Bibliothèque russe et slave

  • Anna Karénine semble tout avoir : la beauté, la richesse, une haute position dans la société mondaine, mais sa rencontre avec un jeune officier, le comte Vronski, fait naître en elle une passion à laquelle elle sacrifie tout. Anna Karénine est une histoire d'amour, mais c'est également l'histoire du cheminement moral d'un homme, Lévine, double de Tolstoï qui abandonnera longtemps la fiction après avoir écrit son chef-d'oeuvre.
    Traduction intégrale d'Henri Mongault, 1935.
    EXTRAIT
    Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. Tout était sens dessus dessous dans la maison Oblonski. Prévenue que son mari entretenait une liaison avec l'ancienne institutrice française de leurs enfants, la princesse s'était refusée net à vivre sous le même toit que lui. Le tragique de cette situation, qui se prolongeait depuis tantôt trois jours, apparaissait dans toute son horreur tant aux époux eux-mêmes qu'aux autres habitants du logis. Tous, depuis les membres de la famille jusqu'aux domestiques, comprenaient que leur vie en commun n'avait plus de raison d'être ; tous se sentaient dorénavant plus étrangers l'un à l'autre que les hôtes fortuits d'une auberge.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Léon Tolstoï, nom francisé de Lev Nikolaïevitch Tolstoï, né le 28 août 1828 à Iasnaïa Poliana et mort le 7 novembre 1910 à Astapovo, en Russie, est un écrivain célèbre surtout pour ses romans et nouvelles qui dépeignent la vie du peuple russe à l'époque des tsars, mais aussi pour ses essais, dans lesquels il prenait position par rapport aux pouvoirs civils et ecclésiastiques et voulait mettre en lumière les grands enjeux de la civilisation.

  • Oblomov, après sa jeunesse et ses rêves, a revêtu sa robe de chambre et s'est couché dans son lit pour ne plus en sortir. Il songe à toute cette vie incessante qui bruit au-dehors de chez lui, envisage de lire des livres qu'il n'ouvrira jamais ou délaissera après deux pages, imagine pour son domaine des plans qu'il ne mettra jamais en oeuvre, et gronde son domestique Zahar qui ne cesse d'égarer ses lettres et son papier et de gêner la créativité de son génial maître. Son ami, l'énergique Stolz, lui fait connaître la jeune et belle Olga et tente une dernière fois de le rendre à la vie : « Maintenant ou jamais ! » Roman de moeurs et portrait satirique de la noblesse russe, Oblomov est une figure emblématique de la Russie et un des grands romans du XIXe siècle.
    Traduction intégrale de Jean Leclère, 1946.
    EXTRAIT
    Dans la rue Gorokhovaïa  dans une de ces grandes maisons dont les locataires auraient suffi à peupler un chef-lieu d'arrondissement  dans son appartement, et dans son lit, se trouvait un matin, Ilia-Ilitch Oblomov.
    C'était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, de taille moyenne, à la figure agréable, aux yeux gris foncés  mais on eût vainement cherché à lire sur ses traits la détermination ou la profondeur de la pensée. Celle-ci, comme un oiseau en liberté, glissait sur son visage, voltigeait dans ses yeux, se posait sur ses lèvres entrouvertes, se nichait dans les plis du front, puis disparaissait. Alors, toute la figure d'Ilia-Ilitch Oblomov s'illuminait d'un doux reflet d'insouciance. De là, l'insouciance se manifestait dans les poses de tout le corps, et jusque dans les plis de la robe de chambre...
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Aleksandrovitch Gontcharov, né à Simbirsk le 6 juin 1812 et mort à Saint-Pétersbourg le 15 septembre 1891, est un écrivain russe.

  • Dans une ville provinciale de Russie, le mystérieux Tchitchikov offre aux propriétaires terriens de leur racheter leurs « âmes mortes » - leurs serfs décédés depuis le dernier recensement. Galerie de portraits, satire mordante, odyssée burlesque, Les Âmes mortes sont le premier grand roman russe.
    Traduction intégrale et conforme au texte russe, avec une introduction et des notes, par Henri Mongault, 1925.
    EXTRAIT
    La porte cochère d'une hôtellerie de chef-lieu livra passage à une assez jolie petite calèche à ressorts, une de ces britchkas dont usent les célibataires, commandants et capitaines en retraite, propriétaires d'une centaine d'âmes, bref tous gens de moyenne noblesse. La calèche était occupée par un monsieur, ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni jeune ni vieux. Son arrivée en ville passa inaperçue  seuls deux hommes du peuple, qui se tenaient à la porte d'un cabaret en face de l'hôtellerie, échangèrent quelques remarques concernant plutôt l'équipage que le voyageur.
    - Regarde-moi cette roue, dit l'un  en cas de besoin irait-elle jusqu'à Moscou ?
    - Que oui, répondit l'autre.
    - Mais, jusqu'à Kazan, elle ne tiendrait sans doute pas ?
    - Pour ça, non, fut la réponse.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Nikolaï Vassiliévitch Gogol est un romancier, nouvelliste, dramaturge, poète et critique littéraire russe d'origine ukrainienne, né à Sorotchintsy dans le gouvernement de Poltava le 19 mars 1809 et mort à Moscou le 21 février 1852.

  • Les Carnets du sous-sol (Mémoires écrits dans un souterrain), publiés en 1864 et présentés comme deux fragments des mémoires d'un homme reclus, coupé d'un monde qu'il hait et qui l'humilie, dans lesquels il expose sa conception du monde et quelques épisodes de sa vie, sont en quelque sorte le prélude et la matrice des grands romans de Dostoïevski.
    « Je suis malade... Je suis méchant. [...] J'avais alors vingt-quatre ans. Ma vie était déjà morne, déréglée, farouchement solitaire. Je ne fréquentais personne, évitais même les conversations et me blottissais toujours davantage dans mon coin. »
    Traduction intégrale d'Henri Mongault, 1926.
    EXTRAIT
    Je suis malade... Je suis méchant. Je n'ai rien d'attrayant. Je crois avoir une maladie de foie. Au reste, je n'entends rien à ma maladie et ignore sa nature. Je ne me soigne pas et ne me suis jamais soigné, malgré l'estime que je professe pour la médecine et les médecins. De plus, je suis fort superstitieux, ou du moins suffisamment pour estimer la médecine. (Mon instruction ne m'empêche pas d'être superstitieux.) Non, je ne veux pas me soigner, par méchanceté. Vous ne comprenez sûrement pas. Mais moi je comprends. Bien entendu, je ne saurais vous expliquer qui pâtira de ma méchanceté?; je sais parfaitement que je ne puis « faire une crasse » aux médecins en ne recourant pas à leurs soins?; je n'ignore point qu'en agissant de la sorte, je ne cause du tort qu'à moi seul. Pourtant, si je ne me soigne pas, c'est par méchanceté. Je souffre du foie : eh bien, qu'il souffre encore davantage?!
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski est un écrivain russe, né à Moscou le 30 octobre 1821 et mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881. Considéré comme l'un des plus grands romanciers russes, il a influencé de nombreux écrivains et philosophes.

  • Boule, un chien errant des rues de Moscou, est recueilli par l'éminent professeur Preobrajenski qui l'emmène à son domicile. Le pauvre animal ne se doute pas que le scientifique, privé de son laboratoire en ces temps troublés qui suivent la Révolution de 1917, entend bien poursuivre chez lui ses expériences...
    Interdit par le censure dès son écriture en 1925, ayant circulé « sous le manteau » pendant des décennies jusqu'à sa publication en Occident à la fin des années 1960, Coeur de chien est sous le couvert du fantastique une féroce et hilarante satire du nouvel ordre soviétique et de l'« Homme nouveau ».
    Parue en 1990 à Moscou et jamais rééditée, cette traduction d'Alexandre Karvovski rend à ce texte incomparable devenu un classique des classiques en Russie son irrésistible drôlerie.
    EXTRAIT
    Qu'est-ce que je lui ai fait à cette brute?? Est-ce que cela va le ruiner, le Conseil de l'économie nationale, si je gratte un brin dans ses poubelles?? Créature cupide?! Vous jetterez un coup d'oeil, à l'occasion, à sa trogne, il l'a plus large que longue, un voleur à la hure cuivrée. Ah, bonnes gens, bonnes gens?! Le bonnet de malheur m'a gratifié de son eau bouillante à midi, et déjà l'obscurité s'est faite, il doit être dans les quatre heures si j'en juge à la puissante odeur d'oignon qui arrive de la caserne des pompiers de la rue Immaculée. Les pompiers, au dîner, mangent du gruau de millet, vous êtes au courant. Une horreur, je peux vous le dire : le genre champignon. Des cabots de l'Immaculée que je connais ont cependant raconté qu'au restaurant Bar de la Néglinnaïa ils boufferaient des ceps sauce piquante à 3 roubles 75 l'assiette du jour. Affaire de goût : pour moi autant lécher de vieilles galoches... Wou-ou-ou-ou...
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov (en russe : ?????? ??????????? ????????) est un écrivain russe, d'origine ukrainienne, né en 1891 à Kiev et mort à Moscou en 1940.

  • Écrit en 1911, Garçon ! conte le destin des pauvres gens dans une Russie entre-deux-guerres, celles de 1905 et de 1914, et entre deux révolutions, à travers la vie d'un homme, serveur de restaurant, qui voit sa famille en proie aux soubresauts de l'époque.
    « C'est Dieu entrevu derrière des piles d'assiettes. » (Henri Troyat)
    Traduction d'Henri Mongault, 1925.
    EXTRAIT
    En dépit de mon tempérament je suis patient et retenu - n'ai-je pas pour ainsi dire cuit dans mon jus pendant trente-huit ans ? Eh bien, des mots pareils me firent sortir de mes gonds. Entre quatre yeux je n'y aurais pas pris garde, mais devant Koliouchka !
    - Qu'est-ce que vous fichez chez moi ? Qui vous a donné le droit d'y pénétrer ? J'ai confiance en vous, je ne ferme pas la porte à clef, et je vous trouve à fureter dans ma chambre avec des inconnus !... Si, dans vos restaurants, vous avez l'habitude de fouiller les poches, ce n'est pas une raison pour que je vous laisse bouleverser mon domicile !...
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Sergueïevitch Chmeliov, né à Moscou le 21 septembre 1873 et mort le 24 juin 1950 près de Paris, est un écrivain russe.

  • Après des années passées à Saint-Pétersbourg, le jeune étudiant Alexeï rentre au domaine familial où il va retrouver son père et son oncle. Un de ses amis l'accompagne : Bazarov, le « nihiliste ».
    Avec Pères et fils, paru en 1862 au lendemain de l'abolition du servage, Tourgueniev décrit l'apparition en Russie d'une nouvelle génération dont l'esprit allait mener à la Révolution de 1917.
    Traduction de Marc Semenoff et introduction de Pierre Pascal (1953).
    EXTRAIT
    - Alors, Pierre, on ne voit toujours rien ? »
    Ainsi parlait, le 20 mai 1859, un homme âgé de quarante-cinq ans environ, vêtu d'un pardessus poussiéreux et d'un pantalon à carreaux, debout, nu-tête devant une auberge de la route de ... Il interrogeait son domestique, jeune garçon joufflu, au menton couvert d'un léger duvet blond et aux petits yeux ternes. Tout chez ce serviteur, depuis ses boucles d'oreilles en turquoises et ses cheveux luisant de pommade jusqu'à ses gestes onctueux, révélait l'homme évolué de la «jeune génération ». Il jeta un regard condescendant sur la route et répondit :
    - On ne voit absolument rien.
    - Rien ? répéta le barine2.
    - Rien, dit encore le serviteur.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Sergueïevitch Tourgueniev est un écrivain, romancier, nouvelliste et dramaturge russe né le 28 octobre 1818 à Orel et mort le 22 août 1883 à Bougival. Son nom était autrefois orthographié à tort Tourguénieff ou Tourguéneff.

  • En 1902, Vladimir Arseniev, chef d'une expédition d'exploration de l'extrême-est sibérien nouvellement cédé par la Chine à la Russie, croise un vieux chasseur nommé Dersou Ouzala qui accepte de le guider à travers la taïga sauvage. Avant de devenir cinquante ans après le célèbre film d'Akira Kurosawa,Dersou Ouzala était ce livre, récit d'aventures et d'amitié, hymne à la nature et à l'homme.
    Traduction de Pierre P. Wolkonsky, 1939.
    EXTRAIT
    Au cours de l'année 1902, lors d'une mission que j'accomplissais à la tête d'une équipe de chasseurs, je remontais la rivière Tzimou-khé qui se jette dans la baie de l'Oussouri, près du village de Chkotovo. Mon convoi se composait de six tireurs sibériens et comportait quatre chevaux chargés de bagages. L'objet de cette mission était l'étude pour les services de l'armée de la région de Chkotovo et l'exploration des cols du massif montagneux du Da-dian-chan1 où prennent leurs sources quatre fleuves : le Tzimou, le Maï-khé, la Daoubi-khé et le Léfou. Je devais ensuite relever toutes les pistes avoisinant le lac de Hanka et le chemin de fer de l'Oussouri.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Vladimir Klavdievitch Arseniev né à Saint-Pétersbourg, sous l'Empire russe, le 29 août 1872 et mort le 4 septembre 1930 à Vladivostok, est un officier-topographe de l'armée russe, explorateur de la Sibérie orientale (appelée aussi « Extrême-Orient russe »).

  • Accusé de subversion politique, Dostoïevski fut à l'âge de vingt-huit ans condamné aux travaux forcés dans un bagne de Sibérie. Il fit dans ces Souvenirs le récit de cette terrible expérience dans la maison des morts qui allait transformer sa vision du monde et du peuple russe et le « ressusciter ».
    « Je me sentais un peu souffrant ces jours-ci, et je lisais la Maison des morts. Je n'en avais gardé qu'un souvenir incertain et j'ai relu le roman : je ne connais pas de meilleur livre dans toute la littérature moderne, y compris Pouchkine. » (Léon Tolstoï)
    « Dostoïevski a fait de sa description de la vie dans une prison de Sibérie une fresque dans l'esprit de Michel-Ange. » (Alexandre Herzen)
    Traduction intégrale d'Henri Mongault, 1956.
    EXTRAIT
    Notre bagne se trouvait à l'extrémité de la forteresse, au bord du rempart. Quand, à travers les fentes de la palissade, nous cherchions à entrevoir le monde, nous apercevions seulement un pan de ciel étroit et un haut remblai de terre, envahi par les grandes herbes, que nuit et jour des sentinelles arpentaient. Et nous nous disions aussitôt que les années auraient beau passer, nous verrions toujours, en regardant par les fentes de la palissade, le même rempart, le même factionnaire, le même pan de ciel, pas le ciel de la forteresse, mais un autre, un ciel plus lointain, un ciel libre.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski est un écrivain russe, né à Moscou le 30 octobre 1821 (11 novembre 1821 dans le calendrier grégorien) et mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881 (9 février 1881 dans le calendrier grégorien). Considéré comme l'un des plus grands romanciers russes, il a influencé de nombreux écrivains et philosophes.

  • À dix-sept ans, le jeune Pierre Grineff est envoyé par son père servir dans une forteresse aux confins de l'Oural. Il tombe amoureux de la belle Macha, la fille du capitaine de la garnison, mais à ce moment éclate l'insurrection de l'usurpateur Pougatcheff, qui soulève les paysans et les peuplades des environs contre l'autorité de Catherine II. Roman d'aventures, roman historique, la Fille du capitaine est le classique des classiques russes par excellence.
    Traduction intégrale d'Eugène Séménoff, 1932.
    EXTRAIT
    Mon père, André Pétrovitch Grineff, avait servi sous les ordres du comte Minich et pris sa retraite en 17.. comme major de première classe. Depuis, il habitait ses terres du gouvernement de Simbirsk. Il avait épousé la fille d'un pauvre gentilhomme, Avdotia Vassilievna J. Nous étions dix enfants. Tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. Ma mère me portait encore dans son sein quand je fus inscrit en qualité de sergent au régiment de la garde Séménovsky, grâce au major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Si ma mère avait mis au monde une fille, mon père eût déclaré la mort du sergent et l'affaire aurait été liquidée. Je passai pour être en congé jusqu'à la fin de mes études.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Alexandre Sergueïevitch Pouchkine est un poète, dramaturge et romancier russe né à Moscou le 26 mai 1799 et mort à Saint-Pétersbourg le 29 janvier 1837

  • Dans ces récits qui constituent ses débuts littéraires et lui apportèrent la célébrité, Tourgueniev, arpentant sa campagne natale, raconte les rencontres qu'il fait, propriétaires terriens des environs, fonctionnaires de village, paysans soumis au servage, et ses impressions de la nature qu'il décrit comme nul autre avant lui. « C'est un monde nouveau où vous nous faites pénétrer, écrivait George Sand à l'auteur en 1872, et aucun monument d'histoire ne peut nous révéler la Russie comme ces figures si bien étudiées et ces moeurs si bien vues. »
    Cette édition reproduit la traduction intégrale d'Henri Mongault des vingt-quatre récits de l'édition complète de 1874. Elle est augmentée de Moumou et de l'Auberge de grand chemin, et reprend l'iconographie originale de l'édition Bossard de 1929 accompagnée de dessins de Tourgueniev.
    EXTRAIT
    Une différence ethnique très marquée distingue de ceux d'Orel les gens de Kalouga  quiconque a eu l'occasion de passer du district de Bolkhov dans celui de Jizdra a dû en être frappé. Petit, voûté, revêche, le regard en dessous, le paysan d'Orel, qui est « à la corvée », gîte dans une misérable cahute de tremble, n'exerce aucun commerce, fait maigre chère, se chausse de tille. Celui de Kalouga, qui est « à la redevance », habite de spacieuses izbas de sapin  haut de taille, le teint clair, l'oeil vif et hardi, il trafique d'huile et de goudron, et porte des bottes le dimanche. Dans la province d'Orel (du moins dans sa partie orientale) les hameaux sont habituellement situés en pleins champs, près d'un bas-fond transformé tant bien que mal en étang boueux. À part quelques osiers prêts à toutes les besognes et deux ou trois maigres bouleaux, on n'aperçoit pas un arbre à une verste4 à la ronde  les chaumines au toit pourri se tassent l'une contre l'autre... Dans la province de Kalouga au contraire, un bois entoure presque toujours les villages  les habitations, plus espacées, mieux alignées, sont couvertes en planches  les portes cochères ferment bien  la palissade de l'arrière-cour, entretenue avec soin, ôte aux pourceaux vagabonds toute envie d'y pénétrer. Le chasseur est également mieux favorisé.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Sergueïevitch Tourgueniev est un écrivain, romancier, nouvelliste et dramaturge russe né le 28 octobre 1818 à Orel et mort le 22 août 1883 à Bougival. Son nom était autrefois orthographié à tort Tourguénieff ou Tourguéneff.

  • Romachov, jeune sous-lieutenant d'un régiment en garnison dans une ville de province, rêve d'une haute carrière mais se heurte aux violences de la vie quotidienne au sein de l'armée et à la vie provinciale dont la médiocrité l'écoeure. Il ne trouve de lumière que dans son amour encore platonique pour Chourotchka, la femme d'un autre officier. Publié en 1905, peu après la fin de la guerre russo-japonaise, ce roman qui valut la célébrité à son auteur, lui-même ancien officier, fut perçu comme une critique sévère de l'armée russe et de sa décomposition.
    Traduction du russe et introduction par Henri Mongault, 1922.
    EXTRAIT
    L'exercice du soir de la 6e compagnie tirait à sa fin  les officiers subalternes regardaient leurs montres de plus en plus fréquemment et avec une impatience croissante. La compagnie s'initiait à la pratique du service de place. Les soldats étaient disséminés sur tout le terrain d'exercices : le long des peupliers bordant la route, à côté des appareils de gymnastique, devant les portes de l'école régimentaire, auprès des chevalets de pointage. Ils étaient supposés de faction devant une poudrière, devant le drapeau, devant un corps de garde, auprès de la caisse du régiment. Les caporaux de pose circulaient entre ces pseudo-postes et plaçaient les sentinelles  on faisait la relève de la garde  les sous-officiers inspectaient les postes et s'assuraient si leurs hommes connaissaient bien la consigne, en cherchant, tantôt à prendre par ruse le fusil aux sentinelles, tantôt à les obliger à quitter leur faction, tantôt à leur remettre en garde un objet quelconque, généralement leur propre casquette.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Alexandre Ivanovitch Kouprine, né le 26 août 1870 à Narovtchat et mort le 25 août 1938 à Léningrad, est un écrivain russe, aviateur, explorateur et aventurier qui est notamment connu pour son roman Le Duel publié en 1905.

  • En 1854, Léon Tolstoï s'engagea dans l'armée et participa à la défense de Sébastopol en Crimée contre les troupes françaises et anglaises. De cette expérience militaire il tira trois récits de vie dans une ville assiégée, dans les tranchées sous les bombes, trois réflexions sur l'homme dans la guerre qui esquissent l'accomplissement que sera dix ans plus tard Guerre et Paix.
    Traduction nouvelle et intégrale, avec une étude documentaire et des notes, par Louis Jousserandot, 1933.
    EXTRAIT
    Six mois se sont écoulés depuis qu'a passé en sifflant le premier projectile tiré des bastions de Sébastopol, qu'il a labouré la terre des ouvrages ennemis et, depuis lors, des milliers d'obus, de boulets et de balles n'ont cessé de s'abattre des bastions sur les tranchées et réciproquement et l'ange de la mort n'a cessé d'y planer.
    Des milliers d'êtres ont été froissés dans leur amour-propre, des milliers ont été satisfaits dans leur orgueil, des milliers se sont reposés dans les embrassements de la mort. Combien de cercueils de couleur rose, combien de linceuls de toile ! Et toujours le même fracas retentit  les Français ne cessent de contempler avec un involontaire tremblement et une secrète horreur, par les claires soirées, depuis leur camp, la terre jaunâtre et bouleversée des bastions de la forteresse, les noires silhouettes de nos marins qui s'y agitent  ils comptent les embrasures, d'où sortent les gueules sévères des canons de fonte  depuis la tour du télégraphe, le quartier-maître pilote ne cesse de regarder à la longue-vue les uniformes bigarrés des Français, leurs batteries, leurs tentes, les colonnes en mouvement sur le Mamelon Vert, les fumées qui s'élèvent des tranchées et de toutes les parties du monde, des foules diverses continuent de se hâter avec la même ardeur, animées de désirs plus divers encore, vers ce lieu fatal.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Léon Tolstoï, nom francisé de Lev Nikolaïevitch Tolstoï, né le 28 août 1828 à Iasnaïa Poliana et mort le 7 novembre 1910 à Astapovo, en Russie, est un écrivain célèbre surtout pour ses romans et nouvelles qui dépeignent la vie du peuple russe à l'époque des tsars, mais aussi pour ses essais, dans lesquels il prenait position par rapport aux pouvoirs civils et ecclésiastiques et voulait mettre en lumière les grands enjeux de la civilisation.

  • Dans cette évocation biographique et personnelle de la figure et de l'oeuvre de Dostoïevski, Stefan Zweig dresse le portrait de celui qui fut pour lui l'un des trois maîtres du XIXe siècle, avec Balzac et Dickens, que plus que nul autre il a aimé et médité. A travers ses propres impressions, il éclaire ce que la lecture de Dostoïevski provoque au plus profond de chacun.
    « Dostoïevski semble s'ouvrir les veines pour peindre avec son propre sang le portrait de l'homme futur.
    Personne n'a eu de l'homme une connaissance plus approfondie que lui ; il a pénétré le mystère de l'âme plus profondément que nul autre avant lui. »
    Traduction intégrale d'Henri Bloch, 1928.
    EXTRAIT
    Son visage fait penser à celui d'un paysan. Les joues creuses, terreuses, presque sales sont plissées, ridées par de longues souffrances. Sa peau est desséchée, fendillée, décolorée, privée de son sang par vingt ans de maladie. De part et d'autre, deux blocs de pierre, saillants?: les pommettes slaves encadrent une bouche dure?; le menton à l'arête vive est recouvert d'une barbe en broussaille. La terre, le roc, la forêt, un paysage primitif et tragique, tel nous apparaît le visage de Dostoïevski. Tout est sombre, près du sol, sans beauté, dans cette face de paysan, presque de mendiant?: plat, terne, sans couleur, une parcelle de la steppe russe projetée sur de la pierre. Même les yeux enfoncés dans leurs orbites sont impuissants à éclairer cette glaise friable, car leur flamme ne jaillit pas vers l'extérieur, pour nous éclairer et nous aveugler?; ils s'enfoncent pour ainsi dire vers l'intérieur, ils brûlent le sang de leur regard acéré. Dès qu'ils se ferment, la mort s'abat sur ce visage?: à la tension nerveuse qui maintenait ses traits flous succède une léthargie.

  • En 1921, après l'arrivée des bolcheviks, la Crimée est plongée dans le chaos et la famine. Seul dans sa maison, le narrateur contemple la nature indifférente et sublime, où hommes et bêtes errent, en proie à la faim et à la mort qui rôde. Récit d'une lente agonie sous le soleil, requiem déchirant de poésie et de douleur, Le Soleil des morts est le témoignage implacable d'un auteur qui eut son fils fusillé et qui vécut lui-même cet enfer avant de pouvoir se réfugier en France en 1922.
    « Un document terrible et néanmoins baigné et resplendissant de poésie. [...] Lisez cela si vous avez assez de courage. » (Thomas Mann)
    « C'est une telle vérité que l'on ne peut pas appeler cela "de l'art" [...] Qui d'autre a su décrire ainsi le désespoir et la destruction générale des premières années soviétiques, du communisme de guerre ? » (Alexandre Soljenitsyne)
    Traduction intégrale de Denis Roche, 1929.
    EXTRAIT
    Dans mon sommeil inquiet, j'entends, derrière la cloison d'argile, une lourde venue et un craquement de branches sèches...
    C'est encore Tamarka, la belle vache blanche de Simmenthal, tachetée de roux, qui pèse sur ma clôture. Soutien de la famille qui demeure sur le plateau, un peu au-dessus de moi, elle donne par jour trois bouteilles d'un lait mousseux, tiède, qui sent la vache vivante. Quand ce lait commence à bouillir, des ronds de graisse dorés apparaissent à sa surface et il s'y forme une peau... Faut-il songer à de pareilles misères ! Pourquoi me viennent-elles en tête ?...
    Ainsi donc voici un nouveau matin...
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Sergueïevitch Chmeliov, né à Moscou le 21 septembre 1873 et mort le 24 juin 1950 près de Paris, est un écrivain russe.

  • Grigori Litvinof attend que sa fiancée Tatiana vienne le rejoindre à Baden-Baden et côtoie ses nombreux compatriotes russes en villégiature. Parmi eux, il croise Irène, qu'il a passionnément aimée quelques années auparavant mais qui l'avait quitté pour faire un meilleur mariage.
    Roman de l'amour inoubliable et de ses illusions, galerie de portrait des Russes à l'étranger, Fumée est un des grands derniers romans de Tourgueniev.
    Traduction intégrale et préface de Génia Pavloutzky, 1937.
    EXTRAIT
    Il y avait foule ce 10 août 1862 à quatre heures de l'après-midi devant la célèbre « Potinière » de Baden-Baden. Il faisait un temps splendide  tout aux alentours, les arbres verts, les claires maisons de la coquette station, les montagnes ondoyantes, tout s'étalait avec un air de fête sous les rayons d'un soleil clément  tout souriait aveuglément, avec une confiance charmante, et c'était ce même sourire indéfini qui flânait sur les figures jeunes et vieilles, belles et laides. Même les visages peints des cocottes parisiennes ne rompaient pas l'atmosphère générale de jubilation, et les rubans multicolores, les plumes, les reflets d'or et d'acier sur les chapeaux et les violettes rappelaient involontairement au regard l'animation brillante et les jeux frivoles des fleurs printanières et des ailes irisées : seule la sèche et gutturale crécelle du jargon français qui traînait partout, n'arrivait ni à remplacer ni à égaler le babil des oiseaux.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Sergueïevitch Tourgueniev est un écrivain, romancier, nouvelliste et dramaturge russe né le 28 octobre 1818 à Orel et mort le 22 août 1883 à Bougival. Son nom était autrefois orthographié à tort Tourguénieff ou Tourguéneff.

  • Alexandre Koreïko est en apparence un fonctionnaire soviétique ordinaire. Nul ne sait qu'il cache, dans le casier d'une gare, une mallette contenant les centaines de milliers de roubles qu'il a amassés au cours de sa carrière corrompue. Mais l'histoire de cet étrange millionnaire est parvenue aux oreilles d'Ostap Bender, et celui-ci ne rêve que d'une chose : s'exiler à Rio de Janeiro... Dans cette seconde aventure, l'escroc sympathique et sa nouvelle équipe sillonnent à bord de leur flamboyante voiture la Russie soviétique et l'Asie centrale pour voler le voleur. Plus dense, plus profond que Les Douze Chaises, le Veau d'or est avec son humour acide la grande satire du système communiste.
    Traduction intégrale d'Alain Préchac, 2013.
    EXTRAIT
    On doit aimer les piétons.
    Les piétons représentent la plus grande partie de l'humanité. Et non seulement la plus grande, mais la meilleure. Ce sont les piétons qui ont créé l'univers. Ce sont eux qui ont construit les villes, édifié des immeubles à plusieurs étages  qui ont posé des canalisations et des conduites d'eau  eux qui ont pavé les rues et les ont éclairées au moyen d'ampoules. Ce sont eux qui ont implanté la civilisation dans les cinq parties du monde, qui ont inventé l'imprimerie, imaginé la poudre  qui ont jeté des ponts au-dessus des fleuves, déchiffré les hiéroglyphes, lancé le rasoir de sûreté, mis fin à la traite des nègres et établi qu'on pouvait préparer à partir des graines de soja cent quatorze plats savoureux et nourrissants.
    Et quand tout fut prêt et que notre planète-mère eut pris un aspect plus ou moins décent, alors les automobilistes firent leur apparition.
    Il convient de noter que l'automobile a elle aussi été inventée par les piétons. Mais il semblerait que les automobilistes l'aient oublié, car ils ont aussitôt entrepris d'écraser les piétons, êtres dociles et policés. Créées par les piétons, les rues ont été accaparées par les automobilistes. Les chaussées ont doublé de largeur, tandis que les trottoirs se rétrécissaient aux dimensions d'un paquet de cigarettes. Et les piétons effrayés se sont mis à raser les murs...
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ilia Ilf et Evguéni Pétrov sont deux auteurs satiriques soviétiques ayant écrit « à quatre mains » et publié sous l'appellation collective de Ilf et Pétrov. Ils furent extrêmement populaires en Union soviétique dans les années 1920 et 1930.

  • Sur son lit de mort, une riche dame dévoile à son gendre qu'elle a caché ses diamants dans l'un des douze sièges de son ancienne maison, réquisitionnée depuis des années par l'administration soviétique et transformée en hospice. Une vaste chasse au trésor à travers la Russie commence... Parodie de roman d'aventures et satire humoristique, peu de livres ont connu en Russie autant de succès que ce roman de 1928 qui rendit célèbre son duo d'auteur, Ilya Ilf (1897-1937) et Evguéni Petrov (1902-1942).
    Traduction d'Alain Préchac, 2005.
    EXTRAIT
    Il y avait dans la petite ville de *** (chef-lieu de district) tant de salons de coiffure et de bureaux de pompes funèbres que les habitants ne semblaient naître que pour se faire raser, couper les cheveux, frictionner le cuir chevelu et aussitôt mourir. En réalité, on naissait, mourait et se rasait assez rarement à ***. La vie s'y écoulait toute tranquille. Ce printemps-là les soirées étaient grisantes, la boue des rues brillait au clair de lune comme de l'anthracite et toute la jeunesse locale était si amoureuse de la secrétaire du Syndicat des services municipaux que celle-ci ne parvenait pas à recouvrer ses cotisations.
    L'amour et la mort n'étaient pas de nature à troubler Hippolyte Matvieïévitch Vorobianinov, quoique ce fussent précisément là les questions dont il avait à connaître de par la nature de ses fonctions, et ce, tous les jours de 9 heures à 17 heures, avec une pause d'une demi-heure pour le déjeuner.
    À PROPOS DES AUTEURS
    Ilia Ilf et Evguéni Pétrov sont deux auteurs satiriques soviétiques ayant écrit « à quatre mains » et publié sous l'appellation collective de Ilf et Pétrov. Ils furent extrêmement populaires en Union soviétique dans les années 1920 et 1930.

  • En douze chants, Gogol conte l'épopée du vieux Tarass Boulba et de ses deux fils, Ostap et André, partis de l'Ukraine avec tous les Cosaques zaporogues dans une guerre sans merci contre les Polonais. Mais André rêve secrètement de la belle Polonaise qu'il a jadis entrevue...
    « Tarass Boulba est un fragment, un épisode de la grande épopée de tout un peuple. » (V. Biélinski)
    Traduction intégrale de Marc Semenoff (1949), accompagnée d'illustrations de Viktor Vasnetsov.
    EXTRAIT
    « Allons, tourne-toi, mon fils ! Dieu, que tu es drôle ! Pourquoi diable portez-vous ces soutanes de pope ? Tout le monde s'habillerait-il ainsi à l'académie ? » Telles sont les paroles avec lesquelles le vieux Boulba aborda ses deux enfants, élèves du collège de Kief, qui revenaient à la maison chez leur père.
    Ses fils venaient de descendre de leurs montures. C'étaient deux robustes garçons qui jetaient encore des regards en dessous sur le monde, à la manière des élèves frais émoulus du séminaire. Leurs visages, qui respiraient la force et la santé, se couvraient de ce premier duvet que le rasoir n'avait pas encore touché. L'accueil de leur père les décontenançait  aussi demeuraient-ils immobiles, les yeux baissés.
    « Un instant, un instant ! Que je vous regarde bien ! continua Boulba, les tournant et retournant.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Nikolaï Vassiliévitch Gogol est un romancier, nouvelliste, dramaturge, poète et critique littéraire russe d'origine ukrainienne, né à Sorotchintsy dans le gouvernement de Poltava le 19 mars 1809 et mort à Moscou le 21 février 1852.

  • Dans cet essai - un de ses plus accomplis - Stefan Zweig aborde la figure du géant russe aux yeux perçants, « ces yeux qui sont les plus vigilants, les plus sincères et les plus incorruptibles de notre art moderne », qui sut écrire et décrire la vie comme personne avant lui. Se penchant en particulier sur la « crise » morale qui mena cet artiste incomparable à renier son oeuvre et l'art, Zweig, à la fois critique et admiratif, raconte comment le grand écrivain est devenu « un homme humanité » et sa vie une légende pour les générations futures.
    Traduction intégrale d'Alzir Hella et Olivier Bournac, 1928.
    EXTRAIT
    Soudain, en une nuit, tout cela perd son sens, n'a plus de valeur. Le travail répugne à ce travailleur, sa femme lui devient étrangère, ses enfants indifférents. La nuit, il se lève de son lit, tout bouleversé  il va et vient comme un malade, sans repos  le jour, il s'assied apathique, la main endormie et l'oeil figé, devant sa table de travail. Une fois, il monte l'escalier à la hâte pour aller enfermer dans l'armoire son fusil de chasse, afin de ne point tourner l'arme contre lui-même : parfois il gémit comme si sa poitrine éclatait, parfois il sanglote comme un enfant dans la chambre sans lumière. Il n'ouvre plus aucune lettre, ne reçoit plus aucun ami : ses fils regardent craintivement, et sa femme avec désespoir, cet homme brusquement assombri.
    Quelle est la cause de ce changement soudain ? La maladie ronge-t-elle secrètement sa vie ? La peste s'est-elle abattue sur son corps ? Un malheur lui est-il advenu du dehors ? Que lui est-il arrivé, à Léon Nicolaïewitsch Tolstoï, pour que lui, le plus puissant de tous, soit soudain privé de joie et que le plus grand homme de la terre russe soit si tragiquement désolé ? Et voici la terrible réponse : rien ! Il ne lui est rien arrivé, ou, à proprement parler, chose plus terrible encore, ce qu'il a rencontré c'est le néant. Tolstoï a aperçu le néant derrière les choses. Il y a dans son âme une déchirure  une fissure s'est produite en lui, fissure étroite et noire, et, malgré lui, son oeil chaviré regarde fixement dans ce vide, dans ce néant sans nom, dans ce nihil et ce non-être, - cette autre présence, étrangère, froide, sombre et insaisissable, qu'il y a derrière notre propre vie, chaude et gonflée de sang, - regarde l'éternel néant derrière l'être éphémère.
    CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
    Impossible de lire les pages que l'écrivain autrichien condamné par les nazis consacre à Tolstoï sans songer à la fin tragique, il y a 75 ans, de l'auteur de "La confusion des sentiments". - AFP, Le Point
    Biographie 2 en 1. Qui dit mieux ? Un vrai plaisir ! - Sophiecal, Babelio

  • À travers l'histoire de deux frères, Tikhon et Kouzma, Ivan Bounine dresse le portrait de la campagne russe à la fin du XIXe siècle. Le Village fit scandale à sa parution en 1910 : jamais personne n'avait dépeint le paysan russe, le moujik, traditionnellement idéalisé jusque dans ses défauts, sous des couleurs si crues et si sombres, qui font du premier roman de son auteur un poème noir et désespérant.
    « L'ouvrage le plus puissant de la littérature russe du XXe siècle » (André Gide).
    Traduction intégrale et notes de Maurice Parijanine, 1922.
    EXTRAIT
    Le bisaïeul des Krassov, surnommé le Tsigane parmi la domesticité, avait été traqué en chasse à courre, avec des lévriers, par le capitaine de cavalerie Dournovo. Le Tsigane avait enlevé la maîtresse de cet homme, son seigneur. Dournovo ordonna de conduire le Tsigane dans un champ, hors le village, et de le faire asseoir sur un tertre. Puis, en personne, le propriétaire sortit avec sa meute et cria : « Taïaut ! » Le Tsigane, qui était resté jusque-là immobile, hébété, se mit à fuir. Or, il est mauvais de fuir devant des lévriers.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Bounine, né à Voronèje en 1870, était célèbre quand la révolution de 1917 lui fit prendre le chemin de l'exil. Installé en France de 1920 à sa mort en 1953, il fut le premier écrivain russe à obtenir le Prix Nobel de littérature, en 1933.

  • Écrit en 1904, mais publié de façon posthume en 1911, Le Faux Coupon est une des dernières oeuvres de Léon Tolstoï.
    Deux lycéens, pour payer une dette, commettent un faux. Passant de main en main, celui-ci va semer le malheur mais aussi la rédemption. En montrant l'enchaînement terrible des actes humains et de leurs conséquences, Tolstoï donne à son récit l'intemporalité des paraboles bibliques.
    Traduction et préface de Pierre Skorov, 2009.
    EXTRAIT
    Fiodor Mikhaïlovitch Smokovnikov, président de la Cour des comptes, homme qui tirait une fierté particulière de son incorruptible honnêteté, libéral austère, non seulement libre penseur, mais haïssant toute manifestation dévotieuse qu'il considérait comme un reste de superstition, était rentré de son bureau de fort méchante humeur. Le gouverneur de la province lui avait envoyé une note stupide, et qui pouvait laisser supposer que Fiodor Mikhaïlovitch avait agi malhonnêtement. Fiodor Mikhaïlovitch en fut piqué au plus vif et écrivit aussitôt une réponse énergique et venimeuse.
    À la maison, il paraissait à Fiodor Mikhaïlovitch que chacun cherchait à le contrarier.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Léon Tolstoï, nom francisé de Lev Nikolaïevitch Tolstoï, né le 28 août 1828 à Iasnaïa Poliana et mort le 7 novembre 1910 à Astapovo, en Russie, est un écrivain célèbre surtout pour ses romans et nouvelles qui dépeignent la vie du peuple russe à l'époque des tsars, mais aussi pour ses essais, dans lesquels il prenait position par rapport aux pouvoirs civils et ecclésiastiques et voulait mettre en lumière les grands enjeux de la civilisation.

  • Ce volume contient Le Calice de la vie, Rupture, Le Berger, Sur le bord de la route et Soukhodol [Au pays des morts].
    Traduction de Maurice Parijanine, 1923.
    EXTRAIT
    Il y a trente ans de cela, quand la petite ville de Stréletzk, chef-lieu de canton, était plus simple d'aspect et plus spacieuse qu'aujourd'hui, le séminariste Kir Iordansky, fils d'un chantre, s'éprit, en vacances, de la fille d'un prêtre retraité, nommée Sania Diespérova, que courtisait déjà, - histoire de passer le temps, - un certain Sélikhov, employé du consistoire en congé. Sania se montrait particulièrement insouciante et, sans motif, heureuse en cet été-là  chaque soir, elle allait en promenade au jardin municipal ou bien au bosquet du cimetière  elle portait un costume brodé de vives couleurs, un large noeud de soie rouge au bout de sa grosse natte d'un blond fauve  et, sentant qu'elle était belle, qu'elle attirait l'attention, elle chantonnait et renversait la tête.
    À PROPOS DE L'AUTEUR
    Ivan Bounine, né à Voronèje en 1870, était célèbre quand la révolution de 1917 lui fit prendre le chemin de l'exil. Installé en France de 1920 à sa mort en 1953, il fut le premier écrivain russe à obtenir le Prix Nobel de littérature, en 1933.

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