Fayard

  • "A la recherche de la peur", l'historien Jean Delumeau a réussi une peinture sans précédent de l'Occident du XIVe au XVIIIe siècle, tout à la fois histoire des mentalités, histoire de la vie quotidienne.

    L'auteur dépeint :

    I. "Les peurs du plus grand nombre" (peur de la mer, peur des ténèbres, peur de la peste, etc.) ;

    II. "La culture dirigeante et la peur" (l'attente de Dieu, la présence de Satan et de ses agents - le juif, la femme -, la sorcellerie...).


    Né à Nantes en 1923, agrégé d'Histoire, Jean Delumeau est depuis 1975 professeur au Collège de France. Il a derrière lui une oeuvre importante, marquée par des ouvrages qui lui ont valu une réputation internationale. Sa thèse sur Rome au XVIe siècle a été rediffusée dans une collection pour le grand public. La Civilisation de la Renaissance a obtenu le prix Gobert de l'Académie française en 1968. Les deux livres de la "Nouvelle Clio", Naissance et affirmation de la Réforme et Le Catholicisme entre Luther et Voltaire, ont ouvert de nouvelles voies à l'historiographie religieuse. Enfin, Le Christianisme va-t-il mourir ? continue de connaître un grand succès. Jean Delumeau est directeur de la collection "Les Temps et les Hommes" (Hachette) et codirecteur de la "Nouvelle Clio" (PUF).

  • Peu de livres, en ce XXe siècle, ont, autant que celui-ci, paru en 1966, marqué non seulement la corporation des historiens mais aussi le public. Eblouissant par la nouveauté du propos comme par le style, il fut en son temps salué - ou dénoncé - pour sa force de suggestion et son caractère corrosif, voire iconoclaste. Pour la première fois ou presque, il ne s'agissait plus de statufier (ou encore de dénigrer) le Grand Roi, mais de faire le portrait d'une société dans son épaisseur et sa complexité, et de saisir les ressorts du dialogue (souvent difficile) qu'elle entretenait avec son souverain.

    Ce livre a ouvert à la recherche de multiples chantiers, souligné des lacunes, indiqué des pistes. Vingt-cinq ans après, les travaux - souvent d'une exceptionnelle qualité - qu'il a suggérés ont très largement confirmé et établi ce qui avait pu apparaître aux censeurs de 1966 comme une série d'intuitions hardies et d'assertions arbitraires. En des pages nouvelles, Pierre Goubert en dresse ici un bilan qui précise, complète, enrichit ce "grand classique" qu'est devenu et demeure Louis XIV et vingt millions de Français.

    Professeur émérite à l'université de Paris-I, Pierre Goubert est le meilleur spécialiste actuel de l'Ancien Régime. Il est l'auteur, chez Fayard, de très grand succès: Initiation à l'histoire de la France (1984) et Mazarin (1990).

  • "La majorité des Français pensait comme Bossuet: tout d'un coup, les Français pensent comme Voltaire: c'est une révolution", écrivait Paul Hazard dans ce livre désormais classique. De 1680 à 1715 s'affrontent en effet les idées les plus contradictoires et les plus puissantes. L'ordre classique, qui avait repris force après la Renaissance, paraissait éternel. Or, vers 1680, tout se met à bouger. Un air extérieur semble souffler dans le solennel édifice; des esprits ont l'audace de prétendre que les Modernes valent bien les Anciens, que le progrès doit l'emporter sur la tradition, la science sur la foi. "Il s'agissait de savoir si l'humanité continuerait sa route en se fiant aux mêmes guides ou si des chefs nouveaux lui feraient volte-face pour la conduire vers d'autres terres promises." Une époque charnière donc, où l'esprit de doute surgit partout. Le goût des récits de voyage élargit les horizons et ébranle les certitudes acquises; on discute de la Bible, de l'authenticité des textes sacrés, des mystères; les libres penseurs font la guerre à la tradition; on parle de religion naturelle, de mort naturelle, de droit naturel, on rêve d'une ère de bonheur terrestre fondée sur la raison et sur la science, les philosophes prônent la tolérance. C'est ce formidable bouillonnement d'idées et d'hommes que décrit Paul Hazard, retraçant ici en quelque sorte l'histoire des origines de l'Europe contemporaine.

  • Pour beaucoup de nos contemporains, la Cour n'est qu'un lieu de divertissements et de plaisirs, les courtisans, des gens oisifs et inutiles. L'escadron volant de Catherine de Médicis, le scandale des Poisons, l'affaire du Collier résumeraient son histoire.
    En réalité, loin d'être un archaïsme, la cour de France est, depuis François Ier, une création de l'Etat moderne. Instrument de pacification nobiliaire, elle a permis à la monarchie de s'affermir. Foyer de culture et de civilisation, elle a été un modèle imité de l'Europe entière. Trois siècles durant, les Valois puis les Bourbons ont ainsi forgé une subtile mécanique, portée à son apogée par Louis XIV, rayonnante mais déjà dénaturée sous ses successeurs.
    Réfutant les légendes et les clichés, Jean-François Solnon montre dans cet ouvrage - le premier consacré à la cour de France - les forces et les faiblesses de l'institution la plus brillante des temps modernes. Tant il est vrai qu' "un monarque sans cour est un grand arbre déraciné que le moindre coup de vent renverse".

    Jean-François Solnon est maître de conférences à l'université de Franche-Comté.

  • Pourquoi l'Europe est-elle devenue chrétienne ? Une évangélisation pacifique des populations a bien évidemment existé ; mais très tôt la force, et notamment la force publique vint s'ajouter ou se substituer au pouvoir de conviction des prédicateurs. Malgré la qualité de leur appareil législatif et administratif, les empereurs romains ne parvinrent cependant jamais à convertir l'ensemble de leurs sujets. Lorsque le dernier d'entre eux fut déposé en 476, l'Occident passa définitivement sous la domination de rois germaniques, dont à cette date aucun n'était catholique. Les politiques civiles de coercition religieuse disparurent et l'on put même douter que le christianisme survive à l'anéantissement de l'Empire.
    Pourtant, trois siècles plus tard, l'Europe ne connaissait plus qu'une seule religion, le christianisme, et dans sa variante catholique, non pas arienne.
    Pour les contemporains, le phénomène parut mystérieux, car il était paradoxal.
    Les peuples barbares, vainqueurs de la puissance romaine, avaient accepté de se soumettre à la religion de leurs vaincus De façon plus extraordinaire encore, des évêques isolés et des législateurs d'États embryonnaires étaient parvenus à réaliser ce que Rome n'avait pas même rêvé d'accomplir. Comparer l'ampleur des réalisations à la modestie des moyens ne peut qu'amener à réviser l'idée que le christianisme a été imposé par la force. À moins que notre définition de la contrainte religieuse se révèle imparfaite face aux mentalités de ces siècles obscurs... Dans un âge d'inquiétude, la participation collective à des rituels d'unanimité ou la reconnaissance de signes surnaturels ont pu fléchir les consciences, sans pour autant les violer. De multiples facteurs sociaux, économiques ou culturels et intellectuels se sont superposés, comme autant de formes de pression subtiles qui amenèrent les individus au baptême (l'attitude changeante des monarques barbares envers les juifs fournit aussi quelques intéressants points de comparaison.).

    Étendue dans l'espace à toute l'Europe occidentale sur pas moins de trois siècles, cette enquête rigoureuse et nuancée restitue ainsi le passage de l'Occident au christianisme dans toute sa complexité. En multipliant les angles de vue, elle propose une nouvelle approche du concept de liberté religieuse en un temps où convaincre et contraindre ne constituaient pas nécessairement des démarches opposées. Ce livre fera date.

  • Il est banal de dire que le XVIIIe siècle a vu se déplacer la vie sociale de la Cour vers la Ville, de Versailles vers Paris. Mais il ne suffit pas d'énumérer des anecdotes prenant pour cadre les salons de Mme du Deffand et de Mme Geoffrin, et de citer les écrivains ou les artistes qui les ont fréquentés. Ce qu'il faut comprendre, c'est la signification historique d'une forme de sociabilité. Ce livre offre, pour la première fois, une véritable histoire sociale et culturelle des salons parisiens du XVIIIe siècle, et permet de réviser de nombreuses idées reçues. Ces salons n'étaient pas, comme on le dit trop souvent, des lieux de discussion critique permettant de diffuser largement les idées des Lumières, mais bien plutôt les centres de la sociabilité mondaine, dévolus aux plaisirs de la table et du mot d'esprit, au théâtre de société comme aux intrigues politiques. C'est dans les salons que se recomposent les identités aristocratiques, que se forment les réputations littéraires et politiques, et que se prépare l'accès à la Cour. Le loisir lettré et les pratiques culturelles des salons deviennent alors un élément essentiel de la distinction aristocratique et de l'imaginaire national, tandis que de nombreux écrivains des Lumières adhèrent aux pratiques et aux idéaux des élites parisiennes et de la noblesse de Cour.

  • Les choses aujourd'hui banales ne l'ont pas toujours été. De l'alimentation à l'habitat, la vie de nos ancêtres était conditionnée par les excès ou les insuffisances de la nature, et les objets qu'ils utilisaient chaque jour passaient d'une génération à l'autre, sans que nul ne songe à en acquérir de nouveaux. C'est à une vaste réflexion sur le passage de cette société traditionnelle à la société moderne que nous invite ici Daniel Roche.

    Les changements sont perceptibles bien avant la Révolution. Dès le XVIIe siècle, l'exemple des villes et des riches, le développement des échanges commerciaux, la multiplication des innovations et des inventions commencent à bouleverser le rapport que les hommes entretiennent avec les objets. Les exigences et les sensibilités de chacun évoluent. Peu à peu, car " tous nos besoins se tiennent ", les modes de vie vont se transformer: les maisons et leur ameublement, leur chauffage et leur éclairage; les vêtements et la nourriture, sous l'effet de l'accélération des modes et de la montée du goût;
    Ou encore les usages de l'eau, liés à un souci d'hygiène croissant.

    Autant de changements dans la vie matérielle qui sont les prémisses de la société de consommation, et dont les répercussions sont aussi bien sociales que politiques. L'homme entouré d'objets n'est-il pas prisonnier, se demande Rousseau? A peine apparaissent les premiers signes de l'accroissement de la production que déjà s'engage un débat sur la valeur morale des choses, sur l'écart qui se creuse entre le développement du commerce et de l'industrie, gage de la civilisation, et le recul des solidarités entre les hommes.

    Daniel Rocheest professeur à l'université de Paris-I et directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Lumières, en particulier Les Républicains des Lettres (Fayard, 1988), La Culture des apparences(Fayard, 1989) et La France des Lumières(Fayard, 1993), il a reçu le Grand Prix national d'histoire pour l'ensemble de son oeuvre.

  • Fondée vers 1725 par des émigrés britanniques fidèles aux Stuarts, la maçonnerie n'apparut en public qu'en 1737. La nouvelle Société séduisit l'aristocratie, la bourgeoisie et jusqu'aux couches populaires. Le pouvoir la toléra. L'ordre recéla en son sein deux courants: l'un rationaliste et philosophique, l'autre mystique et occultiste. Il acclama la Révolution, puis se divisa. Ecole de l'Egalité au XVIIIe siècle, il devint au XIXe celle du Libéralisme.

    L'auteur: Pierre Chevallier, professeur émérite à l'Université de Paris-XII, auteur de l'Histoire de la Franc-Maçonnerie française (1725-1945), a aussi publié en 1979, Louis XIII, roi cornélien et en 1981, La Séparation de l'Eglise et de l'Ecole, Jules Ferry et Léon XIII.

  • Napoléon fit de l'ordre un instrument du pouvoir. La Restauration le toléra en le surveillant de très près. Louis-Philippe le suspecta. Il s'enflamma pour 1848, se soumit après le 2 décembre 1851, se réveilla sous l'Empire libéral. Il se convertit alors au positivisme et s'opposa à l'Église qui le condamna. En 1877, le Grand Orient donna congé à Dieu et jusqu'en 1940, l'ordre fut l'Église invisible de la République.

    L'auteur: Pierre Chevallier, professeur émérite à l'Université de Paris-XII, auteur de l'Histoire de la Franc-Maçonnerie française (1725-1945), a aussi publié en 1979, Louis XIII, roi cornélien et en 1981, La Séparation de l'Eglise et de l'Ecole, Jules Ferry et Léon XIII.

  • De la Cour d'Espagne au ghetto italien, tel fut le singulier destin de Fernando Cardoso, médecin marrane et apologiste juif. Né en 1604 au Portugal, élevé en Espagne, Cardoso, grâce à de brillantes études, devint médecin à la Cour de Philippe IV. Intellectuel respecté, il connut les plus grands de son temps _ dont Lope de Vega _ qui le tinrent pour l'un des leurs. Comme nombre de descendants de Juifs convertis de force, Cardoso menait une existence ouvertement chrétienne et clandestinement juive. En 1648, au faîte de sa gloire, il quitte brusquement l'Espagne et se réfugie en Italie. A Venise d'abord, dans le ghetto de Vérone ensuite, où il finira ses jours, il professe publiquement le judaïsme. Signant désormais Isaac Cardoso, il publie l'un des plus beaux textes de l'apologétique juive: Las Excelencias de los Hebreos.

    A travers cette biographie peu commune, Yosef Hayim Yerushalmi a profondément renouvelé la vision du marranisme. Pour la première fois, l'histoire des Crypto-Juifs d'Espagne et du Portugal n'était plus saisie dans une seule dimension _ espagnole ou juive _ mais dans le contexte des structures sociales, de la culture et de l'antisémitisme chrétiens de la péninsule ibérique et d'un judaïsme alors bouleversé par des courants messianiques. Elle révélait les mille canaux par lesquels la culture juive irriguait l'identité du marranisme.

    Cette enquête historique modèle, pistant les hommes, traquant les faits ignorés ou refoulés, découvrant des archives inédites, mesurant la véritable ampleur d'un des phénomènes clés de l'histoire du judaïsme et de l'histoire hispano-portugaise, fait, depuis sa publication en langue anglaise, figure de classique.

    Yosef Hayim Yerushalmi est professeur à l'Université Columbia, où il occupe la chaire Salo Wittmayer Baron d'histoire, de culture et de société juives et où il dirige le Centre d'études juives et israéliennes. Membre de l'American Academy of Arts and Sciences, membre honoraire de l'Academia Portuguesa da História, il est notamment l'auteur de Zakhor. Histoire juive et mémoire juive, dont la publication en langue française (1984) fut saluée comme un événement.

  • Le concert de louanges décernées par l'ensemble du monde à notre gastronomie, ajouté à l'intérêt des Français pour les plaisirs de la table, pose un réel problème historique et géographique: quand, comment et où a germé, fleuri et rayonné la haute cuisine à la française? Pourquoi dans l'Hexagone et non dans les autres pays européens (par exemple l'Italie), alors qu'il existe partout des produits de qualité, des mets de choix et des amateurs éclairés? Il importe de comprendre le processus séculaire qui - à la faveur de l'aimable laxisme de l'Eglise en ce domaine et grâce aux modèles proposés par la Cour et la haute aristocratie puis la bourgeoisie - a permis, depuis la Renaissance, à cette réputation de s'établir. Aujourd'hui, quelque peu endormis sur leurs lauriers, les Français auraient pourtant tort de se croire à jamais les meilleurs. Quelques douzaines de chefs de génie ne sauraient faire oublier ni la banalité et la pauvreté gustative qui menacent bien des tables familiales ni les assauts venus d'outre-Atlantique. Il faut éduquer le goût, inciter le secteur agro-alimentaire à rechercher la qualité et l'authenticité, faire reculer l'uniformité qu'engendre une productivité dévoyée. Que les Français se persuadent à nouveau de manger vrai, et ils guériront peut-être de la maladie de langueur qui les atteint parfois. Professeur de géographie à l'université de Paris-Sorbonne, Jean-Robert Pitte s'intéresse particulièrement aux phénomènes culturels dans leurs rapports avec l'espace. Parmi ses ouvrages, on peut citer l'Histoire du paysage français (1983) et Terres de Castanide, Hommes et paysages du châtaignier des origines à nos jours (Fayard, 1986).

  • S´il est des siècles obscurs dans l´histoire européenne, ce sont bien les IXe et Xe siècles. Obscurs certes parce que les sources sont maigres, mais obscurs surtout parce que les historiens les ont réputés tels : négligeant le siècle et demi qui sépare le glorieux règne de Charlemagne du surgissement de la dynastie capétienne, ils n´ont pas tous su voir combien cette période a été importante.
    Qu´on l´envisage à travers l´évolution du statut des personnes, des techniques ou encore de la monnaie et des échanges, il est en effet évident, à qui sait vraiment lire les textes et faire siennes les découvertes de l´archéologie, que c´est au Xe siècle - et non après - qu´il faut situer la première croissance de l´Occident. Dans l´Allemagne occidentale comme dans la France et l´Italie d´aujourd´hui (pays sur lesquels s´étendait jadis à peu près l´Empire carolingien), les phénomènes sont concomitants : mieux exploitée par davantage d´hommes socialement insérés dans une famille de type nouveau, la terre donne de meilleurs rendements, ce qui enclenche le cercle vertueux d´une première croissance. A cette aune, les successions dynastiques, les révolutions de palais et les guerres sont des épiphénomènes sur lesquels on aurait tort de s´attarder trop longuement.

    Multipliant les enquêtes et études de cas précis sur des questions qui passaient pour insolubles en déployant une érudition époustouflante - et toujours passionnante -, Pierre Toubert donne ici un livre pionnier qui sera, n´en doutons pas, le point de départ d´un profond renouvellement historiographique.

  • Chaque société a les vieillards qu'elle mérite: l'histoire antique et médiévale le démontre amplement. Chaque société sécrète un modèle d'homme idéal, et c'est de ce modèle que dépend l'image de la vieillesse, sa dévaluation ou sa mise en valeur. La Grèce classique, tournée vers la beauté et la force, relègue les vieux à une place subalterne. Au Moyen Age, le vieillard joue son rôle tant qu'il peut tenir le goupillon, l'épée, la bêche ou le livre de comptes. La seule limite est l'incapacité physique. En fait, il n'y a pas de troisième âge:
    Il y a la vie et la mort. A partir du XIVe siècle, le poids des vieux s'accroît dans la société et entraîne un regain de critique contre les vieillards. La satire des mariages entre des hommes âgés et des jeunes femmes revient à la mode, comme elle l'était à l'âge de Plaute. Quant à la Renaissance, elle renoue avec les idéaux des Gréco-Romains. Ronsard recommande de cueillir " les roses de la vie ", mais dans le même temps, les vieillards actifs n'ont jamais été aussi nombreux: l'amiral Doria, septuagénaire, lutte contre l'octogénaire Barberousse, Michel Ange atteint 89 ans et Le Titien, 99...

    L'ambiguïté fondamentale de l'attitude envers la vieillesse se retrouve cependant tout au long des siècles, car si le vieillard se plaint de son grand âge, il en tire gloire et cherche à prolonger ses jours. La fontaine de jouvence n'a-t-elle pas toujours été le plus fol espoir de l'homme occidental?

    Né en 1946, agrégé, docteur en Histoire et docteur ès Lettres, Georges Minois est spécialisé dans l'histoire des mentalités religieuses du Moyen Age et de l'Ancien Régime. Il a consacré sa thèse d'Etat à la réforme catholique en Basse-Bretagne. Il enseigne actuellement à Saint-Brieuc.

  • Le roi est une figure universelle. Dans toutes les civilisations, il a donné naissance à de nombreux mythes - mythes eschatologiques, mythes cosmiques, mythes de renouvellement et d'éternel retour - et symboles - celui de la fertilité et de la fécondité, celui de l'unité et de la nation, celui du salut en particulier. Remontant à l'origine des temps, il constitue, avec le prêtre, l'une des figures les plus importantes que l'homme a élaborées tant son rôle apparaît essentiel dans l'histoire politique, sociale, économique et militaire.

    Le roi chrétien, le Fils du Ciel chinois, l'Inca, l'empereur romain ou le basileus byzantin, au-delà de la diversité des monarchies qu'ils incarnent, présentent une évidente parenté. Qu'il s'agisse de ses insignes - le trône, la couronne, le sceptre - ou, plus profondément, de ce qu'il représente pour son peuple, bien des traits fondamentaux définissent le roi, et d'abord sa sacralité. Tenant son pouvoir de Dieu (ou des dieux) et des hommes, en harmonie avec Dieu, dont il reçoit une force spécifique qui lui permet de régner, il est aussi un homme, en qui tous se reconnaissent. Il est donc au point de contact du ciel et de la terre, nombril de l'univers, axe cosmique. Responsable de son peuple, au point de devoir parfois s'immoler pour lui, il doit assurer son bonheur en le protégeant, en se montrant juste. C'est là sa première tâche.
    Généreux, bon, guérisseur, il doit contrôler la régularité des phénomènes naturels, gages de fertilité et de fécondité - faute de quoi il n'est plus un vrai roi, mais un usurpateur.

    Jean-Paul Roux, historien orientaliste, a consacré une large part de son oeuvre à l'étude des peuples turcs et mongols ainsi qu'à l'histoire comparée des religions. On lui doit, outre de nombreux articles, plusieurs livres de synthèse dont La Religion des Turcs et des Mongols, Le Sang, mythes, symboles et réalités, Jésus.

  • A qui tente d'établir un atlas et une chronologie des meurtres politiques, trois évidences s'imposent. Nulle société n'a été continûment à l'abri du meurtre politique sous ses aspects divers. Mais il est des temps historiques où le meurtre connaît une fortune remarquable: le XVIe siècle européen, par exemple; ou encore le XXe, où, sous la forme de la terreur de masse et des mouvements terroristes, il gagne plus ou moins tous les continents. Il est aussi des moments où le meurtre politique régresse et apparaît plutôt comme un moyen exceptionnel de résoudre des conflits de pouvoir. Pourtant, à cette conception qui met à un moment ou à un autre toutes les cités sur le même plan et qui fait du meurtre politique la clé des épisodes tragiques de leur histoire, un pays - peut-être pas le seul, mais son exemple est le plus éclatant, s'agissant d'un grand pays d'Europe - fait exception: la Russie.

    L'histoire de ce pays dans lequel Tocqueville, lorsqu'il scrute l'avenir, discerne qu'il est appelé " par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains la moitié du monde " à égalité avec les seuls Etats-Unis, dont il dit que le monde " découvrira tout à la fois la naissance et la grandeur ", est avant tout une histoire continue du meurtre politique. Du moment où se fonde la Russie, au IXe siècle, et où commence sa christianisation, jusqu'à l'apogée prévue par Tocqueville, il n'est guère de génération qui n'y ait assisté, pétrifiée, à l'éternelle liaison entre meurtre et politique. Les temps de répit, dans ce pays, ce sont les guerres et les invasions qui les ont apportés, autres formes de violence et de mort, mais dont l'avantage est qu'agissant de l'extérieur, elles unissent pour un temps pouvoir et société contre l'ennemi porteur de mort.

    Cette longue tradition meurtrière a sans nul doute façonné une conscience collective où l'attente d'un univers politique pacifié tient peu de place, tandis que la violence ou sa crainte y sont profondément ancrées. De ce malheur si profondément ressenti à tous les âges, que les esprits superficiels nomment l'âme russe, l'on peut se demander où est la cause, où est l'effet. Est-ce le meurtre politique trop longtemps utilisé qui a produit une conscience sociale malheureuse et soumise, et, par là, incapable d'imposer, comme ailleurs, un autre cours au politique? Ou bien est-ce cette conscience malheureuse, épouvantée, qui appelle sur elle, sinon la colère des dieux, du moins le déchaînement des meurtriers.
    Hélène Carrère d'Encausse

  • Avec leur cortège de belles espionnes, de faux moines et de vrais aventuriers, les affaires d'espionnage dont Lucien Bély a retrouvé la trace sont souvent des ébauches de romans. Aristocrate, marchand, prêtre, voyageur anonyme, le bon agent secret doit ressembler à tout le monde. A la moindre alerte, il disparaît.

    Au-delà du pittoresque, cette formidable enquête sur l'information et la diplomatie à l'aube des Lumières nous plonge au coeur des sociétés modernes. Si _ raison d'Etat oblige _ les princes de l'Europe ont leurs réseaux de renseignement, dans la réalité l'espionnage justifie la surveillance policière mais suscite aussi la fabulation.

    A l'univers du doute et du soupçon qu'est par définition l'information secrète s'oppose celui des ambassadeurs, monde de l'éclat, de la certitude, de la cérémonie publique. Le parfait négociateur doit être l'image du souverain à l'étranger. Transplanté dans un monde différent, il doit apprendre à le connaître et chercher à le séduire.

    A suivre au jour le jour ces hommes qui s'efforcent d'organiser l'Europe, on voit apparaître " une profession à part ", celle de " négociateur ", mise en valeur au début du XVIIIe siècle par le congrès d'Utrecht. On découvre aussi que l'Histoire s'écrit autant à coups d'hésitations et d'erreurs que de décisions bien pesées.

    Etape essentielle dans l'histoire de la diplomatie, Utrecht témoigne d'un art de vivre européen, du culte de la langue française, du goût de la conversation, mais surtout d'un idéal commun, l'oeuvre de paix. Après tant de guerres, et malgré les menaces de rupture, une paix fut signée. La diplomatie définissait un ordre politique durable et répondait aux aspirations des peuples en travaillant à leur bonheur. La même année, l'abbé de Saint-Pierre publiait son Projet de paix perpétuelle. Au lendemain de la guerre de Succession d'Espagne, les valeurs pacifiques l'emportaient pour un temps sur la gloire de la guerre.

    Lucien Bély, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé d'histoire, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers, docteur ès lettres, est professeur d'histoire moderne à l'Université Charles-de-Gaulle de Lille.

  • La publication de ces textes inédits, dix ans après Magistrats et sorciers dans la France du XVIIe siècle, a relancé le débat sur le véritable rôle des poursuites intentées aux sorcières dans l'ancienne France. Ceux qui y prennent la parole viennent de tous les horizons: juristes, médecins, théologiens. Leurs témoignages reconstituent l'atmosphère polémique du temps autour des grandes et petites affaires qui passionnèrent une partie de l'opinion.
    Au fil de leurs récits, comme le montre Robert Mandrou dans sa présentation, le scepticisme à l'égard de l'intervention de Satan dans les affaires humaines progresse. En fait, les documents rassemblés ici révèlent deux mondes profondément différents. Les possédées citadines, en elles-mêmes source de scandale parce qu'elles appartiennent à la bourgeoisie et à la petite noblesse, comme c'est le cas à Loudun, et les sorcières villageoises, dont les bûchers n'émeuvent guère que leurs proches.
    Ces textes mettent aussi en évidence la volonté du pouvoir politique de ne pas laisser se multiplier les foyers d'infection satanique qui désolaient la plupart des provinces. L'ordonnance de Colbert transformant la sorcellerie en délit d'escroquerie (1682) fut une solution radicale. Comme Malebranche l'écrivait, là où les sorciers ne sont pas poursuivis, il n'y en a pas.

  • Les contes ont une histoire. Ils ne sont pas hors du temps, mais s'inventent et se transforment au fil des différentes versions dont ils sont l'objet: formes orales traditionnelles, éditions lettrées ou populaires, chansons, pièces de théâtre, vies de saints, images,... Les contes évoluent selon la société qui les produit, celle qui les transmet et celle qui les reçoit. Ainsi, en Bretagne, sous l'influence de Gilles de Rais, le sadique Barbe-Bleue initie sa femme à une sexualité déviante et la tue lorsqu'elle lui annonce la naissance d'un héritier. A Marseille, une corporation d'artisans transforme l'histoire de Geneviève de Brabant pour redorer son blason; à Lille, des montreurs de marionnettes et de lanternes magiques font de Geneviève, épouse calomniée, une amoureuse passionnée... Le conteur ne se contente pas de broder sur un thème donné. Tout son talent consiste précisément à savoir adapter son récit à son auditoire. Les éditeurs de la Bibliothèque bleue _ cette collection d'ouvrages vendus par les colporteurs _ le savaient bien qui ont modifié les contes en fonction de ce qu'ils supposaient être l'attente du public. De même, au XVIIIe siècle, selon les éditeurs ou les conteurs, la fille aux mains coupées est tour à tour une sainte ou une prostituée, tandis que les romantiques, clercs aussi bien que lettrés, associeront la Vénus d'Ille à sainte Agnès ou à la Vierge Marie. Au cours des siècles, les contes nous offrent leur richesse pour comprendre l'étroite relation qui n'a cessé d'exister entre ceux qui les disent, ceux qui les écoutent ou ceux qui les lisent. Catherine Velay-Vallantin est Maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

  • Ce qui change le moins chez l'homme, ce sont les questions qu'il se pose sur lui-même. A toutes les époques, sous toutes les latitudes, dans toutes les sociétés, il a éprouvé les mêmes angoisses, nourri les mêmes doutes, formulé les mêmes interrogations sur son identité, sur le sens de sa vie, de la douleur et de la mort, sur les meilleurs moyens d'être, d'avoir, de durer, de transmettre. A certaines époques, il a trouvé à ces questions des réponses naturelles, cohérentes, rassurantes. Puis le doute s'est réinstallé, les certitudes ont vacillé, les interrogations ont resurgi, des convictions se sont opposées, des ordres se sont dissous. Ainsi en est-il de la propriété. De tout temps, on s'est demandé quelle était la meilleure façon de l'organiser, la plus juste, la plus libre. On a cru parfois le savoir. D'aucuns ont soutenu que l'homme évoluait, au rythme d'un progrès irréversible, de la propriété communautaire à la propriété individuelle. D'autres ont affirmé que l'évolution et les luttes allaient exactement en sens contraire. D'autres enfin ont rêvé d'une société sans propriété, ni privée, ni collective. Il m'a semblé découvrir qu'il y avait, derrière chacune des conceptions de la propriété qui se sont succédé et entrechoquées depuis des millénaires, comme un signal toujours présent, comme une obsession incontournable que je résumerai ainsi: ce que cache la propriété, c'est la peur de la mort. J.A.

  • Quel est le responsable des malheurs qui accablent l'humanité ? Après bien des hésitations, les premiers pères de l'Eglise sont allés chercher l'explication dans le vieux mythe biblique d'Adam et Eve. Les évêques du concile de Trente en ont fait un dogme, affirmant que la faute du premier homme a corrompu la nature humaine. Dès lors, la doctrine du péché originel a façonné la morale chrétienne et, plus largement, l'image de l'homme. Théologiens et moralistes y ont trouvé argument pour condamner la sexualité, mais aussi pour affirmer la supériorité de l'homme sur la femme et le caractère inéluctable de la souffrance, ou pour justifier l'injustice de l'ordre social. Le mythe de la faute primordiale a succombé au rationalisme des Lumières, mais il resurgit régulièrement sous d'autres formes. Depuis deux siècles, les sciences humaines s'efforcent de relativiser le bien et le mal. Toutefois l'homme se libère difficilement du sentiment de sa faute, et s'il ne se sent plus responsable de la faute commise par Adam, il commence à culpabiliser pour le futur. La biogénétique est-elle le nouvel arbre de la connaissance du bien et du mal ? C'est en mangeant la pomme qu'Adam s'est affirmé en tant qu'homme, c'est-à-dire en tant qu'être indépendant et libre. Croyant ou non, tout être humain passe sa vie à se heurter à ses limites. En ce sens, le mythe d'Adam gardera probablement longtemps sa valeur.

    Georges Minois, professeur d'histoire, est l'auteur de nombreux ouvrages de synthèse sur la culture occidentale. On lui doit en particulier une Histoire de l'athéisme (Fayard, 1998) et une Histoire du rire et de la dérision (Fayard, 2000).

  • En mettant sur pied les secrétariats d'État en 1547 et l'administration suprême des finances en 1552, Henri II a été le fondateur des institutions ministérielles de la monarchie d'Ancien Régime. Celles-ci, dans leurs croissances respectives, se sont développées selon des processus différents.
    Les secrétariats d'État, en effet, ne formèrent jamais qu'un seul département, alors que, pour créer, recueillir, compter et employer les ressources de l'État, les finances recoururent à un mode de travail collégial, se subdivisant en plusieurs départements, confiés chacun à un intendant des finances.
    Dépendant du surintendant, puis, à partir de 1665, du contrôleur général, les intendants des finances furent ses associés autant que ses subordonnés, car, de par leurs statuts, ils faisaient tous partie du Conseil du Roi. Cette commune appartenance au Conseil les poussait à se considérer comme formant ensemble un Conseil, et ainsi à concurrencer les séances ordinaires de ceux du Roi.
    Marquée par la recherche du statut convenant le mieux aux plus hautes charges d'un État moderne et par les initiatives prises à cette fin par Sully, Colbert, Pontchartrain et Desmaretz, l'administration centrale des finances a atteint son apogée sous Louis XV, avant d'être perturbée vers la fin de son règne, puis, sous Louis XVI, piétinée par Necker et ensuite remise sans cesse en chantier.

    Spécialiste de l'histoire de l'État sous l'Ancien Régime, Michel Antoine, après avoir été conservateur aux Archives nationales, maître de recherches au CNRS et professeur à l'université de Caen, a été directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études (IVe section). Il est l'auteur de nombreux ouvrages très novateurs sur l'Ancien Régime, en particulierLe Conseil du roi sous Louis XV (1971) et une exceptionnelle biographie deLouis XV(Fayard, 1989).

  • Entre l'affaire Calas et l'affaire du Collier de la reine, d'innombrables affaires ont marqué la fin de l'Ancien Régime. affaires d'escroquerie, querelles de ménage, abus sexuels, autant de drames privés dont les protagonistes sont alors au centre de procès retentissants. A partir de 1770, toute une génération d'avocats ambitieux vont en effet transformer le tribunal en scène de théâtre et peu à peu contribuer à la naissance de l'opinion publique.

    Ce sont ces " causes célèbres " que raconte ce livre, en montrant le rôle des avocats et le succès populaire croissant des mémoires qu'ils rédigent pour défendre leurs clients. Prenant le relais des philosophes, ils y soulèvent sur un ton de plus en plus personnel les grandes questions qui agitent la société et dénoncent explicitement la tyrannie de l'administration, la morgue des aristocrates, le pouvoir arbitraire. Procès après procès, les histoires intimes ou " particulières " alimentent une vaste littérature judiciaire dont le sens politique devient évident: un cas d'adultère est assimilé à la rupture du contrat social, la défense d'une servante est prétexte à la mise en accusation du système judiciaire, la révolte d'un village, à la suite des abus du seigneur, devient le symbole de la nation tout entière. Ainsi se répand l'idée d'un " tribunal de la nation " que les avocats veulent ériger en juge suprême de leurs causes.

    Sarah Maza, spécialiste de l'histoire culturelle des Lumières, est professeur d'histoire à la Northwestern University. Elle est l'auteur de Servants and Masters in Eighteenth-Century France.

  • De 1877 à 1940, opportunisme, radicalisme et socialisme dominèrent tour à tour l'ordre. Animé par la volonté de laïciser l'Etat et la Société, il salua comme une victoire la Séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il ne put obtenir la fin de l'enseignement libre par la création d'une école unique d'Etat. Très attaqué par ses différents adversaires, les affaires Stavisky et Prince (1933-1934) leur permirent une offensive en règle. La défaite de 1940 se traduisit par la proscription de l'ordre par Vichy. La libération en 1945 vit la renaissance, en plusieurs obédiences du Phénix maçonnique. Pereat ut vivat. (Qu'il périsse pour qu'il revive.) L'auteur: Pierre Chevallier, professeur émérite à l'Université de Paris-XII, auteur de l'Histoire de la Franc-Maçonnerie française (1725-1945), a aussi publié en 1979, Louis XIII, roi cornélien et en 1981, La Séparation de l'Eglise et de l'Ecole, Jules Ferry et Léon XIII.

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