Les Belles Lettres éditions

  • « Le rire est le propre de l'homme » selon Rabelais. On pourrait même jurer qu'il est le propre de notre époque. Après tout, l'humour et la dérision sont partout, sur la scène comme sur les bancs de l'Assemblée Nationale, en passant évidemment par nos écrans. Le rire, une passion moderne ? Son omniprésence dans l'Athènes de l'époque classique suffit à démentir ce postulat : la parrhèsia - la liberté de tout dire - y était portée comme un étendard, loin du politiquement correct de nos contemporains. C'est d'ailleurs là que, pour la première fois, des penseurs comme Platon ou Aristote, ont pris le rire au sérieux. Cet ouvrage les prend au (bon) mot. Son but ? Démêler les liens charnels qu'entretiennent dérision et politique dans la cité démocratique. Jean-Noël Allard fait dialoguer Aristophane et Bourdieu, Démosthène et Habermas, Xénophon et Durkheim ; et dessine le portrait d'une communauté profondément structurée par le rire. Entre joutes verbales et plaisanteries subtiles, invectives tribuniciennes et railleries démagogiques, caricatures comiques et injures dionysiaques, le lecteur découvrira, sans ironie, l'un des fondements oubliés de la démocratie : la moquerie comme art de vivre, la dérision comme institution.

  • La civilisation grecque a émergé à partir du moment où les Grecs se séparaient les uns des autres et s'installaient loin de la Grèce continentale, jusque sur les rivages de la mer Noire et de la péninsule Ibérique. C'était là une diaspora sans foyer d'origine, puisqu'il n'y avait pas d'empire grec ou de centre grec établi qui aurait dirigé la création de ces centaines de communautés. Une fois dispersés, au lieu de s'assimiler et de s'orienter vers leurs nouveaux environnements, ces Grecs continuèrent à se référer les uns aux autres à travers la Méditerranée et la mer Noire tout en cristallisant par là même leurs points communs et leur identité collective. À terme, les communautés grecques finirent par se ressembler entre elles bien plus qu'à aucun de leurs voisins étrusques, scythes ou libyens. Dans ce nouvel ouvrage, Irad Malkin emploie les concepts de la théorie des réseaux pour rendre compte de manière originale de l'essor de la civilisation grecque au cours de la période archaïque. Les dynamiques de connectivité des réseaux actuels tels que l'Internet, qui tient très peu compte des délimitations traditionnelles, sont remarquablement similaires aux réseaux de colonisation, de commerce, d'art et de cultes religieux de la Méditerranée archaïque. Ces liens, à la fois pensés et fortuits, réduisirent rapidement la distance qui séparait les noeuds du réseau grec, faisant de la vaste Méditerranée et de la mer Noire un « petit monde ». Offrant une contribution majeure à un courant en plein essor de la recherche en Histoire, Un tout petit monde permet de dépasser le traditionnel modèle centre-périphérie de l'expansion grecque.

  • La République romaine est-elle morte parce que ses légions auraient fini par être recrutées, pour l'essentiel, parmi les plus pauvres de ses citoyens ? L'historiographie moderne l'a affirmé et répété inlassablement depuis le XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui. Pour la première fois, ce livre propose une réfutation de cette théorie traditionnelle. Il montre que l'armée romaine dite « post-marienne » est un mirage historiographique. Elle n'a jamais existé que dans l'esprit des spécialistes modernes qui ont cru, par cette expression, pouvoir rendre compte d'une évolution significative en matière de recrutement légionnaire au cours du dernier siècle de la République. Or, malgré le très large consensus qui s'est formé autour de l'hypothèse d'une prolétarisation des légions à cette époque, un tel phénomène n'est absolument pas attesté dans la documentation, bien au contraire. En ce sens, l'armée de citoyens pauvres à laquelle l'historiographie moderne a coutume d'attribuer une responsabilité décisive dans la crise et la chute de la res publica s'apparente, en fait, à une armée imaginaire.

  • Depuis la Cité antique de Fustel de Coulanges (1864), la cité grecque a donné lieu à de multiples traditions de recherches. « Ce sont les hommes qui font la cité », notaient Alcée et Thucydide. Assimilant fermement la polis à une communauté d'individus, l'ouvrage vise à repenser l'histoire de la cité grecque préclassique en s'intéressant aux mécanismes sociaux et politiques à l'oeuvre dans la constitution et le maintien des solidarités civiques. Construire la cité porte donc sur la société et sa structure. Comment ces communautés se sont-elles formées ? Comment ses membres se reconnaissaient-ils entre eux ? Et comment ces communautés se sont-elles perpétuées ou reconfigurées au fil des siècles ? À travers ces trois questions aux ressorts sociologiques évidents, la cité grecque apparaît comme le produit de mécanismes complexes d'inclusion des uns et d'exclusion des autres, où les règles du vivre ensemble et du maintien des formes sociales étaient constamment reformulées.

  • La tragédie grecque comme dramatisation du héros confronté à son implacable destin ? La tragédie attique comme expression même du « tragique » ? À vrai dire les actions héroïques mises en scène dans la tragédie grecque sont redevables d'une perspective anthropologique et ethnopoétique. Ces dramatisations sont en effet des manifestations musicales au sens grec du terme, impliquant chant, accompagnement instrumental et gestualité chorégraphique : pratiques vocales en performances musicales ritualisées dont le texte n'est pour nous que la lointaine trace écrite ; pratiques rituelles prenant sens et efficacité, comme actes de chant, dans un contexte d'ordre à la fois politique, religieux et culturel.
    Par le travail de remarquables poètes, « maîtres de choeur », fondées sur le chant choral, les tragédies grecques sont des poèmes en acte. En particulier par une double polyphonie chorale, leur performance rituelle dynamise une mémoire culturelle attachée aux grandes figures héroïques de la tradition panhellénique : OEdipe, Jocaste, Hippolyte, Phèdre, voire Xerxès et sa mère Atossa, en dialogue chanté avec un groupe choral - vieillards de Thèbes, jeunes femmes de Trézène, gardes de Suse, d'Eschyle à Euripide en passant par Sophocle, au service de la mémoire de la cité d'Athènes.

  • À Rome, sous la République et au début de l'Empire, un magistrat ne pouvait pas exercer ses responsabilités sans ses appariteurs. Ils étaient sa voix (hérauts ou praecones), ses huissiers (viatores), ses gardes du corps (licteurs), ses mains et sa mémoire (scribes). Ils entouraient le magistrat et effectuaient les multiples tâches qu'exigeait l'exercice du pouvoir. Ils étaient des hommes libres et des citoyens, au service de la cité qui les rémunérait et les mettait à la disposition des magistrats le temps de leurs fonctions. La plupart d'entre eux étaient ainsi inscrits dans des cadres officiels, des décuries, d'où chaque année était choisi le personnel nécessaire. Ils y gagnaient la reconnaissance d'une compétence et d'une certaine indépendance, d'une dignitas qui leur valait de se constituer en ordres. Toutefois, les membres de l'aristocratie sénatoriale qui devaient pouvoir compter sur leur fidélité et leur dévouement veillaient à faire recruter leurs dépendants, souvent leurs affranchis. Ainsi, la position qu'ils occupaient avait-elle quelque chose d'étrange : au service à la fois, public, de la cité et, privé, de ses gouvernants. L'étude de ces hommes se révèle alors décisive pour la compréhension de l'évolution de l'organisation civique romaine qui, par un processus de privatisation des instances publiques, conduisit à l'Empire.

  • Dans les dictionnaires de mythologie, la déesse Héra est une épouse irascible et une mère imparfaite face à un Zeus frivole, peuplant le monde grec de ses « bâtards ». Et, de fait, depuis l'Iliade, l'Olympe retentit des colères d'Héra : bien des traditions narratives mettent en scène la fureur de la déesse, les infidélités de son royal époux et les persécutions auxquelles elle soumet ses rejetons illégitimes comme Héraclès ou Dionysos. Mais comment rapporter cette image à la dimension cultuelle de la déesse souveraine en ses sanctuaires d'Argos, de Samos ou d'ailleurs ? Faut-il y voir la preuve que les mythes et les cultes grecs forment deux ensembles hétérogènes et inconciliables, respectivement la fantaisie de l'imagination et le sérieux des actes de la vie religieuse ? En affrontant ces questions, l'enquête sur l'Héra de Zeus ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre la société des dieux, le destin des héros et la vie des hommes. Épouse et reine, Héra partage le trône et le lit du roi. Ennemie intime de Zeus, elle est aussi la farouche gardienne de la légitimité et de l'intégrité de la famille olympienne. En s'abstenant de projeter sur le monde des dieux grecs des lectures moralisantes et des catégories d'interprétation anachroniques, on voit se dessiner l'Héra de Zeus en des traits plus subtils et plus complexes qui donnent à repenser la configuration du pouvoir en Grèce ancienne, avec les tensions qui l'habitent, tout autant que le fonctionnement du polythéisme.

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