Littérature générale

  • Posséder, quitte à détruire... L'amour sans l'amour, juste posséder l'autre, satisfaire la pulsion, nourrir ses instincts...
    Que cherche la Salomé de Wilde ? C'est elle, qu'elle cherche, elle seule, c'est elle qu'elle cherche mais qu'elle fuit également, et pour cela s'enfonce sans cesse dans le froid minéral de sa folie... Elle parle les plus beaux mots de l'amour, mais ces mots sont comme les voiles qu'elle fera danser sous le regard glauque d'Antipas, comme les imprécations du prophète Iokaanan : un souffle qui passe, laissant à nu le monstre froid qui ronge l'âme et ne s'assouvit que dans le crime et le goût âcre du sang. Des mots sincères, pourtant, d'un cristal tranchant comme une lame...
    Poesie barbare, amour barbare, pouvoir barbare : l'Homme !

  • Les Chansons de Bilitis sont sans âge. Elles sont grecques parce que la Grèce est le pays de la Beauté et que cette Beauté éclaire l'Amour d'une lumière pure et mystérieuse... C'est le jardin d'Eden, son innocence... ses faiblesses, aussi.
    Mais aux épaules de Bilitis battent doucement les ailes de la poésie qui, dans un long nimbe aux couleurs changeantes, lui font traverser cette toute petite tragédie du temps qui passe et tout emporte, dans le souffle tiède de l'Amour qui, lui, demeure et toujours parlé au coeur des créatures...
    'Dans l'ombre des forêts profondes, dans la poudre légère des rues de Mytilène et les nuits moites de Chypre, Bilitis rit et pleure, et aime, dans l'impatience des premiers âges, dans la triste mélancolie du temps si vite enfui... Les corps sont des courbes, la Beauté est intemporelle, l'Amour est une chanson, et qu'importent la main qui tient la plume, l'époque ni la langue, la corde vibre et la musique nous emporte.


  • C'est un roman sans héros : juste des personnages. C'est un roman sans emphase : juste un récit. C'est le roman des racines, qui n'ont ni la gaie couleur des fleurs, ni la majesté onduleuse des frondaisons, ni l'élancement des fûts puissants... mais qui, dans la forêt obscure et la lointaine histoire de ces Canadiens français, dessinent pour une Maria allégorique une raison de vivre, une raison d'être, une raison de prendre le relais de ceux de sa race, comme dit Hémon, dans leur patiente et endurante marche vers un but auquel, librement, ils se soumettent, comme on se soumet à une évidence que l`on ne comprend pas très bien, mais évidence quand même car enfantée et nourrie par tant de générations qui, passées et disparues, vivent encore dans ce halo, ce substrat, cette matière noire de l'Homme, invisible et impalpable, sans quoi rien n'existerait, rien ne résisterait aux vents de la vie : nos racines.


  • Le texte de Ruskin a 150 ans. L'abord en est aride.... Mais dans ces conférences sur le rôle de la lecture et sur l'éducation des filles, le cours paisible des premières pages enfle vite sous le vent de la révolte et de l'imprécation : esprit national, christianisme, capitalisme, dans

    Sésame

    rien ne va plus... Et dans

    les Lys
    , c'est la place et le rôle des femmes qui est en jeu... Exaspéré, Ruskin lance l'anathème, apostrophe le public, secoue les consciences : c'est

    Indignez-vous !

    avec un siècle et demi d'avance...


    Le texte de Proust a 100 ans. L'abord en est délicieux... Dans le miroir ruskinien, Proust décante, théorise et prépare son grand oeuvre, sa propre révolution romanesque, dans une préface et des notes où déjà opère cette fusion parfaite de la profondeur du regard et de l'aérienne et serpentine finesse de l'écriture...






  • Ils sont de Noirmoutier, des Sables, de Saint-Nazaire... Pêcheurs, matelots, sous-mariniers, ils sillonnent et labourent la mer, comme d'autres labourent et sillonnent la terre, mais ce qu'ils y arrachent se paie à vie d'homme... L'Océan chaque jour prend le petit peuple des marins au creux de sa main, onduleuse et profonde comme la houle, et chaque jour aussi il la referme et y retient, au hasard des tempêtes et des courants, muet et impassible sphinx, son tribut de fils, de maris, de pères, que l'attente obsédante de ceux qui sont restés à terre ne ramènera plus...


    Et puis il y a les femmes, souvent sagesse, parfois sirènes, et puis les barques et les autres pêcheurs, les querelles où s'étalonnent les fiertés et se construisent les rancoeurs, et puis toujours et partout, il y a la mer, et tout cela emporte les hommes dans un grand charivari dont ils ne maîtrisent rien... Mails ils luttent, contre tous et contre tout, portent haut leur pavillon d'orgueil, et s'ils n'atteignent que rarement la sagesse, c'est que chez ce peuple de la mer elle n'est qu'un des visages de la résignation.

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