Coédition NENA/Panafrika/Silex/Nouvelles du Sud

  • Écoutez ce texte : il vibre de l'indignation face aux iniquités, de l'aspiration à un monde plus juste pour son pays et son peuple. Il frémit de la douleur des séparations, de la crainte des lendemains. Il sourit du comique et de l'absurde de certaines situations. Il s'envole avec la confiance dans les êtres, avec la foi en des jours meilleurs, avec l'espoir d'une évolution des conditions sociales et de la condition de la femme africaine. Écoutez et comprenez un peu mieux. C'est une personne qui se raconte. Mais à travers Aïssatou, vous aurez un nouveau regard envers les réfugiés, leur énergie désespérée, leur foi en l'avenir et leur courage.

  • Tout commence par le voyage au cours duquel Satourou quitte son pays natal. Un véhicule bondé s'éloigne. Comme dans une expérience initiatique, c'est vers d'autres terres, vers d'autres cieux que le monde et les hommes se dévoileront désormais. Au fil du parcours, s'accomplit en même temps une séparation imaginaire : Satourou abandonne ses anciens à l'abondance. Comme des milliers de ses compatriotes, elle fuit la rareté, la sécheresse, la pauvreté et la misère. En réalité, Satourou va être confrontée aux réalités les plus brutales de son pays. Une rencontre avec une sorte de « guide providentiel », Taha, lui ouvrira les portes d'un nouvel univers. La misère des femmes dont les époux avaient émigré se révèle. Entre les femmes et ces hommes, le désamour prévaut. Les rapports humains sont ravagés. L'érosion des rapports humains est catastrophique. Que faire dans une telle situation ? Il ne semble y avoir nulle solution. Satourou peut-elle envisager un autre avenir ? À l'enfer succèdent imparablement les déceptions. Le désert s'instille partout, impitoyable. Des préjugés tenaces prédominent. Et pourtant, Awa Thiam atteste qu'un trajet exprimant le désir d'un monde de liberté est possible.

  • La jeune Liselotte Mannon Tlanexpili découvre dans l'Atlas l'histoire d'un pays dénommé le Sinueux ou « Le Grand Semblant ». Son désir de le visiter s'accomplit alors dans un rêve entraînant d'où surgit un univers étrange et pourtant si proche de maints pays africains. Au Sinueux en effet, tout n'est que brillance de surface depuis le jour où, promettant monts et merveilles. Parfait Leurre (nom très symbolique) s'institue « Père de la Nation », et plonge progressivement le pays dans le désastre : mensonge électoral avec droit de vote aux morts, généralisation de la pensée unique, assèchement des caisses de l'État, corruption, alcool, sexe, amours contre-nature, invasion des confréries religieuses. Face aux grondements de la rue, le chef de l'État s'enferme dans une interminable lune de miel avec la belle Mirabella, Baron Perruchot étant là pour masquer ses multiples absences à coups de mensonges médiatiques et d'autres thuriféraires pour appliquer les recettes habituelles : rite expiatoire des arrestations, dons offerts par la première dame, forums et discours qui occultent les questions essentielles. Heureusement qu'en sortant de son rêve, Liselotte apprend qu'il reste « une carte à jouer ». Laquelle ? En somme, un très beau roman où délectation poétique et conscience de justice se côtoient et nous invitent instamment à inventer l'avenir.

  • La question foncière est au coeur des enjeux de développement en Guinée. Elle provoque des conflits liés aux problèmes politique, identitaire, statutaire, de succession et de transmission d'héritage. La pression du marché sur les terres, des occupations anarchiques du domaine public et privé de l'État, de contentieux fonciers récurrents devant les tribunaux... ébranlent constamment la société guinéenne. Ces pratiques et comportements nécessitent pourtant aujourd'hui une politique stricte en termes d'aménagement du territoire et de sécurisation foncière. Les problèmes fonciers guinéens sont analysés dans cet ouvrage à partir des concepts de « patrimoine », de « commun » et de « propriété ». Il s'agit d'une démarche processuelle qui met l'accent sur les « mutations patrimoniales » en suivant, dans le temps et dans l'espace, l'évolution successive des attributions et des affectations foncières en Guinée. Pour l'auteur, une politique foncière efficace et sécurisée devrait tenir compte de la diversité des situations locales dans un processus de planification spatiale anticipant l'occupation anarchique. Cet ouvrage est l'aboutissement de plusieurs années de recherche socio-anthropologique et d'enquêtes de terrain. Une bonne partie des sources et matériaux exploités ont été recueillis sur le terrain et analysés en relation avec les réformes foncières successives intervenues en Guinée avant et après la période coloniale; processus que l'auteur a directement et localement observé dans la plaine de Timbi-Madina au Fouta Djalon.

  • A l'exception des récits traditionnels, l'emprise fantastique de la sorcellerie a souvent été évoquée de façon parcellaire dans les littératures africaines. En décrivant un univers hanté et animé par une inaltérable soumission à des pratiques occultes, Ntyugwetondo Rawiri délimite une aire au sein de laquelle le démoniaque règne avec brutalité. Blessés, traqués et affligés, les personnages se mettent à délirer et s'abandonnent au pouvoir de la mort. En revenant dans son pays natal, Igowo retrouve des êtres à qui il sera uni pour le meilleur et pour le pire. Il découvre l'amour, la joie, le bonheur. Mais des individus doués de pouvoirs maléfiques rôdent autour de sa famille. Ntyugwetondo Rawiri s'efforce d'établir des correspondances entre des situations extrêmes, des personnages touchants et des investissements conscients et inconscients. Elonga est un roman dont il faut admirer la retenue et l'originalité.

  • La dédicace placée au seuil du recueil comme épitaphe annonce le ton et l'inspiration de ces poèmes nés du vide ressenti à cause de la perte cruelle d'êtres chers. En effet, chaque poème de ce recueil est comme des gouttes de larmes noires versées sur le linceul de la page blanche. C'est d'abord la mort de la mère qui fait couler ces mots de tendre douleur que le poète veut partager avec tous les êtres qui ont eu la même souffrance : « Ton caveau est fermé/Ton âme a traversé la frontière/Tu es sous la terre/Mes larmes ont écourté leur exil/Voici leur fleuve en ébullition/Pour saluer ton départ La même complainte douloureuse sera chantée pour pleurer la mort du frère et celle du père. L'auteur de ce recueil a réussi la grande prouesse poétique -celle de Baudelaire- consistant à tirer du « mal », c'est-à-dire de la douleur, des poèmes frais et embaumés comme des « fleurs » : « Tout est souvenir Tout est pleur Tout est larme/Tout est vide Tout est désert Tout est cactus/Le destin a son drapeau qui flotte » Un recueil de poèmes tristes et beaux qui soulagent la douleur des endeuillés grâce à la magie du verbe.

  • Sur les villes d'Éburnie, l'inquiétude a pris les habits du cauchemar : une main obscure éteint la lampe des lucioles et prend la vie des enfants. Si l'enfant qui perd un père ou une mère devient un orphelin, aucun mot n'a encore pu porter la peine de ceux qui perdent un enfant. L'impossibilité de nommer le drame dit la béance de la blessure tout en éveillant les hommes à la défense des bourgeons en péril. À mots clairs et indignés, ce texte grave de Josué Guébo rappelle au bon souvenir de l'homme que la marche de l'histoire est de tout temps, celle des enfants et non nécessairement celle des « politiques/ Aux bustes dressés / À justesse inverse /De leur vertu ». À l'heure de la biologie structurale, des reconstructions bioniques ou des robots humanoïdes, le fait reste invariable et implacable : « L'enfant qui disparaît est une lettre d'alphabet / Qui va les routes / Emportant sur ses épaules la tirelire du sens ». C'est finalement à un humanisme universel que convoquent ces vers, dressés contre les calculs éborgnés, les mutilations physiques et les amputations du sens.

  • Ce petit recueil de contes et légendes de Guinée est à la fois un livre de lecture du soir mais aussi un réel support pédagogique et didactique pouvant accompagner les enseignants ou éducateurs qui travaillent sur l'enracinement des enfants dans des valeurs culturelles autochtones. C'est un excellent corpus de textes pour apprendre aux enfants leurs propres traditions narratives et culturelles. La diversité des thèmes abordés, la richesse de la forme littéraire, leurs offrent des ressources pratiques pour donner aux enfants l'amour des mots et leur apprendre le respect du bien. En effet, constitués de seize contes courts, transposés et réécrits dans une langue claire et limpide, ces récits populaires courts vont restituer le cycle le plus populaire du conte Ouest-africain, dont l'origine et l'unité culturelle remontent aux sources profondes du mandingue. Les contes et légendes de Guinée devaient être sauvés et transmis aux nouvelles générations pour que la sagesse millénaire africaine revive en elles et échappe à l'oubli. Ces contes et légendes peuvent dès lors être lus.

  • La poésie de Babacar Sall s'ancre dans les terres meurtries du Sahel, là où une terrible sécheresse fige les espoirs des hommes, assiège les corps, rompt les équilibres sociaux. Déchiffrant le silence des mots, le poète peut remonter à rebours le cours des saisons. Le poète découvre les limites de l'univers dans lequel le poème germe. Le soleil ressemble parfois à un mirage. Le poète ne peut le révérer indéfiniment. Ici, le soleil est comme la révélation d'une ambiguïté généralisée. Le poète parvient cependant à saisir et à recréer la possibilité d'une quête et d'un renouvellement. Le poème peut naître, même si telle aube ou telle autre est douloureuse. Le poème est et sera, chaque fois, accomplissement d'un sursaut. Les voix de l'aube peuvent advenir lorsque le poète épie lui-même l'apparition du jour, la plume à la main.

  • La critique du roman africain d'expression française a pendant longtemps mis l'accent sur le caractère générique, pluriel et totalisant de cette nouvelle et jeune tradition littéraire et poétique. Cependant, après plusieurs décennies d'existence et une production très respectable, le roman africain francophone mérite un deuxième souffle, ceci, sur le plan de la critique littéraire. Ainsi, le présent ouvrage doit être apprécié dans le contexte d'un nouvel outillage de critique littéraire qui privilégie l'approche régionale et nationale des ouvres romanesques d'Afrique francophone. Sont d'abord passés en revue certains concepts ayant trait à l'idée de nation, l'État-nation, le nationalisme moderne, l'ethnicité et, enfin, le métissage aussi bien biologique que culturel. Ces concepts sont explicités à l'aune du roman sénégalais.

  • La Francophonie à l'estomac n'est guère un pamphlet de plus sur cet enjeu géoculturel planétaire qu'est la Francophonie. Cet essai incisif bouleverse la perspective sur le rôle et la place de la langue française. Dans ce livre stimulant, Hédi Bouraoui ouvre pour une Francophonie « plurielle ». Loin des propos convenus, loin des poncifs éculés qui ponctuent le discours dominant mais -archaïque- sur la réalité de millions de Francophones de la planète. Ce livre, solidement argumenté, exprime ce sentiment diffus que partagent aujourd'hui nombre de créateurs et acteurs de la langue française. La Francophonie à l'estomac propose des pistes originales et un projet francophone « moderne, absolument moderne », pour tous les « parlants français ». Sans distinctions. Sans discrimination.

  • L'auteur livre avec La Malédiction une écriture de la souffrance et de la passion. Cette réédition du premier roman de Ngandu est l'occasion de redécouvrir son oeuvre multiple et variée, car elle dit avec violence les ruptures majeures qui bouleversent le continent africain et dont son pays, le Congo, est le condensé des iniquités inexpugnables.

  • Suivre un chemin, longer des pistes, franchir des étapes, la poésie est aussi l'acte de partir, jusqu'au bout du rêve. Jusqu'à l'infini. Cependant, les itinéraires ne mènent pas toujours au point d'attache. Alors, les pieds s'enlisent ou trébuchent, les mains frissonnent et le coeur s'emballe sur des images fortes, à travers la schize latérale de la Swan. Sion Hamou a ressenti cette envie folle de descendre les avenues. Il a erré au hasard des visages entre- vus, endurés sous la ville rase. A travers les choses écrites, il aurait voulu partir à la quête de la mémoire. Mais l'avenue qu'il avait empruntée s'appelle Downtown. La cité qu'il parcourt est encombrée de phone booths et de malheurs inaudibles. Il n'a rencontré rien d'autre que les sargasses du rêve américain et l'orphéon californien en perdition finale. Au-delà de ce tohu-bohu qui préfigure le chaos de la matière, le poète reconstruit patiemment le songe ultime. Alors, la nature se recompose, le soleil, les pelouses mortes, les murs ivy league, l'indolente accolade d'un cliché végétal. Gigantesque et fantasmagorique comme un vaisseau à la dérive, Los Angeles tangue et chavire sur ses exaltations précaires, la nuit, le jour. Et dans ses caniveaux sulfureux, s'ouvrait tout soudain le ciel doré de la Nouvelle Jérusalem.

  • Ce recueil de dix-huit poèmes aux accents généralement angoissés dit toute la douleur de la femme aux multiples facettes : vieille femme dont la beauté a tari et qui est délaissée, femme stérile frappée d'ostracisme, mère génitrice de tous les maux, réceptacle des douleurs du monde, femme objet de plaisir, veuve impuissante et résignée, femme victime de toutes les calomnies. L'omniprésence du thème féminin ne fait pourtant pas passer sous silence le sort de l'enfant surexploité, victime de viol et des guerres, ni oublier les maux communs à l'Afrique : malnutrition, famine, exode, maladie, sida, corruption, dictature, guerres, pièges de l'aide, trafics d'armes et guerres civiles. Pourtant, le quotidien n'est pas éternellement précaire, car le poète sait lui donner du sang neuf. D'abord au sein de la « maison » où se mêlent peines et joies et où les contrariétés sont transformées en contradictions vivifiantes. Ensuite par le biais de la femme résignée dont la force morale permet de transpercer l'opacité de l'histoire, de la traverser, dans la quête d'une nouvelle identité unifiante (guinéenne, mère, citoyenne, fonctionnaire), au-delà des contingences linguistiques et ethniques. Il s'agit d'un repère infaillible sur lequel le poète peut d'ailleurs fonder des certitudes nourries : « Tel un géant, mon pays s'affirmera ».

  • Il est de coutume de publier ses mémoires à la fin d'une carrière, comme le récit d'une trajectoire. Plusieurs diplomates sénégalais à la retraite, aînés de l'auteur de ce livre, se sont livrés à cet exercice. Mankeur Ndiaye, ancien ministre des Affaires Étrangères et des Sénégalais de l'extérieur, n'a pas attendu de conclure sa vie professionnelle pour faire le récit, au long cours, de son itinéraire. Diplomatie 20 ans à La Place. Certainement pas 20 ans sur place, mais 20 ans à la Haute Place de la diplomatie sénégalaise. Ce beau titre est une heureuse anticipation sur le contenu que nous livre la plume d'un auteur passionné par le métier, mais d'abord soucieux de partager, à travers son histoire personnelle, les expériences accumulées tout le long du chemin. Qu'il s'agisse du brillant élève de l'École Normale Supérieure très tôt engagé dans les batailles politiques et syndicales ou qu'il s'agisse du diplomate au parcours exceptionnel sorti de l'École Nationale d'Administration et de la Magistrature (ENAM) major de sa promotion en 1991, les faits livrés sont accompagnés, pour la délectation du lecteur, d'enseignements précieux tant dans le domaine de l'enseignement que dans celui de la diplomatie. En effet, au-delà d'une histoire personnelle, le livre de Mankeur Ndiaye, nourri aux deux pôles de la pédagogie et de la diplomatie, apporte une lumière utile sur plusieurs pans de notre histoire diplomatique et sur des séquences significatives des relations internationales. Pour les professionnels, les spécialistes, les jeunes diplomates et les étudiants, ce livre écrit avec une plume alerte, sobre et élégante, est une référence précieuse.

  • Entre son attachement à son continent d'origine et sa vision du monde universaliste, Oumar Diagne nous parle, dans ce texte, de ses tourments, de ses espoirs déçus, de sa profonde souffrance. Ce recueil de poèmes est un cri, un appel. Mais l'homme ne quitte pas son optimisme sombre. L'Afrique de son enfance le fait vivre et lui permet de résister aux aléas de la vie. Ainsi, il poursuit son errance, un peu plus serein.

  • Par sa connaissance personnelle des chefs de file de la littérature négro-africaine, par la qualité de ses travaux et la pénétration de ses analyses, L. Kesteloot s'est hissée, en peu d'années, au tout premier rang des spécialistes de la culture nègre. Dans une première ébauche, cette étude-ci faisait partie de sa thèse et n'y fut pas intégrée à l'époque, le contexte politique belgo-congolais étant des plus explosifs en 1960 à Bruxelles. Elle montre que la révolte d'Afrique noire, dont naquirent les indépendances d'aujourd'hui ne fut pas un événement soudain et improvisé. Voici plus de trente ans que les écrivains noirs la prophétisaient, la préparaient et l'inauguraient. L. Kesteloot s'attache à démontrer que les thèmes littéraires d'une négritude douloureuse et revendicatrice étaient directement liés à la situation coloniale et au racisme qui brimaient les négro-africains.

  • L'opus que nous propose aujourd'hui l'honorable Charles Aristide Moukouri Dina Manga Bell est un pari réussi car il refuse obstinément de se faire classer parmi les genres institués. Longue diatribe contre l'Occident et ses multiples fourberies à travers l'histoire ? Passionnante égyptologie rendue à sa dimension moderne et utile ? Ingénieuse exploration des langues et cultures nationales de cette Afrique impatiente au sud du Sahara ? Alléchante histoire personnelle traversée d'épisodes de lutte ? Peut-être tout cela à la fois. En tout cas, le livre est avant tout une profonde réflexion sur les grandes problématiques de l'heure qui intéressent aussi bien le Cameroun que les autres pays du continent : démocratie, fédéralisme, unité, développement, etc. Pour les éclairer, le texte rompt avec les discours théoriques convenus et se veut un « débat-palabre » au sein duquel il inverse de manière radicale les canons de pensée imposés par les puissances dominatrices. Aussi, l'auteur se sert-il de la civilisation nubie-égyptienne et des parentés culturelles et linguistiques entre les peuples africains, pour déconstruire l'univers conceptuel colonial et néocolonial et poser un regard neuf sur le devenir de l'Afrique. Un livre de grande colère à coup sûr. Mais, pas un livre de haine car l'auteur veut simplement rétablir des vérités historiques et culturelles adossées à la sagesse bantoue avec pour ultime but une vision globale du monde, afin que l'humanité soit rendue à l'histoire de ses mutations successives et retrouve, pour se réconcilier avec elle-même, la constance de son histoire originelle.

  • Une orientation métaphysique de la philosophie négro-africaine a renoué avec l'antinomie du système et de la liberté. Puisant dans les catégories critiques de la vision totalitaire du monde, le post colonialisme pose l'individu comme l'autre du système, sa liberté et sa responsabilité étant étouffées par un ordre philosophique en quête d'unification. La pensée postcoloniale veut néanmoins laisser ce conflit conceptuellement perçu hors de toute synthèse dialectique, même provisoire. Cette irrésolution doit servir comme un atout épistémologique dans les luttes en cours entre les théories de l'émancipation et celles de l'inégalité et de l'exploitation. Aussi développe-t-elle soit une morale provisoire faite d'indécision et d'indétermination, soit l'idée selon laquelle lorsque nous ne savons quelle direction prendre, il faut choisir n'importe laquelle et la poursuivre continuellement. La souveraineté réelle, l'égalité et la justice étant les conditions de possibilité de l'émergence à la civilisation industrielle, le consciencisme propose au contraire une méthode pour appréhender une voie réalisable : se situer hors du royaume de la nécessité suppose l'extension indéfinie du savoir par l'éducation et la capacité à mieux s'organiser.

  • Songe à Lampedusa est le dernier recueil de poèmes de Josué Guébo. Il est empreint de réalisme et écrit avec une belle écriture ronde, rythmée et libre : « ... Au rythme de ma fantaisie / Sans mimique / Sans préoccupation / Sans même souci d'élégance / Je réinventerais ... ». L'auteur nous fait voyager à travers le temps, il fait surgir en mémoire le chant magique de l'Odyssée. C'est avec ses propres souvenirs qu'il écrit une épopée des temps modernes, tout en plaçant l'espoir comme guide sacré des hommes. L'espérance d'accoster chaque fois sur un littoral significatif l'amène sur les rivages de Lampedusa, un caillou désertique et petit, une île italienne de pêcheurs appartenant à l'archipel des Pélages plus proche de l'Afrique que de l'Italie. La comparaison entre Ulysse et la situation du narrateur ne peut que nous atteindre et faire pencher notre regard sur l'errance d'un homme privé de territoire : « ... Malheureux qui comme Ulysse / Est un / Sans-papier. ... ». D'un mythe commun, Josué Guébo illustre une situation présente d'apatride. Et le lecteur sera touché par cette vérité. Il s'approche d'une recherche sur la Mémoire historique. Il place les poèmes au centre de l'homme et nous engage à partager l'espoir d'une émancipation par l'observation des causes dans ce que nous offre la matière du présent.

  • Comment imaginariser le réel ? C'est ce que tente Marie-Jo Bourdin dans ce livre plein d'enseignement sur le vécu traumatique de l'excision, le ressenti de personnes qui ont eu besoin de parler, dans l'après-coup, de cette pratique dont on sait qu'il est vain de la dialectiser et qu'un discours clinique, quel qu'il soit, dans un contexte interculturel mobilise d'autres fantasmes que celui du soin réparateur. En faire un problème de Santé Publique n'est pas une pirouette mais la seule approche paradigmatique qui vaille. Sortir de la stigmatisation toute personne qui s'estime atteinte dans son intégrité psychique ou génitale, c'est exercer un droit de solidarité et rappeler que le sujet n'existe que parce qu'il peut problématiser l'imaginaire, le symbolique et le réel. Comment éviter la fatigue de soi et accéder à l'estime de soi quand on est entièrement pris, consciemment et inconsciemment, dans la trappe du manque à être, quand on ne peut jouir de la construction d'un soi autobiographique ? Les récits de vie évoqués dans cet ouvrage ont la clarté de la simplicité. Écouter, accompagner, entendre et comprendre l'impensé n'est pas une tâche facile, mais elle est surmontable quand, à l'érudition, s'ajoute le décentrage. Les mots justes s'imposent et le vrai accompagnement peut alors s'engager comme un processus qui stimule l'élan vital et fait l'économie de la compassion débordante ou de la distance du déni. Ce livre fera certainement réfléchir sur les stratégies sanitaires et politiques à mettre en place devant de tels traumatismes même si certains pensent qu'en contextualisant, on peut faire l'impasse sur la femme « sujet » et non « objet » de toutes les peurs.

  • Pour Paul Dakeyo, le livre est devenu une passion que son cour pèse et soupèse à chaque instant de sa vie, tandis qu'il laisse son génie créateur s'illustrer, pour notre plaisir, dans des recueils de poèmes jaillis de la terre arable du songe, comme dirait Saint-John Perse, le songe, précisément, des siècles d'errance et de tribulations de son peuple noir agenouillé, tout habillé de prières, aux limites saintes de son horizon. Et c'est ainsi que nous verrons défiler « Les barbelés du matin », « Le cri pluriel », « Chant d'accusation », suivi de « L'espace carcéral », puis « J'appartiens au grand jour » (Prix européen de Poésie) aux éditions Saint-Germain-des-Prés à Paris, et un coup de sang, « Soweto, soleils fusillés » paru aux éditions Droit et Liberté. Des ouvres alignées d'une belle coulée sonore, des impulsions de la mémoire qui ont pris tout d'un coup l'aspect d'une consécration. Elles occupent fort bien la place qui leur est faite par des juges difficiles qui n'auront pas été abusés par l'effet de surprise. Ce sont des poèmes qui passent comme des vents de sable et n'épargnent rien, où nous avons pu admirer les cuivres d'un langage porté à son point extrême d'incandescence. Une voix qui ranime les grands pans de nos croyances fauchées par le vent de l'Histoire. Il s'agissait de dire avec les épices nécessaires, de convoquer à la rencontre des hommes, les forces énergétiques qui ont longtemps dormi dans le mystère ignoré des minerais obscurs. Et nous pensons ici encore à Saint-John Perse : « Et le poète est avec vous. Ses pensées parmi vous comme des tours de guet. Qu'il tienne jusqu'au soir, qu'il tienne au regard sur la chance de l'homme ! » Au fond, on pourrait se demander si l'écriture n'est pas, pour Paul Dakeyo, ce qu'il aime le plus, une cible qu'il veut atteindre et blesser ou caresser (c'est identique) par le truchement de l'édition ? La dernière opération sera l'alliance de l'encre et du sang. Et les éditions Silex indiquent le passage d'une dimension à une autre, du chaos émotionnel à l'harmonie spirituelle dans un monde rénové, du feu à l'ordonnance de ce feu. Et le poète noir camerounais se fait le conquérant d'un territoire neuf : La femme où j'ai mal.

  • La confrérie des chasseurs mandingues est une société d'initiation de type maçonnique. On y adhère sans distinction d'ethnie, de caste ou de religion. « La patrie du chasseur, c'est la brousse, sa famille les autres chasseurs », dit le code de la Confrérie. Le jour de l'admission d'un nouveau membre, le maître qui le reçoit lui rappelle : « Tu n'as désormais de mère et de père que Sanènè et Kòntròn, la mère et le père des chasseurs du monde entier. » Sanènè et Kòntròn sont l'incarnation de la droiture morale, de l'amour, maternel et filial, de la solidarité agissante entre les hommes.

  • Un poème dont on retiendra le foisonnement d'images étranges, insolites voire cruelles : le poète « donne à voir » au gré de ses « fantasmes » et les anaphores dont il use modulent un chant qui va crescendo, emporté par la vague d'un lyrisme débridé pour retomber dans la chute finale là où « commence la brisure ».

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