FeniXX réédition numérique (L'Aube)

  • « Je rapporte les tranches d'une autre vie possible de cette femme ou la mienne, à grands traits, sans donner de détails particuliers, n'en pouvant trop donner, comme si ma mémoire s'était, elle aussi, chargée de sable volatil qui rendrait le tout flou, j'aime aussi ces souvenirs, ceux qui restent accessibles, d'autant que seul à en posséder vraiment les clés, je n'ai aucun besoin de raconter autre chose que ce que j'aime, particules triées sur le volet des plaisirs subtilement sélectionnés par une mémoire particulière, la mienne... » Louis Maspero nous confie ici son second roman. Un roman d'amour fait de murmures et de chair, d'une nature complice et multiple qui mêle rêves et fantasmes à la réalité du quotidien. La confirmation d'un talent d'écrivain.

  • « L'amour. Tordre le temps et du monde recréer la durée. Est-ce pour cette raison que deux corps s'entremêlent, grisés, enfiévrés dans l'espace d'un lit et qu'au pied de leur nudité le néant gît dans l'océan des possibles ? » Aloïs et Carlotta, par les jeux de l'amour et du langage, nouent leur histoire autour de multiples personnages qui hantent deux villes-symboles, Bruxelles et Tanger. Ali Serghini, écrivain marocain de langue française, nous livre ici son premier roman.

  • « Les bruits se sont tus, les arbres et la rivière dansaient dans une sorte de brouillard, il se tenait légèrement renversé, en appui sur son bras gauche, faisant de sa main droite des signes, des dessins sur la terre ; pendant que je creusais, je sentais son souffle dans mon cou, sur ma nuque ; j'ai levé les yeux vers lui, il a renversé la tête en arrière, comme pour jouer ou pour fuir, ne pas voir ou pour quoi il riait. Je ne bougeais plus ; lui, toujours en appui sur son bras gauche, a glissé sa main droite dans son maillot, recouvrant de celle-ci l'amas de son sexe ; le soleil partout, le ciel, et ce silence ; la sueur ruisselait de mes aisselles, il riait, sa main pétrissait son sexe qui se tendait à travers le maillot ; le soleil ; d'un geste je l'ai poussé en arrière, il est tombé allongé sur la terre, bras et jambes écartés, presque nu, allongé, il riait » Un village, l'été. La chaleur, une touffeur d'images et d'odeurs, traversées par les jeux de jeunes garçons au bord de la rivière. Bernard Desportes, dans une écriture ciselée, nous fait vivre une belle et tragique histoire d'amour.

  • Une petite fille, née Européenne dans une ville du haut plateau algérien, raconte. Elle grandit, la puberté la traverse. En même temps, l'Algérie se disloque. L'entourage vit dans la violence le passage de l'Histoire. Crimes, terreurs, sang. Le livre croise le récit de ces deux blessures. Écriture singulière, comme séchée au soleil, dénuée de la moindre parure, qui capte dès les premières lignes et tient le lecteur, jusqu'au bout. Neutralité habitée, qui envoûte. C'est ici un premier roman : on pourrait risquer le pari que cette voix n'a pas fini de nous inquiéter de son timbre.

  • « Il est tout à fait déplacé. dit-il quand après la confirmation d'un rendez-vous un second message vient annuler le premier - avançant ce rendez-vous d'un quart d'heure - de s'en réjouir précipitamment. En apparence, il s'agit d'un « plus toi ». mais en vérité il s'agit seulement d'un « mieux frapper ». À l'heure du premier rendez-vous tout est déjà terminé dans le sang. À croire, effectivement, qu'il fallait gagner du temps. » Écrivain de la langue, créateur d'image, Martin Ziegler forge ses phrases pour serrer le réel au plus près. Étonnant évocateur des sens. il donne à sentir les odeurs, à voir les couleurs d'une nature toujours prodigue en sensations.

  • Frappé par la foudre à la vue de la belle Nicolosia, Friedrich, jeune Allemand venu vers 1590 de Francfort à Venise pour se préparer à être banquier, semble dès lors condamné à ne plus être maître de sa vie. Pourtant, ballotté au gré d'événements qui le servent peut-être à son insu, il parcourt, entre autres lieux, cette Europe qui voit naître et s'effondrer les espoirs de la Réforme universelle, placée sous le signe d'Hermès ; il est conduit à connaître certaines des grandes figures qui témoignent alors, dans les domaines les plus variés, d'une liberté d'imagination et de création demeurée sans égale. Mais d'atelier en atelier, c'est lui-même qui se transforme ou se crée. Et sans doute lui sera-t-il en fin de compte beaucoup donné pour s'être abandonné. L'autobiographie fictive de Frédérick Tristan ne pouvait être qu'un de ces romans picaresques de sa façon, où rencontres et péripéties multiples s'agencent, non sans malice, pour dessiner un singulier motif entremêlant significations avouées et secrètes.

  • Vitry-sur-Seine, un jour d'août. Après avoir été arrêté, puis mis au secret, un officier accusé d'espionnage s'écrase au sol, tombé du dixième étage de son immeuble. L'enquête n'aura pas lieu. Tout a recommencé, la vérité officielle, l'obligation à mentir, les menaces, la haine. Et la fatigue, une si grande fatigue. Une vieille femme, la grand-mère de la narratrice, va bientôt mourir. Leur dialogue évoque des souvenirs, esquive cette mort à venir et élude un sujet qui leur fait peur : le fils - le père. Par petites touches successives, en paroles feutrées, tout en demi-teinte, les voiles se soulèvent, comme effleurés par le vent. Un récit intimiste, une émotion à fleur de peau, qui fouille les mots jusqu'à les faire avouer.

  • « Le chemin de ronde est un enfant très naturel du cercle et de la spirale, fruit d'un inéluctable hasard de leur croisement. Il rejette des deux les tendances irrépressibles à la rigueur et à l'obstination, ne gardant que les aspirations d'égalité et de juste milieu du cercle, et l'allergie à tout équilibre de la spirale. Il semble qu'il assume cette double hérédité en la transcendant sous des formes modelées tant par la grâce et l'amabilité que par un goût parfois surprenant pour la fantaisie. » Sous forme de notes, Bosquet de Thoran, ce faux solitaire, nous emmène en promenade sur ces lignes de crête du regard que sont les chemins de ronde, parcourus à partir d'un fascinant tableau du peintre flamand Roger Van der Weyden (Saint Luc dessinant le portrait de la Vierge) dont il nous détaille une nouvelle lecture. Et ce sont nos propres chemins de ronde qu'il nous fait, peu à peu, découvrir.

  • Au carrefour des années trente, deux vies se croisent sans rencontre : un cinéaste presque russe (qui rappelle Eisenstein) et un philosophe quasi-allemand (qui ressemble à Walter Benjamin). La césure du siècle, entre Russie et Allemagne, infarctus et suicide, cinéma et philosophie.

  • « Auprès du silence qui m'habite, celui que tu me lègues me paraît si sauvage que je tremble de l'effaroucher. Je voudrais ne plus respirer pour ne pas le gâcher. Je l'écoute hurler ton absence : tu le hantes, et c'est comme un soulagement pour moi. Maintenant mon silence a un corps et une âme. Il est devenu quelqu'un. Un colocataire qui boit dans mes tasses, pleure dans mes larmes et se rit de mes cris. Quelqu'un d'insupportable et de méprisant, que je préfère aux êtres de chair et de sang. Quelqu'un. Nous sommes inséparables. » Par le biais de l'écriture, peut-on survivre à la douleur ? Michelle Chanonat s'y est essayée, et nous a confié ce texte d'amour fou et beau comme un cri, comme un souffle, comme un chant, qu'on écoute au plus profond de soi.

  • Une colline, près de Sion. Mais on est loin de celle qui inspira Maurice Barrès, même s'il y a la terre et les morts. Ici les morts parlent, et c'est une voix qu'on entend, comme à Domrémy tout proche, une parole qui jaillit, une résurgence. Des mots qu'on souffle, qui sonnent, mots d'une personne appelée Petturon, prince celte, qu'une pelleteuse tira de son sommeil, et que les archéologues tentent d'arracher à son séjour doré. C'est pourquoi il parle. La bouche pleine. De terre. De soi. De mots. Petit poisson mélancolique. Et surgissent devant nos yeux Grannica l'épouse, Padula l'indocile, Claude Gellée dit le Lorrain, la ligne de partage des eaux et l'immense forêt des Vosges.

  • « La porte de Mirepieu, au quatrième étage, est toujours ouverte. C'est ainsi qu'il affiche, à l'attention de ses collaborateurs et quel que soit leur grade, sa disponibilité. On peut le voir sans rendez-vous. Il aime à dire qu'il n'a jamais refusé de recevoir quelqu'un et qu'il accepte d'être dérangé. En vérité, il n'y a pas foule dans son bureau et le personnel préfère le savoir, porte fermée, en réunion ou au téléphone. » Patron, lieu modèles ? Loin s'en faut. Marcel, à la fois dur et tendre, victime et maître de son destin, s'impose en contrepoint, et nous retrouverons finalement nos personnages dans un atelier de la RATP, après une terrible « bousculade », celle de toutes nos mémoires, celle de Charonne, le 8 février 1962. Maxime Vivas réussit ici la gageure de mêler politique et humour, désespoir et amour de la vie - qui passe par le devoir de désobéissance, un choix salvateur...

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