Les Belles Lettres éditions

  • De 1941 à 1943, Orwell fut engagé par le service indien de la BBC destiné à porter une bonne parole culturelle et politique aux sujets du bon roi George VI du sous-continent asiatique. Esprit libre entre tous, Orwell se passionna rapidement pour sa tâche. Du côté culturel, il s'attacha à faire mieux connaître des auteurs comme Jack London, Jonathan Swift, Bernard Shaw, Shakespeare ou Oscar Wilde. Il improvisa des dialogues autour d'oeuvres d'Anatole France et H.G. Wells. Du côté politique, il tint une chronique hebdomadaire commentant la situation militaire sur le front de l'Est. Cette expérience lui fit prendre conscience de l'importance de la propagande dans le monde contemporain. Elle est directement à l'origine des deux chefs-d'oeuvre qu'il écrivit ensuite : La ferme des animaux et 1984. À travers ces écrits de circonstance, on retrouve le génie d'Orwell à l'état originel.

  • Le trois-mâts Bounty fait route vers l'Angleterre après avoir embarqué à Tahiti des plants d'arbres à pain quand, un matin d'avril 1789, le jeune officier Fletcher Christian - entraînant avec lui une partie de l'équipage - s'empare du commandement et abandonne dans une chaloupe au large des îles de la Société son capitaine William Bligh et dix-huit matelots avec cinq jours de vivres. Bligh navigue quarante-trois jours avant d'aborder dans l'île de Timor, se révélant un remarquable meneur d'hommes et un excellent navigateur. La justice entre alors en action, mais ne saisit à Tahiti qu'un certain nombre des mutins. Christian et neuf autres ont disparu avec le Bounty. L'énigme de leur sort ne se résout que par la découverte en 1808 de la communauté de l'île de Pitcairn. Les raisons de la rébellion, l'odyssée de Bligh (qui finira amiral et mourra en 1817 à soixante-trois ans), la tragique ou l'étonnante destinée des mutins, c'est ce que relate Sir John Barrow d'après les archives du procès et ses propres recherches dans ce récit publié en 1831, à la fois authentique et passionnant, d'une des plus célèbres mutineries de la marine anglaise.
    Le nom de Sir John Barrow a été donné à une pointe, un cap et un détroit en hommage à ce grand voyageur et géographe anglais, né en 1764 près d'Ulverston dans le Lancashire. Comme secrétaire de Lord George MacArtney, il l'a accompagné dans des missions en Chine et en Afrique du Sud. Devenu en 1804 sous-secrétaire d'État à la Marine, poste qu'il conservera quarante ans, il organise des expéditions scientifiques et crée la Société royale de géographie en 1830. Il a laissé entre autres les relations de ses voyages en Chine (1804), en Afrique du Sud (1801-1804), d'expéditions dans les régions arctiques (1846), une autobiographie (1847), une Vie de Lord Macartney (1807) et de Lord Howe (1838), ainsi que le précieux documentaire sur Les Mutins du Bounty (1831). Sir John Barrow est mort à Londres en 1848.

  • Avec La Révolution brune, de David Schoenbaum, l'étude du nazisme est passée au stade scientifique, à la froide objectivité de données sociologiques et quantitatives. 1933, date de l'accession de Hitler au pouvoir, plus que 1918, date de la déposition de Guillaume II, marque le début réel d'un processus de « modernisation » de l'Allemagne traditionnelle. Arrivé au pouvoir avec une idéologie prônant le retour à la terre et à la petite entreprise, plus généralement à une image mythique de l'Allemagne médiévale, féodale ou barbare, le régime nazi accéléra dans la pratique le processus de transformation du pays en une société industrielle moderne, n'empêchant finalement ni l'exode rural, ni la liquidation de la petite entreprise, ni le travail féminin, « démocratisant », mieux que ne l'avait fait la République, l'armée et les administrations, en noyant les élites aristocratiques et bureaucratiques traditionnelles sous un flot d'arrivisme petit-bourgeois. En 1945, terme du processus, année zéro d'une nouvelle Allemagne, la vieille Prusse a cessé d'exister. Paradoxalement, le nazisme a créé les conditions d'exercice du régime démocratique stable qu'est la République fédérale.

  • Faire ses comptes. D'où vient cette discipline du chiffre pratiquée jusqu'au sein des familles ? Les vestiges du livre de boutique de Colin de Lormoye, un couturier du xve siècle, installé à Paris, à deux pas de l'église Saint-Séverin invitent à une exploration de l'histoire des pratiques de comptabilité domestique. Ces comptes, à ce jour les seuls d'un boutiquier parisien conservés pour la période médiévale, sont ici édités et commentés. Ce document exceptionnel que Colin a tenu pendant plus de trente ans nous renseigne sur les usages de gestion d'un individu du « commun des gens de métier », selon les mots de Christine de Pizan. Le livre nous fait pénétrer dans l'univers quotidien d'une boutique, éclairant la vie économique d'un artisan du Moyen Âge. Il dévoile l'ampleur des savoir-faire de Colin et sa propre conception du travail, ce qu'il appelait sa « besogne ». Retrouvé dans les archives de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, de l'université et de l'église Notre-Dame, le parcours de ce Parisien ordinaire se laisse reconstruire depuis son installation sur la rive gauche jusqu'à son accession à la maîtrise, puis à la propriété. Son insertion dans le monde de la confection parisienne est restituée grâce aux archives des métiers parisiens à la prévôté de Paris et aux documents fiscaux. Copiant jour près jour ses factures, Colin de Lormoye déploya dans son livre un véritable idiome professionnel et en fit le lieu d'élaboration de sa dignité sociale.

  • Dans les sources médiévales, le vol humain est rarement abordé de front : la tentative catastrophique du moine anglais Eilmer de Malmesbury, la machine à voler rêvée par Roger Bacon ou la nef flottant au-dessus de l'air imaginée par Albert de Saxe et Nicole Oresme font figure d'exceptions célèbres. Pourtant, cette question des vols fut un véritable défi intellectuel pour la pensée médiévale. Qu'ils soient portés par la force naturelle des oiseaux, par les esprits (âmes, anges ou démons) ou encore par l'ingéniosité humaine, les vols mettent en jeu de riches spéculations explicites ou indirectes. Et ce fut une gageure pour la science scolastique de penser le possible maintien d'un corps lourd dans l'air par projection, grâce au feu ou à l'air chaud, grâce au magnétisme ou par l'effet de l'horreur du vide. Dans cet essai historique original, Nicolas Weill-Parot enquête sur la confrontation de la science avec la magie, la technique ou la théologie. Travaillant au plus près de nombreuses sources, il trace une nouvelle histoire de la pensée du vol dans les airs : celle de la conceptualisation scientifique d'une réalité inaccessible.

  • Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, alors que l'Empire britannique s'effondre et que rien ne ralentit l'expansion de Staline, l'équipe du nouveau secrétaire d'État George C. Marshall planifie la reconstruction de l'Europe de l'Ouest comme un rempart contre l'autoritarisme communiste. Cette entreprise massive, ambitieuse et coûteuse, confronte aussi bien les Européens que les Américains à une vision en désaccord avec leur histoire et leurs conceptions personnelles. Dans sa lancée, elle entraîne la création de l'OTAN, de l'Union Européenne et de l'identité occidentale telles qu'elles façonnent encore les relations internationales. Dans cet essai haletant, Benn Steil s'attache aux années critiques de 1947 à 1949 et redonne vie aux épisodes essentiels qui ont jalonné, dans l'Europe d'après-guerre, la dégradation des relations américano-soviétiques : le coup de Prague, le blocus de Berlin et la partition de l'Allemagne. À chaque fois, il nous est donné d'observer et comprendre la détermination de Staline à détruire le plan Marshall et miner l'influence américaine en Europe. À partir de nouvelles sources américaines, russes, allemandes et d'autres archives européennes, Benn Steil livre une histoire limpide du plan Marshall. Il change de manière pérenne notre façon de percevoir ce plan, l'émergence de la Guerre Froide mais aussi l'après-Guerre Froide, pendant laquelle le futur de l'Europe et l'imbrication des États-Unis dans celui-ci, sont une fois encore en jeu.

  • « Le thème de la comédie jouée chaque jour à Drouot, comme dans toute salle des ventes, c'est quelque chose comme "l'objet mis en jugement" et "ouragan sur la brocante". Stimuler les passions, énumérer les chiffres, donner des coups de maillet fut mon occupation pendant plus de trente ans. Une sorte de juge de paix chargé de tenir la balance égale entre celui qui désire se défaire au plus haut prix de son objet et le voisin qui brûle de l'acquérir pour pas cher. "Pour rien." Ainsi dira-t-on d'un Van Gogh adjugé seulement 100 millions, comme on peut affirmer de la même oeuvre qu'elle est sans prix. C'est Babel et la confusion des langages. » Ainsi s'exprimait l'auteur de ce livre, mi-mémoires mi-réflexion sur le métier de commissaire-priseur. Maurice Rheims exerça cette profession pendant plus de quatre décennies avec un talent souverain. Haute Curiosité fut salué en son temps par de bons esprits comme un chef-d'oeuvre à l'écriture brillante, où l'anecdote toujours savoureuse abonde et où l'humour n'est jamais absent.

  • Anus mundi, l'anus du monde : un médecin SS avait ainsi qualifié le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz. Un homme a vécu là durant cinq années et raconte ce qu'il a vu. Arrivé avec les 728 premiers déportés politiques polonais le 14 juin 1940, Wieslaw Kielar (1919-1980) sera à la fois le témoin et la victime des punitions arbitraires qui rythment la vie du camp. Il détaille la terrible hiérarchie installée par les nazis entre les prisonniers, le développement du camp, les nouveaux arrivants, la routine des exécutions qui vont s'accélérer durant la dernière année de sa détention. Tout est décrit aussi objectivement que possible. Son témoignage a la précision d'une mémoire qui a été marquée au fer rouge de l'horreur et qui ne peut oublier ni les potences, ni les coups, ni l'entassement des morts, ni les SS, ni « l'organisation », c'est-à-dire la vie quotidienne dans l'enfer. La vérité modeste qu'il transmet fait de son récit un document irremplaçable pour l'Histoire. Il nous est parvenu au moment où de nouvelles générations ignorantes des faits qu'il rapporte ont pu douter de leur réalité, tant ils sont incroyables. Le général Eisenhower l'avait prévu en termes crus : « Écrivez, photographiez, filmez » avait-il dit aux journalistes présents lors de la libération des camps de concentration : « Dans cinquante ans il se trouvera des bâtards pour dire que tout ceci n'a jamais existé ! » Qui aura suivi « la lente descente de Kielar dans les ténèbres concentrationnaires » ne pourra toutefois plus oublier.

  • Au Moyen Âge, durant deux siècles, une secte islamique organisée en véritable internationale terroriste pratique l'assassinat politique sous toutes ses formes, se forgeant ainsi une réputation mondiale. Aujourd'hui encore, l'histoire des Assassins nous concerne, car elle est une première et fascinante représentation des péripéties tragiques qui, dans des contextes différents, se sont reproduites jusqu'à nos jours. Les idéologies sont autres, mais les lois du jeu politique étant constantes, le modèle reste le même. Au nom de la cause, la fin, déjà, justifiait les moyens.

  • Parcourant huit siècles de l'histoire de la Chine, ce livre nous plonge dans la vision taoïste de l'humanité et de sa destinée. Les sources historiques du Moyen Âge chinois dépeignent un monde englouti par le mal, où l'existence humaine est gagée dès la naissance et accablée davantage au cours de la vie par une accumulation de dettes, ici-bas et dans l'au-delà. La propagation du bouddhisme vient bousculer la pensée chinoise sur les causes de la souffrance, la nature du mal et les visées de la rédemption. S'appuyant sur des textes de prière, des sermons liturgiques et des récits de témoignage, Franciscus Verellen conte comment sacrements taoïstes, pratiques de dévotion, rituels et exercices thérapeutiques agissaient sur le monde invisible pour surmonter l'angoisse liée à la perte, à la maladie, à la mort, et pour faire passer des ténèbres à la lumière l'« homme intérieur », affranchi, purifié, guéri.

  • Dans La Ruine de la civilisation antique, publié après la Première Guerre mondiale, le grand historien et intellectuel italien Guglielmo Ferrero conduit son lecteur à prendre du recul vis-à-vis de l'histoire contemporaine par une relecture en profondeur de la Rome antique, au moment de sa chute. Par ce détour, Ferrero analyse les mécanismes politiques et culturels à l'oeuvre dans le temps long d'une histoire politique occidentale qui est avant tout celle de la civilisation européenne. Cet usage de l'histoire comme d'une lanterne éclairant le temps présent n'a rien perdu de son actualité et de sa finesse. Relire Ferrero aujourd'hui dans la crise que nous traversons, c'est écouter un européen convaincu, qui écrivait déjà que l'Europe se sauverait ou périrait tout entière et que, dans la bascule entre ces deux avenirs, la question de la forme des régimes politiques et de leur sincérité au regard des principes européens n'est pas anecdotique mais centrale.

  • En 1912, avec la proclamation de la République, la Chine bascule dans une ère foncièrement nouvelle. La révolution de 1911-1912 n'a pas pour seule conséquence de renverser les Qing. Elle vient mettre fin à la succession des dynasties qui scandait l'histoire chinoise depuis plus de deux millénaires. Le modèle politique et intellectuel de l'empire, qu'une décennie de réformes radicales (les Nouvelles politiques) avait commencé à remettre en cause à partir de 1901, est définitivement enterré. En se fondant sur l'historiographie la plus récente, l'auteur réfute la grille de lecture d'une période républicaine dominée par l'épopée révolutionnaire du Parti communiste chinois. La victoire finale de ce dernier ne se dessine que très tardivement. Elle doit au moins autant à sa stratégie et sa faculté à organiser et mobiliser la population qu'à une série de concours de circonstances particulièrement favorables qui aboutissent à affaiblir son principal ennemi, le Guomindang.

  • Durant tout le XXe siècle, le Quai d'Orsay a mis en oeuvre une « politique arabe » destinée à assurer l'« influence française » au Moyen-Orient. Quitte pour cela à trahir non seulement les valeurs fondamentales dont la France aime à se prévaloir, mais également ses citoyens juifs perçus, au mieux, comme partagés entre deux allégeances, au pire, comme traîtres en puissance. Dans ce livre David Pryce-Jones met en lumière quelques constantes de l'action du Quai d'Orsay : préservation des intérêts matériels de la France, fascination pour la realpolitik, anglophobie qui deviendra de l'antiaméricanisme. Pour l'auteur, les positions politiques de la diplomatie française masquent souvent un antisémitisme replacé ici dans un contexte culturel, historique et religieux plus large, avec notamment l'évocation de grandes figures d'intellectuels (Paul Morand, Paul Claudel, Jean Giraudoux et Louis Massignon). Logiquement, cet antisémitisme se doublera d'un antisionisme à partir du moment où les Juifs entreprendront de déterminer eux-mêmes leur destin. De l'affaire Dreyfus à la présidence de Jacques Chirac, le Quai d'Orsay apparaît comme suranné et pétri d'illusions, incapable d'accepter les événements et a fortiori de les analyser, qu'il s'agisse de la persécution des Juifs par l'Allemagne nazie, du soutien apporté au grand mufti de Jérusalem, de la création et de la préservation de l'État d'Israël ou des compromissions du gouvernement français avec certains régimes arabes. David Pryce-Jones dresse un portrait implacable et parfois inquiétant de la diplomatie française que d'aucuns analyseront comme un réquisitoire. Le lecteur en jugera.

  • Le massacre collectif des Juifs de Jedwabne dans le courant de l'été 1941 rouvre le dossier de l'historiographie des relations entre Polonais et Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il faut mettre de côté les sédatifs administrés depuis plus de cinquante ans par les historiens et les journalistes. Il est tout simplement inexact que les Juifs massacrés en Pologne au cours de la guerre l'aient été uniquement par les Allemands, à l'occasion assistés dans l'exécution de leur besogne macabre par des formations d'auxiliaires de police essentiellement composées de Lettons, d'Ukrainiens et autres « Kalmouks », pour ne dire mot des légendaires « boucs émissaires » que chacun fustigeait parce qu'il n'était pas facile d'assumer la responsabilité de ce qu'il avait fait - les szmalcowniks, les extorqueurs qui se firent une spécialité de faire chanter les Juifs essayant de vivre dans la clandestinité. En les désignant comme coupables, les historiens et autres ont trouvé commode de clore ce chapitre et d'expliquer que toute société a sa « lie », qu'il ne s'agissait que d'une poignée de « marginaux » et que, de toute manière, des cours clandestines s'occupèrent d'eux. [...] En vérité, il nous faut repenser l'histoire polonaise de la guerre et de l'après-guerre, mais aussi réévaluer certains thèmes interprétatifs largement acceptés comme explications des faits, attitudes et institutions de ces années-là.

  • Le plus extraordinaire des récits de Hans Christian Andersen est sans doute celui qu'il a intitulé Le Conte de ma vie : son autobiographie. Né à Odense, au Danemark, dans une famille d'une grande pauvreté, il part à Copenhague où il va vivre dans le quartier des prostituées. Il s'essaie au chant, à la danse, à l'art dramatique, mais c'est dans la littérature qu'il va trouver son salut. Romans, poèmes, pièces de théâtre se succèdent avant qu'il ne révèle son génie dans les merveilleux contes qui vont faire sa réputation. Il devient célèbre, il est fêté dans toute l'Europe, on le traduit dans le monde entier ! C'est avec une certaine forme d'ingénuité qu'il fera en 1847, après de nombreux voyages, le récit de sa vie : une sorte d'épopée où l'on croise notamment Dickens, Balzac, Lamartine ou encore
    Alexandre Dumas qui tous l'ont admiré.

  • Les Mémoires de Nell Kimball ne sont pas la « philosophie dans le bordel ». Cette « madam » au vocabulaire terriblement cru, brutal, tout en décrivant les maisons closes qu'elle a fréquentées, analyse, dissèque, avec un réalisme aigu, son époque. Extraordinaire documentaire sur la vie quotidienne aux États-Unis depuis la guerre de Sécession au début de l'ère moderne, ce livre, oeuvre d'une femme intelligente, dure, sans illusions, nous révèle la face cachée d'une Amérique en proie à la révolution économique et aux bouleversements des moeurs.

  • Cette « Rue sans joie », étroite bande de terre entre mer et montagnes de l'Annam, théâtre de combats meurtriers, fut l'un des hauts lieux de cette guerre d'Indochine qui a dominé la politique française de 1946 à 1954 et dont le souvenir a pesé lourdement sur le drame algérien. Renaissant de ses cendres en 1957, elle n'a cessé ensuite de poser un problème insoluble aux États-Unis. Incapables de résoudre leurs propres contradictions, le Laos et les deux Viêt-Nam n'en sont pas moins venus à bout des meilleures armées du monde. Pourquoi et comment ? Bernard Fall qui a fait de ce lieu un symbole du désastre indochinois répond à ces deux questions avec l'autorité d'un spécialiste du Sud-Est asiatique et de la guerre subversive. Il est le seul écrivain à avoir eu accès aux archives officielles du Corps Expéditionnaire d'Indochine. Mais sa réponse est également celle du témoin direct. Ni militaire, ni journaliste, il a participé sur le terrain aux opérations, parfois sur les arrières ennemis, et recueilli de la bouche même des rescapés le récit des atroces embuscades qui marquèrent cette guerre. Témoin capital de l'agonie française en Indochine, il en a écrit le maître-livre.

  • Premier d'une série de quatre ouvrages consacrés à l'histoire de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), ce livre étudie les causes du conflit et prend le contre-pied de la thèse de Thucydide. Dans les cinq parties qui composent l'ouvrage, Donald Kagan examine le fonctionnement institutionnel et informel des systèmes d'alliance en place et retrace l'histoire de la constitution de l'alliance spartiate et de la ligue de Délos (1). Puis, il restitue le contexte troublé du milieu du Ve siècle en rappelant les événements de ce qu'on a appelé la « première guerre du Péloponnèse » (vers 460-445) et de la paix de Trente Ans (2 et 3), jusqu'aux trois crises de l'année 433 (l'affrontement entre Corcyre et Corinthe autour d'Épidamne, le siège de Potidée, le « décret de Mégare ») qui allaient précipiter les deux blocs dans la guerre (4). Une série de conclusions (5) examinent et critiquent les différentes thèses sur les causes du conflit, et notamment celles de Thucydide sur « la cause la plus vraie », sur la responsabilité de Périclès et sur l'inéluctabilité de la guerre. Restituant, à chaque fois que les témoignages littéraires et épigraphiques le permettent, le lien entre les affaires intérieures, l'organisation constitutionnelle et la politique étrangère des cités concernées, Donald Kagan examine à nouveaux frais la question des origines et des causes de la guerre du Péloponnèse en se concentrant sur cette question : la guerre était-elle inévitable ? Thucydide pensait qu'elle l'était. L'organisation argumentative, les antilogies, le choix et l'ordre d'exposition des discours rapportés, les éléments passés sous silence et la construction narrative, tout dans le texte de Thucydide est fait pour ne laisser aucune alternative à la guerre et nous convaincre de son inéluctabilité « à partir du moment où on avait permis à l'empire athénien d'exister ». Kagan pense que le conflit n'était pas inévitable et sa démonstration fait de ce grand livre d'histoire un manuel de sciences politiques : il contribue à éduquer et à aiguiser notre regard pour lui apprendre à discerner toutes les voies, toutes les bifurcations, toutes les possibilités qui permettent à des sociétés différentes, concurrentes, voire rivales, de rester dans la politique et d'éviter d'avoir à la continuer « par d'autres moyens ».

  • Certains livres sont appelés à demeurer sans équivalent, dépassant tout ce que l'on a pu lire sur un sujet. Le Salaire de la destruction, une histoire économique du IIIe Reich, est l'un d'eux, tant pour le nombre d'idées reçues qu'il balaye que pour les conclusions inédites et l'approche globale qu'il propose. La catastrophe de 1939-1945 est-elle née de la puissance implacable de l'Allemagne nazie ou bien a-t-elle été précipitée par ses faiblesses économiques? Captivant, unanimement reconnu, fruit des recherches d'un historien au sommet de son art, cet ouvrage capital donne un poids nouveau et central à l'économie dans la politique de conquête mondiale élaborée par Hitler. Diplômé de King's College (Cambridge) et de la London School of Economics, Adam Tooze enseigne l'histoire de l'Allemagne à Yale. Il a déjà publié Statistics and the German State, 1900-1945: The Making of Modern Economic Knowledge (Cambridge University Press, 2001).

  • En 1949, bien qu'elle se proclame en rupture radicale vis-à-vis des régimes qui l'ont précédée, la République populaire de Chine reprend à son compte les objectifs formulés par les réformateurs et les révolutionnaires de la première moitié du XXe siècle. La différence tient aux moyens mobilisés pour y parvenir. Dans les faits, la pratique du totalitarisme par Mao Zedong n'entraînera pas les transformations annoncées. Il lègue une société affaiblie et fracturée. Il faut attendre le tournant des années 1980 pour que la promesse de modernisation soit enfin tenue. Les réformes engagent alors le pays dans des mutations plus rapides qu'aucune société humaine n'en a jamais connues. Industrialisation, urbanisation, bureaucratisation, globalisation, migrations ne sont pourtant pas des phénomènes propres à la Chine ; s'ils y prennent une proportion hors du commun, ils s'éclairent par le comparatisme. Pour conduire cette démonstration, l'ouvrage s'appuie sur les acquis les plus récents de la recherche en sciences sociales alors que l'enquête de terrain est désormais possible et les archives pour partie ouvertes.

  • Sous la forme médiévale du bestiaire, cet ouvrage narre l'histoire de plus d'une centaine d'animaux réels ou imaginaires - comme la colombe ou le basilic, le cheval et le perroquet, l'âne et le chameau, l'éléphant et le dragon, le phénix et le paon, le céraste et l'unicorne. Ils ont continument accompagné, par leur fonction symbolique, l'affirmation de l'autorité pontificale, mais ont parfois été convoqués par ceux qui entendaient critiquer, réformer ou délégitimer la papauté comme institution. Le cheval, prestigieux élément symbolique de pouvoir et de vie de cour, a cavalé pendant quinze siècles auprès des papes. La cour la plus ancienne du palais du Vatican s'appelle encore aujourd'hui Cour du Perroquet en souvenir du fait que pendant des siècles les perroquets ont eu la fonction d'annoncer vocalement le pape en tant que souverain. Comme les rois de France, les papes ont possédé des ménageries  ; celle du pape Médicis, Léon X, avait accueilli le magnifique éléphant blanc indien offert par le roi Manuel Ier du Portugal et dont Raphaël nous a laissé le portrait. Au revers de cette médaille, l'animal devint aussi un instrument de satire anti-pontificale, dans les drôleries de superbes manuscrits enluminés, avec des singes et des serpents portant la couronne du pape (la tiare), bien avant que Luther et ses collaborateurs à Wittenberg (Lucas Cranach et Philippe Melanchthon) ne se servent de l'image du pape-âne (Papstesel) pour nourrir leur polémique anti-papale.

  • Les deux premiers empires chinois, les dynasties Qin (221-207 av. J.-C.) et Han (206 av.-220 apr. J.-C.), forgèrent un système politique, des structures sociales, une organisation économique et des assises culturelles à la pérennité stupéfiante. L'unification que ces dynasties imposèrent, l'expansion territoriale et les brassages de populations induits, font de ces quatre siècles une époque charnière. Dû aux meilleures spécialistes, le présent ouvrage offre une remarquable synthèse sur l'histoire et la civilisation de cette période fondamentale, dont l'étude a été profondément renouvelée par les très nombreuses découvertes archéologiques de ces dernières décennies. Michèle Pirazzoli-t'Serstevens est directeur d'études à l'École pratique des hautes études, 4e section. Ses recherches portent sur l'histoire de l'art de la Chine, l'art et archéologie de l'époque des Han, et Giuseppe Castiglione. Elle est, entre autres publications, l'auteur de La Chine des Han (1982) et Giuseppe Castiglione (1688-1766). Peintre et architecte à la cour de Chine (2007). Marianne Bujard est directeur d'études à l'École pratique des hautes études, 5e section. Ses recherches portent sur la religion de la Chine ancienne et sur les temples et les stèles de Pékin. On lui doit, entre autres publications, Le Sacrifice au ciel dans la Chine ancienne : théorie et pratique sous les Han Occidentaux (2000).

  • Jésus enseigna à ses disciples qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Or, à l'époque de la chute de Rome, l'Église était devenue démesurément riche. À travers un trou d'aiguille est l'histoire intellectuelle et sociale du problème épineux que cette richesse posa au christianisme dans un empire en train d'imploser sous l'effet d'une crise majeure. Peter Brown, spécialiste mondial de l'Antiquité tardive, analyse, avec une humanité pleine de sagesse, les défis posés par l'argent à une institution qui épousait la vertu de pauvreté. Puisant dans les écrits d'immenses penseurs chrétiens comme Augustin, Ambroise et Jérôme, Brown examine les controverses et les changements d'attitude que provoqua l'afflux de la nouvelle richesse dans les coffres des églises. Il décrit les actes spectaculaires par lesquels de riches donateurs se dépouillèrent de leur fortune, et comment les gens ordinaires renoncèrent à leurs biens dans l'espoir de disposer d'un trésor dans le ciel. Le soin des pauvres rivalisa avec des formes de philanthropie civique plus anciennes, profondément enracinées dans le monde romain. Cet usage de la richesse à des fins religieuses altéra peu à peu la texture même du christianisme. En établissant que l'Église de l'Antiquité tardive réussit à s'imposer grâce aux ressources dont elle bénéficia, Brown en renouvelle radicalement l'histoire. Exploitant l'archéologie, la circulation des monnaies, les inscriptions funéraires ou le décor des villas autant que les textes, À travers un trou d'aiguille apporte un éclairage fondamental sur la question toujours brûlante des rapports entre richesse et pauvreté, pouvoir et argent.

  • On le connaît d'abord par ses châteaux, mais comme le soulignait Jacques Bainville, « il serait difficile de compter ce que doit la littérature à la légende de ce malheureux roi ». Louis II, le roi fou, a vécu dès sa jeunesse dans l'exaltation de ses rêves caressés par la musique wagnérienne. « Se trouvera-t-il le prince qui rendra possible la représentation de mon oeuvre ? » demandait Wagner en tête de la Tétralogie. Louis II voulut être ce prince-là : dès qu'il monte sur le trône, il envoie à Wagner un anneau de fidélité, sa photographie en roi adolescent et une lettre pleine de flamme. Wagner vient à Munich : les châteaux en Espagne deviennent des châteaux réels. Dans un enthousiasme délirant, Bayreuth, le théâtre de rêve, sort de sa terre, suivi des châteaux de rêve de Hohenschwangau, Herrenchiemsee, Neuschwanstein... Ce sont les décors de la vie extraordinaire du roi de Bavière Louis II, protecteur de Wagner, fou de musique et d'architecture, qui mit à sac les caisses du royaume et qui se noya volontairement en 1886, parmi les cygnes du lac de Starnberg.

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