu'à ce grand empereur il fallait une grande religion. Or, face aux dieux païens, le christianisme, bien que secte très minoritaire, était la religion d'avant-garde qui ne ressemblait à rien de connu.
    * Constantin s'est borné à aider les chrétiens à mettre en place leur Église, ce réseau d'évêchés tissé sur l'immense empire romain. Lentement, avec docilité, les foules païennes se sont fait un christianisme à elles.
    Cette christianisation de cent millions de personnes n'a pas fait de martyrs.
    Au passage, Paul Veyne évoque d'autres questions : D'où vient le monothéisme ?
    Faut-il parler ici d'idéologie ? La religion a-t-elle des racines psychologiques ? Avons-nous des origines chrétiennes ?Professeur honoraire au Collège de France, Paul Veyne a notamment publié Le Pain et le Cirque (1976), Comment on écrit l'histoire (1971), L'Empire gréco-romain (2005), René Char en ses poèmes (1990).

  • « Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir », écrit Nietzsche en 1885. C'est à cette tâche qu'Heinz Wismann s'est consacré en interrogeant les traditions intellectuelles qui, dans leurs différences et leurs contradictions, constituent la culture philosophique et scientifique contemporaine. Au centre de ses activités de passeur entre l'Allemagne et la France : l'analyse des mécanismes par lesquels une tradition se sédimente et tout à la fois innove. La conception des rapports entre les langues en est le terrain d'exercice privilégié, car ce qui se joue entre elles modifie leur structure syntaxique. En déployant son enquête à l'intérieur d'un triangle allemand-français-grec, il met en lumière différentes hypothèses de sens, chaque fois portées par une autre manière de parler. Ainsi découvrons-nous comment certains auteurs majeurs ont dit dans leur langue autre chose que ce qu'elle dit communément : ils inventent une langue dans leur langue. D'Homère à Benjamin, de Platon à Kant, de la philologie à la musique, de la langue au texte, c'est ce tissage de la pensée qu'Heinz Wismann évoque avec un savoir et un talent exceptionnels.

  • Que signifie être juif et qu´est-ce qu´un antisémite ? Pourquoi faut-il que, périodiquement, l´énigme attachée à l´identité des fondateurs du premier monothéisme soit l´objet de telles passions ? Pour bien distinguer, d´abord, l´antijudaïsme médiéval (persécuteur) de l´antijudaïsme des Lumières (émancipateur) quand d´aucuns, aujourd´hui, prétendent identifier le second au premier : tous antisémites, affirment-ils, de Voltaire à Hitler. Pour passer ensuite en revue les grandes étapes de la constitution de l´antisémitisme en Europe. Puis, pour assister, entre Vienne et Paris, à la naissance de l´idée sioniste - et à sa réception dans les pays arabes et au sein de la diaspora.
    Une idée, trois légitimités. "Juif universel" contre "Juif de territoire", tel est désormais le couple autour duquel s´organise le débat, auquel Freud et Jung apportent une contribution décisive. Le voici bientôt relancé après la création de l´Etat d´Israël (1948) et le procès Eichmann (1961), tandis que gagne souterrainement l´idée que le génocide serait pure invention des Juifs.
    Et pour finir, ceci : comment expliquer la multiplication, depuis dix ans, des procès intellectuels et littéraires en antisémitisme ?

  • « Il semblerait qu'à peu d'exceptions près le désir de toucher le fond même du réel pousse Bacon, d'une manière ou d'une autre, jusqu'aux limites du tolérable et que, lorsqu'il s'attaque à un thème apparemment anodin (cas de beaucoup le plus fréquent, surtout dans les oeuvres récentes), il faille que le paroxysme soit introduit du moins par la facture, comme si l'acte de peindre procédait nécessairement d'une sorte d'exacerbation, donnée ou non dans ce qui est pris pour base, et comme si, la réalité de la vie ne pouvant être saisie que sous une forme criante, criante de vérité comme on dit, ce cri devait être, s'il n'est pas issu de la chose même, celui de l'artiste possédé par la rage de saisir. » Michel Leiris

  • Inscrit dans les gènes de tous les animaux sociaux, le soutien mutuel est reconnaissable aussi bien chez les chimpanzés qui s'épouillent les uns les autres que chez les enfants qui construisent un château de sable ou les hommes et les femmes qui amassent des sacs de terre pour parer à une inondation soudaine : tous coopèrent pour accomplir ce qu'ils ne peuvent faire seuls.Cette tendance naturelle, innée, est pourtant moins un trait génétique qu'un art, une capacité sociale, qui requiert un rituel pour se développer. Dans un monde structuré par la concurrence, où la compétition prime toujours sur l'entente, savons-nous encore ce que c'est qu'être ensemble, par-delà le repli tribal du « nous-contre-eux » ?Dans ce deuxième volet de la trilogie qu'il consacre à l'Homo faber, Richard Sennett, se fait tour à tour historien, sociologue, philosophe ou anthropologue pour étudier cet atout social particulier qu'est la coopération dans le travail pratique. De la coordination des tâches dans l'atelier de l'imprimeur aux répétitions d'un orchestre, il nous fait découvrir de nombreuses expériences de communauté et d'action collective qui permettent de proposer une vision critique des sociétés capitalistes contemporaines. La richesse des références, l'originalité des points de vue, la liberté du style et la volonté de rester toujours au niveau de l'expérience quotidienne font la force de ce livre singulier et engagé. Et si, pour sortir de la crise, il suffisait de réapprendre à coopérer ?

  • Le 21 mai 2001 fut publiée au Journal officiel la loi reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme « crimes contre l’humanité ».Françoise Vergès revient sur l’extraordinaire capacité de l’esclavage à s’adapter aux nouvelles technologies comme au progrès social et juridique. Hier, la prédation signifiait razzias, guerres, kidnapping ; aujourd’hui, guerres et enlèvements perdurent comme sources d’asservissement, auxquelles il convient d’ajouter la fabrication par la violence économique de vies vulnérables et fragiles.Il est temps d’étudier les politiques et les économies de prédation non comme des traces de l’arriération, mais comme des formes régulièrement réinventées, tout à fait compatibles avec l’existence de discours humanitaires et une économie du profit.

  • Remettant en cause l'interprétation ordinaire du parricide qui en fait une catégorie de l'homicide relevant d'une action privée, Yan Thomas entend retracer ses origines, sa genèse et son évolution, mais aussi sa dimension symbolique et fondatrice à travers les différents régimes politiques romains. Au-delà de la lignée familiale, le père a en effet une fonction étatique. à Rome, le parricide est une injure suprême, un crime d'état. Il traduit surtout la peur obsessionnelle des pères qui craignent d'être évincés ou tués par leurs propres fils qu'ils ont privés de toute autonomie politique, personnelle et financière.
    Il ne s'agit pas, pour Yan Thomas, de décrire la réalité de pratiques de meurtres de pères par des fils, mais de saisir plus généralement ce que le droit de vie et de mort impose, ce qui se joue dans la substitution d'un rapport de puissance et d'un modèle juridique au lien biologique. L'auteur s'attache alors à montrer que le sens, le rôle et la structure de toute la politique romaine se comprend à l'articulation du public et du familial, et que la famille est constitutive du code politique romain.
    Cette enquête passionnante, qui, pour comprendre la spécificité de la notion de parricide mêle la philologie et le droit à l'archéologie et à l'anthropologie, permet à Yan Thomas de proposer une lecture inédite et éclairante de la politique romaine et de la nature même de l'état romain.

  • " Soulages aime se trouver absolument seul et dans une pièce en ordre, comme s'il faisait une peinture pour la première fois. Aussi, lorsque l'on pénètre dans un atelier de Soulages, est-on toujours frappé par le grand vide d'un espace où rien ne traîne. Toutes ses peintures sont cachées, sauf (et encore cela est exceptionnel) celle à laquelle il s'attaque. Jamais il n'étale ses peintures terminées, comme la plupart des artistes, mais les range hors de la vue.

    Homme de toutes les curiosités, homme de l'outil, Soulages s'est attaché à créer des objets porteurs d'émotions esthétiques, que ce soient de ces objets peints que l'on appelle des tableaux, ou de ces objets gravés que l'on appelle des estampes, ou des planches de ces gravures devenues bas-reliefs de bronze, ou de ces objets tissés que l'on appelle des tapisseries, ou de ces objets qui captent et émettent la lumière que l'on appelle des vitraux. Tous ces objets (il préfère dire : ces " choses ") sont la composante d'une oeuvre unique, dont l'ampleur paraît de plus en plus évidente. " Michel Ragon

  • Le livre papier est-il mort ? Non. Si le livre papier risque de devenir commercialement obsolète, cela ne signifie pas qu'il soit obsolète cognitivement. N'en déplaise aux colonialistes numériques, les nouveaux formats n'ont pas ouvert de nouveaux horizons de lecture ; au contraire, cette lecture a été volée.Dans cet essai percutant, Roberto Casati montre comment choisir utilement entre des parcours qui capturent l'attention et d'autres qui la protègent. C'est pourquoi l'introduction du numérique à l'école doit se faire prudemment et toujours être soumise à des évaluations rigoureuses. L'école et les enseignants qui en sont la sève n'ont aucune raison de se laisser intimider par la normativité automatique qu'imposent les technologies nouvelles : le « maître électronique » est un mythe. L'école, au contraire, est un espace protégé dans lequel le zapping est exclu. Accéder à l'information, ce n'est pas lire ; lire, ce n'est pas encore comprendre; et comprendre, n'est pas encore apprendre. Il nous faut inventer les moyens de résister à la culture de l'impatience.

  • Montrer les principaux gestes qui sont au principe d'une oeuvre majeure, restituer le contexte intellectuel au sein duquel elle s'est construite, expliciter ses dimensions anthropologiques et philosophiques : tels sont les objectifs de Louis Pinto, dont le travail, en cela bien différent d'une simple exégèse, intègre les enseignements que propose cette oeuvre. La théorie élaborée par Pierre Bourdieu, loin d'être objectiviste ou scientiste, implique la réflexivité au coeur même d'une pratique scientifique qui met en question le privilège de l'observateur. Elle nous offre les moyens intellectuels de transformer le regard que nous portons sur le monde social ainsi que sur nous-mêmes. En ce sens, elle peut être considérée comme une socioanalyse nous permettant de comprendre des choses à la fois personnelles et générales, les jeux que nous jouons, les intérêts que nous y investissons et les résistances que nous opposons à la reconnaissance de tout ce qui était jusqu'alors voué à la méconnaissance. S'il est vrai que l'ordre social repose sur des croyances profondément enfouies autant que sur des structures objectives, la sociologie enferme nécessairement une vision politique du monde social. Elle nous apprend à associer l'esprit d'utopie à la connaissance réaliste de cet ordre.

  • Les conférences ici rassemblées par le psychanalyste et pédopsychiatre John Bowlby, fondateur de la théorie de l'attachement, sont d'une extraordinaire actualité, tout comme celles qu'il a réunies plus tard dans Le Lien, la psychanalyse et l'art d'être parent.John Bowlby aborde ici des thèmes d'une importance clinique essentielle : les relations parent-enfant, les réactions face au deuil et au bouleversement des liens affectifs tant chez les enfants que chez les adultes. À partir des études de Mary Ainsworth, venues prouver la pertinence de sa perspective novatrice, il indique ce qui, dans les relations parent-enfant, constitue une base saine favorisant la confiance en soi et l'autonomie.Bowlby offre enfin une synthèse magistrale de la théorie de l'attachement. Il démontre son utilité dans l'aide à apporter aux enfants, aux parents et aux adultes en général confrontés à des problèmes relationnels. Il se place ainsi dans une perspective thérapeutique tout autant que pédagogique et préventive.« Une excellente introduction à la pensée de Bowlby. »British Journal of Psychiatry

  • Les hommes ont inventé plusieurs types d'écritures. Deux se partagent le monde moderne : les alphabétiques, qui sont multiples, et la chinoise, qui est unitaire et pratiquée par plus d'un milliard d'êtres humains. Cette écriture « différente » fascine depuis toujours les Occidentaux, au point que la question de la langue est souvent reléguée au second plan. Dans cet ouvrage passionnant, Viviane Alleton bouscule quelques idées reçues nées de la croyance en la supériorité des alphabets sur une écriture considérée, à tort, comme complexe et qui serait l'apanage d'une minorité. Les caractères ne sont pas de petites images d'où émanerait un sens, mais correspondent à des mots qui se prononcent et se lisent dans des textes grammaticalement articulés. La transcription des sons en caractères latins, le pinyin, est avant tout un moyen d'enseigner une même prononciation à tous les enfants chinois, quel que soit le dialecte parlé chez eux. Il n'y a pas plus d'illettrés en Chine qu'ailleurs. L'apprentissage du chinois n'est guère plus long que celui du français. Et l'enseignement massif de l'anglais, perçu comme un outil de communication indispensable dans le monde actuel, ne constitue pas une menace aux yeux des Chinois.
    Loin d'être en péril face au défi à la modernité, l'écriture chinoise a su s'adapter en permanence aux évolutions historiques et techniques, comme le prouve son passage réussi à l'ère de l'informatique.

  • Les animaux sont-ils de « simples vivants », comme le ressasse une tradition de pensée encore dominante ? L'opposition entre vie et existence les range, avec les plantes, dans un ensemble homogène - le grand tout de la Nature - pour mieux réserver à l'homme la tragédie de l'existence. N'y a-t-il donc que lui pour vivre sa vie ? pour naître et mourir, ressentir l'angoisse ou la joie ? Le dualisme entre vie animale et existence humaine ne résiste pourtant pas à un examen sérieux. Au terme d'un parcours critique à travers les philosophies qui ont pensé l'animal, Florence Burgat se demande à quelles conditions une vie peut être qualifiée d'existence. Chaque fois, nous dit-elle, qu'un être vivant est non seulement un centre à partir duquel s'organisent ses relations à l'entourage, mais aussi le sujet de ses propres expériences. Tracée à partir des perspectives ouvertes par la phénoménologie, la notion d'existence animale ne saurait être sans conséquences sur le débat éthique. Affirmer que les animaux existent en première personne constitue une réponse forte à un utilitarisme qui se borne à condamner la souffrance, sans souci du caractère unique et irremplaçable de chaque existence. L'interrogation philosophique sur ces autres existences doit être telle que « celui qui questionne est lui-même mis en cause par la question » (Merleau-Ponty). Florence Burgat est philosophe, directrice de recherche à l'INRA. Elle a publié plusieurs ouvrages fondamentaux sur la question animale dont Animal mon prochain (Odile Jacob, 1997), et Liberté et inquiétude de la vie animale (Kimé, 2006).

  • Depuis les négociations sur le traité constitutionnel, la question de l'identité européenne n'a cessé d'être débattue. L'Europe ? Une mosaïque, si l'on s'attache à la diversité des langues, dont les traits communs sont pourtant immédiatement reconnaissables. Un héritage culturel qui se distingue d'autant mieux qu'il est également présent très loin de ses bases territoriales, de Capetown à Buenos Aires. Un ensemble dont les frontières intérieures et extérieures sont en perpétuel mouvement. Ainsi peut-on inclure dans la maison commune les profondeurs continentales, jusqu'au coeur de la Russie et de l'Empire ottoman, ou privilégier la dimension atlantique, qui tire l'Europe vers ses enfants américains. Ces deux tendances ont fait l'Europe telle que nous la connaissons. Si la christianisation de cette région du monde demeure un élément central dans les mémoires, l'émancipation contre cet héritage, depuis les Lumières jusqu'à l'institution politique de la laïcité, n'en définit pas moins plusieurs des traits majeurs de l'Europe contemporaine.

    Ce brillant essai invite le lecteur à une promenade réflexive à travers les siècles, pour stimuler le désir de comprendre de quoi cette Europe, qui est la nôtre, est faite.

    Historien, Jean-Frédéric Schaub est directeur d'études à l'EHESS.

  • Alors que, depuis le XVIIe siècle, la modernité politique articulait un ordre territorial, un principe de souveraineté, un système de régulation internationale des conflits, ce modèle est entré récemment en crise sous le choc de la globalisation et de la privatisation du monde. L'espace public rétrécit à vue d'oeil sous la poussée des appétits privés. La citoyenneté dépérit sous le règne anonyme des marchés financiers. Le droit international est mis à mal par la logique de la guerre globale, sans limites ni frontières. Les peuples se décomposent en meutes, les classes en masses. Les partis capitulent devant le despotisme des sondages et le tribunal des experts.
    Quand la politique s'efface ainsi devant les décrets d'une économie automate, la cote des idoles et des dieux est à la hausse : le sacré revient en force. Comment penser l'avenir d'une politique profane en ces temps obscurs ?

  • Il était une fois un enfant pauvre de Souabe. Par la seule force de sa pensée et l'acharnement, de son travail personnel, il devint mondialement célèbre et conquit l'intelligentsia de l' " ennemi héréditaire ", la France. Comment Heidegger a-t-il pu occuper, durant plus d'un demi-siècle, la position privilégiée de philosophe à la mode et de maître à penser à Paris, capitale de l'intelligence et de la culture ? Malgré l'abondance des traductions, des interprétations et des interventions polémiques, on n'avait jamais tenté d'écrire en français l'histoire complète de la réception, singulièrement mouvementée et imprévisiblement féconde, de la pensée sans doute la plus originale du XXe siècle. Récit et analyses s'articulent pour retracer les phases principales d'une aventure intellectuelle multiforme nullement réductible à une réception passive et où l'on retrouve les grandes figures intellectuelles du dernier demi-siècle, de Sartre à Ricoeur, de Lacan à Char, de Levinas à Derrida. Document et témoignage, cette fresque historique et philosophique entend aussi offrir des instruments critiques pour enrichir le débat sur la portée d'une pensée toujours controversée.

  • L'étonnante réception de la pensée. de Heidegger en France se poursuit et ne cesse de s'enrichir de nouvelles précisions ou interprétations. Les Entretiens menés ici par Dominique janicaud viennent compléter son Récit, premier volume de Heidegger en France. D'abord recueillis à titre d'apports documentaires, ces dialogues ont révélé leur intérêt propre, leur vivante diversité, leur portée historique et philosophique. Entre les deux cas extrêmes du doyen des interlocuteurs, Walter Biemel, étudiant de Heidegger dès les années quarante, et la cadette, Nicole Parfait, auteur d'une thèse sur l'engagement politique du Maitre, le lecteur verra s'étager les représentants de générations et de sensibilités fort différentes : admirateurs, détracteurs, traducteurs, érudits, écrivains, interprètes d'aspects très variés de l'oeuvre (les incidences politiques bien entendu, mais aussi l'histoire de la métaphysique, l'éthique, la poésie, la critique littéraire, l'herméneutique, l'esthétique, la théologie).

  • Cent ans après le génocide arménien perpétré en avril 1915, Michel Marian fait revivre deux histoires singulières et passionnelles, celle des Arméniens et celle des Turcs. Il suit les Arméniens sur le chemin séculaire de leur quête de justice, exigeant la réintégration de leur malheur dans la mémoire universelle. Il retrace le travail difficile mais remarquable qu une partie du peuple turc a entrepris depuis une décennie pour se réapproprier un passé tragique et coupable. Il dévoile les surprises, les personnalités, les hasards, les occasions trouvées ou manquées qui ont séparé ces histoires, avant de leur donner une chance de se rencontrer.Peut-on qualifier de génocide un événement antérieur à la création du mot ? Faut-il pénaliser sa négation ? Pourquoi les gouvernements turcs successifs persistent-ils à le refuser ? Faudra-t-il attendre encore cent ans pour qu advienne cette reconnaissance ou y a-t-il aujourd hui une solution ?Michel Marian n esquive aucune difficulté, mais rend accessibles et vivants tous ces débats. Il propose des réponses et ouvre la perspective d un avenir partagé, tel qu on peut espérer qu il se dessine à la fin de cette année de commémoration.

  • « La vie philosophique ne consiste pas uniquement dans la parole et l'écriture, mais dans l'action communautaire et sociale. C'était déjà l'opinion d'Épictète et de Marc Aurèle. C'est aussi dans cette perspective de l'agir qu'il faut comprendre la maxime goethéenne N'oublie pas de vivre , car elle résume l'extraordinaire amour de la vie que l'on peut observer chez Goethe. » Grand lecteur de Goethe, Pierre Hadot analyse ici comment le maître allemand se situe dans la longue tradition occidentale des « exercices spirituels » inspirés par la philosophe antique. Par cette pratique quotidienne, l'individu s'efforce de transformer sa manière de voir le monde afin de se transformer lui-même.À l'instar des Anciens, Goethe croyait à la nécessité de vivre dans le présent, dans la « santé du moment », de saisir le bonheur dans l'instant au lieu de se perdre dans la nostalgie romantique du passé ou du futur. Le dépassement du « moi partiel et partial », la concentration sur l'instant présent, le « regard d'en haut », la « perspective universelle » sont autant de thèmes, chers à Pierre Hadot, que Goethe a abordés.

  • L'Église a peiné à avoir des Pères, quand il lui a suffi d'une seconde d'Annonciation pour avoir une Mère : six siècles de paternité, et à peine commencée que déjà partagée entre Orient et Occident ! Le (saint) esprit de contradiction qui a régi l'économie de son engendrement et fait de la Vierge la fille de son fils, et de notre Mère l'Église la fille de ses Pères a inspiré à son tour les premiers efforts de christianisation de la pensée. Pour retracer les conditions paradoxales de cette genèse, cet essai propose quelques portraits des "Pères de leur Mère" en tâchant de montrer comment des obsessions individuelles ont pu être érigées en normes universelles : l'impatience (Tertullien), la dépression (Grégoire de Nazianze), la traduction ou la minceur (Jérôme), mais aussi l'économie (Cyrille d'Alexandrie), le salut (Grégoire de Nysse) et l'antisémitisme (Chrysostome), ou encore la castration (Origène), la fornication et l'adultère (Augustin). En relisant les écrits des Pères de l'Église, Pierre-Emmanuel Dauzat tente de retrouver les contradictions de la pensée chrétienne naissante. Dire de Dieu une chose et son contraire, c'est encore dire Dieu, et la mauvaise foi des Pères est encore la foi.

  • À travers les parcours exemplaires d’excentriques et de rebelles de la Chine ancienne, Jean Levi interroge les deux dimensions essentielles de la civilisation chinoise, wen, lettrée, et wu, militaire, dans leur rapport ambigu au langage.

    Des Entretiens de Confucius aux traités de stratégie et d’art de la guerre et de la politique de Sunzi et Han Fei, en passant par les poème de l’anarchiste Xi Kang, il aborde les questions de la relation maître-disciple, la transmission, la traduction ou encore la philosophie comme mode d’expression littéraire. Partant d’exemples concrets, de dialogues allégoriques, ironiques, aporétiques, Jean Levi fait vivre la pensée chinoise.

    Et, par un subtil jeu de miroirs, ces réflexions sur des phénomènes intellectuels et idéologiques propres à la culture chinoise renvoient une image qui nous invite à réfléchir sur nous-mêmes : les relations de similitude et d’écart entre la Chine et l’Occident s’approfondissent ici d’un reflet spéculaire, sans que jamais la figure de l’Occident soit réellement présente ; elle n’existe que comme absence à interroger.

    Directeur de recherche au CNRS, sinologue réputé, Jean Levi est aussi romancier.

  • Qu'advient-il quand la mythologie est saisie par l'écriture, quand elle est livrée à des scribes ou pis, quand elle est enfermée dans un mausolée ?
    Que se passe-t-il quand certains se mettent à travailler les grands mythes, les discours de la tradition avec le stylet dont dispose la gent de l'écriture ?
    Poursuivant son exploration des frontières, qu'elles soient frontières de la langue (Savoirs de l'écriture en Grèce ancienne) ou frontières spatiales (Tracés de fondation), le groupe réuni autour de Marcel Detienne tente de comprendre comment une civilisation définit et transcrit son patrimoine oral, comment elle le conserve et le transmet aux générations suivantes.
    Ainsi, les historiens et les anthropologues Georges Charachidzé, Gilbert Hamonic, Christian Jacob, Gérard Lenclud, François Macé, Thomas Römer, John Scheid, Carlo Severi, Françoise Smyth et Léon Vandermeersch - qui ont participé à cet ouvrage contribuent à éclairer par leur analyse des grandes traditions (japonaise, chinoise, grecque, etc.) la question de la transmission culturelle si cruciale dans nos sociétés modernes.

  • L'Islam, contrairement à l'image de repli doctrinal qu'il donne aujourd'hui, a connu de manière précoce l'apparition d'un esprit critique. Dès l'époque classique, divers penseurs de langue arabe, musulmans, chrétiens et juifs, se sont livrés à l'analyse interne du phénomène religieux.
    Dominique Urvoy, professeur d'islamologie à l'université de Toulouse-Le-Mirail, a voulu suivre les itinéraires de ces « Pascal » d'Orient souvent rejetés comme hérétiques ou impies par les milieux orthodoxes, et trop oubliés des historiens. Sans être les précurseurs des Lumières ou les ancêtres de la libre pensée, ils sont parvenus à établir les prémisses d'une véritable anthropologie de la croyance qui surprend par son caractère inédit. La fécondité de la pensée de al-Warrâq, celle de Ibn Ishâq ou encore celle de Ibn Kammûna et de l'ensemble des auteurs étudiés dans ce livre, un temps écrasée sous les coups de l'apologétique, dessine une image du monde arabe ouvert à la liberté de l'esprit et sensible aux questions face auxquelles l'intelligence depuis toujours achoppe.

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