Les Presses de l'Université de Montréal

  • Jacques Derrida est sans contredit le philosophe qui s'est le plus passionné pour la littérature, sous toutes ses formes (impossibles à formaliser) et en tous genres (impossibles à assigner). Dès les commencements de son oeuvre philosophique, il s'est non seulement engagé à penser la question de l'écriture en tant qu'elle avait toujours été marginalisée et abaissée dans la tradition occidentale, il s'est aussi inlassablement tourné vers la littérature pour élaborer ses propres questions touchant le secret, le témoignage, la promesse, le mensonge, le pardon et le parjure, pour en nommer quelques-unes.

    À la littérature, on ne saurait imposer, selon Derrida, des règles, des prescriptions ou des fonctions. Les essais réunis ici s'emploient à examiner plusieurs des propositions du philosophe au sujet de la « littérature sans condition », à commencer par celles qui concernent la souveraineté poétique et qui relient, de manière indissociable, la littérature comme « droit de tout dire » à la démocratie (à venir). Derrida insiste en effet sur la « puissance » du « principe » littéraire, qui permet à la littérature de s'affranchir en interrogeant ses propres règles, voire la loi même, dans une performativité sans précédent.

    L'expérience littéraire s'avère aussi le lieu par excellence pour expérimenter toutes les modalités de la représentation et de la délégation sur lesquelles se fonde la démocratie. La littérature est ainsi associée pour Derrida à une certaine (ir)responsabilité, à une manière singulière de penser la question de l'éthique en la dégageant de toute morale et de toute instrumentalisation et, il va sans dire, de tout préjugé. S'appuyant sur Kafka, Bartleby et Abraham, Derrida souligne avec force l'importance que cette question d'une éthique autre revêt pour lui et il n'hésite pas à donner une préséance - préférence encore - à la littérature en ce qu'elle s'avance vers la loi pour en comprendre l'origine. De manière significative, il place la question de l'invention poétique et du langage - de ce qu'il appelle l'idiome, irréductible à toute traduction - au coeur de sa réflexion au sujet de la différence sexuelle et de l'hospitalité.

    C'est à cette passion de Derrida pour la littérature que sont consacrés les essais réunis dans cet ouvrage.

  • De Maurice Sand, l'histoire culturelle et littéraire n'a en général retenu que son état de fils bien-aimé de la plus célèbre écrivaine du 19 e siècle. Pourtant, son oeuvre - qui allie peinture, dessin, illustration, théâtre, histoire de l'art et sciences naturelles - porte la marque d'un créateur original et cohérent.
    Dans cette première étude exhaustive et magnifiquement illustrée, Lise Bissonnette présente l'oeuvre de Maurice Sand enfin vue comme un ensemble et explore les mécanismes de sa méconnaissance historique. Elle en dévoile une cause déterminante : sa transversalité, irrecevable en un siècle qui n'y voyait que de la dispersion, mais qui est paradoxalement un signe de qualité dans le domaine actuel des arts. Elle montre enfin toute la richesse et la finesse des travaux de cet artiste qui cherchait constamment à réinventer le passé, sous un mode fantastique tempéré par l'étude scientifique, notamment celle des métamorphoses qu'il traqua en histoire, en ethnogénie et en entomologie. De nombreux fils le relient ainsi aux thèmes centraux de notre temps.

    Titulaire de neuf doctorats honoris causa et docteure en lettres de l'Université de Montréal, Lise Bissonnette est journaliste, administratrice et écrivaine. Elle a dirigé le quotidien Le Devoir de 1990 à 1998 et a été présidente de Bibliothèque et Archives nationales du Québec jusqu'en 2009.

  • Cet ouvrage résulte d'un constat aussi simple que déconcertant : alors que le son joue au théâtre un rôle généralement aussi important que le visuel, il est à peu près absent des travaux
    critiques, historiques et théoriques. Et pourtant, cet univers sonore en est un très complexe et étonnant, et vaut la peine qu'on s'y attarde.

    L'émergence de ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler les études sonores en théâtre fait de l'auralité de la représentation - ce qu'on y entend et comment on l'entend - une question majeure au sein de la recherche universitaire qui se consacre aux arts vivants. Ce « tournant sonore » touche autant la conception du spectacle que sa représentation, sa réception que son archivage
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    L'ouvrage repose sur deux dimensions : d'abord, celle de la réflexion théorique, plus générale ; puis, celle de l'expérimentation, qui ancre progressivement la pensée dans une réalité sonore particulière. Les quatorze textes de théoriciens et d'artistes, en passant de l'abstraction des concepts au concret de leur réalisation, témoignent de la fluidité et de la diversité qui concernent autant les agencements dynamiques et mouvants appelés ici « dispositifs » que les réalités sonores qu'ils engendrent.

  • Cet ouvrage invite à suivre au plus près les mouvements d'oscilla­tion de l'écriture de Marguerite Duras - d'un genre médiatique à l'autre - et les modulations d'une trame narrative présente d'une oeuvre à l'autre : la romance, la jeune fille et l'amant, le bal... La « nature indécise » de la langue durassienne est ici révélée, décor­tiquée, par une relecture attentive et enthousiaste de l'auteure. Celle-ci met au jour un aspect inexploré de l'esthétique de l'artiste en comparant un triple corpus (littérature, théâtre, cinéma) et se penche notamment sur les croisements entre poétique et politique dans leur relation à l'Histoire, ainsi que sur les aspects subversifs qui marquent l'entrécriture de Marguerite Duras.

  • Tout au long de leur carrière respective largement médiatisée, Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes contemporaines, ont allégrement transgressé les frontières entre la vie privée et la vie publique. Devant ces transgressions, l'auteure de cet ouvrage s'attache aux questions suivantes : quelles libertés peut se permettre la femme artiste aujourd'hui ? Où, comment, et par qui se dessinent les limites éthiques de la création ? Dans une perspective résolument féministe, elle dégage de la réception des oeuvres de Calle et d'Ernaux les « crimes » dont la critique les accuse, notamment obscénité, impudeur, indécence. À la lumière des représentations souvent stéréotypées de la femme criminelle, elle cible aussi les manières subversives et innovatrices avec lesquelles les artistes ont déjoué les perceptions acceptées de la féminité pour s'assurer une liberté totale, devenant de ce fait des hors-la-loi. Cette étude fouillée, écrite dans une langue précise et ciselée, se nourrit du rapport fécond qui existe entre l'oeuvre d'art et son contexte, entre l'éthos de l'artiste et celui de l'art.

  • Laurence L. Bongie propose ici une lecture radicale de l'oeuvre de Sade et met à mal nombre d'idées reçues sur l'auteur de La philosophie dans le boudoir. Qui oserait réhabiliter la belle-mère de Sade, la redoutable Présidente de Montreuil ? Contester à Sade la qualité de philosophe ? Avancer que les lettres de cachet l'ont, en quelque sorte, protégé de la justice, tout en menant à son enfermement ? Cette réinterprétation du rôle de la Présidente n'est pas la seule proposée par l'auteur qui, à partir de recherches nouvelles en archives, invite notamment les lecteurs à repenser le rapport de Sade avec sa mère, dont on a dit longtemps qu'elle était absente de son oeuvre. Pour Bongie, au contraire, la haine de la mère est capitale. Originellement paru en anglais, ce livre s'adresse évidemment aux spécialistes de Sade, mais aussi à un grand public friand de détails sur la vie aristocratique au siècle des Lumières. À la fois essai biographique et relecture de l'oeuvre sadienne, il affirme haut et fort des positions loin de toutes les orthodoxies. Les nouveaux lecteurs, ni apôtres ni spécialistes, mais esprits curieux souhaitant se faire une idée par eux-mêmes sur un écrivain aujourd'hui devenu canonique, pourraient être étonnés.

    Laurence (Larry) Bongie est professeur émérite à l'Université de Colombie-Britannique (Vancouver), membre élu de la Société royale du Canada (Académie des lettres et des sciences humaines), et officier des Palmes Académiques. Il a écrit sur Hume, Diderot, Condillac, Bonnie Prince Charlie et le marquis de Sade.

  • Femme des Lumières, Louise d'Épinay est surtout connue pour sa correspondance avec le diplomate napolitain Ferdinando Galiani, de même que pour un long roman autobiographique et Les conver­sations d'Émilie, un dialogue mère-fille traitant d'éducation. On sait moins qu'elle a été, pendant trente ans, la collaboratrice pro­lifique de la Correspondance littéraire, l'un des plus importants périodiques clandestins de la deuxième moitié du xviii e siècle. L'analyse des pièces de cette « femme d'esprit » ayant circulé dans les feuilles manuscrites de Grimm et de Meister donne à voir l'aura de la féminité dans la presse littéraire de l'Ancien Régime et la représentation de la relation ayant pris forme entre des rédac­teurs parisiens et leurs lecteurs princiers, tenus au secret et dont le nombre n'a jamais excédé la douzaine d'abonnés.

    Ce livre, le premier à proposer une critique approfondie des écrits journalistiques et épistolaires de madame d'Épinay, offre une réflexion sur les pratiques d'écriture et les pratiques de socia­bilité d'une femme de lettres et de son proche entourage, sur leur influence réciproque, mais aussi sur l'imaginaire du monde et du milieu philosophique qui fascinait l'Europe de l'époque.

  • Notre époque a soif de réalité et les médias se chargent bien volontiers de l'étancher. À travers le fouillis des reality shows, des blogues et des confessions de toute nature, comment l'oeuvre littéraire arrive-t-elle à tirer son épingle du jeu, à fonder son droit à parler du monde comme il va ?

    Il semble que la littérature, au cours des dernières décennies, ait renoué tant bien que mal avec l'idée de s'inscrire de plain-pied dans le réel, s'attachant à surmonter les clivages entre document et fiction, archive et récit, pour parvenir à une vérité qui n'est soumise ni aux clichés du roman ni à l'épreuve d'un réel impossible.

    Entre « fiction sans fiction » et non-fiction tentée par les artifices de l'imaginaire, les oeuvres étudiées ici cherchent à retrouver quelque pertinence sociale en réinventant les modalités de ce réalisme qui a fait de la littérature un fantastique instrument de connaissance de l'homme et du monde.

    Robert Dion est professeur au Département d'études littéraires de l'Université du Québec à Montréal et membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ).

  • Dans cet ouvrage, Daniel Poitras analyse les relations complexes entre l'historiographie et l'expérience du temps au XXe siècle en se penchant particulièrement sur la vie et l'oeuvre de trois penseurs emblématiques de la France et du Québec : Michel de Certeau, François Furet et Fernand Dumont. Dès lors, il inter­roge l'ancrage de l'historien dans sa société et l'évolution de son rapport au passé et au futur. Le lecteur suit ainsi la trajectoire de ces auteurs arrivés à la vie intellectuelle pendant les années 1950 - alors que l'Histoire était encore synonyme de progrès - et qui ont vécu les bouleversements du siècle. De l'entre-deux-guerres à la guerre d'Algérie, de la Révolution tranquille à la crise d'Octobre, en passant par Mai 68 et la chute du communisme, ils cherchent à trouver le sens de cette « crise du temps » et, ce faisant, nous offrent des clés uniques pour comprendre notre propre relation à l'histoire au XXIe siècle.

    Ce livre s'adresse tout autant aux spécialistes qu'aux amateurs que pourrait intéresser l'itinéraire de trois des plus importants penseurs de l'historiographie dans le monde francophone.

  • Dans les situations héritées de la déterritorialisation - à l'origine de la présence française en Amérique -, comment prétendre à une certaine autochtonie ? Au-delà des frontières entre ceux qui sont établis et les populations déplacées, comment la liberté d'imaginer l'autre conduit-elle à concevoir l'appartenance en assumant l'histoire coloniale ?

    Sur l'horizon continental des littératures francophones, où l'auteure situe le texte québécois, l'autochtonie est l'affaire de tous. Qu'elle soit parée des signes de l'indianité, projetée sur l'écran virtuel de l'art, partagée par plusieurs identités, dérivée d'une mémoire prénationale ou sécrétée par une résistance à des pouvoirs réducteurs, elle est le vecteur d'un idéal d'authenticité. Sa quête module les oeuvres à l'étude. Le mythe de fondation - qui confère une légitimité au discours social et politique - fait place à des fantasmes qui renou­vellent l'appartenance par des propositions originales, lui donnant un ancrage sur différents territoires symboliques.

    L'approche anthropologique ici adoptée s'appuie sur une synthèse des principaux enjeux identitaires formulés par la fiction littéraire, depuis les années 1970 jusqu'au début du XXIe siècle. Le panorama des figures de l'appartenance qui en résulte offre une contribution remarquable à la réflexion actuelle sur les défis du vivre-ensemble.

  • Être contemporain c'est, au premier chef, être de son temps (ou en avance sur lui) et produire une oeuvre qui puisse être reçue parmi celles qui constituent le coeur vivant de la période la plus actuelle. Cet ouvrage se penche sur la question du contemporain, aussi bien du point de vue du discours critique qui le définit que des pratiques littéraires qui s'y rattachent, en prenant pour objet le discours narratif tel qu'il s'est déployé au Québec et en France depuis le tournant des années 1980.

    Les auteurs rendent d'abord compte des thèmes et des mécanismes de valorisation qui marquent la critique littéraire, puis présentent des oeuvres qui exemplifient certaines concrétisations esthétiques et poétiques d'un nouvel art narratif. En se situant au confluent des réflexions françaises et québécoises, ils font dialoguer ces deux corpus et tentent de répondre aux questions suivantes : la notion de contemporain désigne-t-elle un même phénomène en France et au Québec ? Recoupe-t-elle la même réalité là-bas et ici ? Ces acceptions « nationales » se contaminent-elles, s'influencent-elles ? Entre vision panoramique et attention aux particularités des oeuvres, cet ouvrage soulève des points de contact et de divergence entre les deux littératures.

  • Il existe au Québec une véritable tradition de réflexion sur la langue. Ce livre s'attache à comprendre quelles étaient les idées, les priorités, les positions et les stratégies des principaux intellectuels québécois sur la question linguistique durant une période particulièrement cruciale, soit celle de 1957-1977.
    La langue de papier revisite l'histoire de la langue au Québec, marquée en particulier par le projet et l'idée d'unilinguisme. Écrivains, journalistes, historiens, activistes ou linguistes tels que Jacques Ferron, Jean-Marc Léger, Michel Brunet, André d'Allemagne, Gérald Godin, André Major, Michèle Lalonde, Gaston Miron et bien d'autres comme Louis Landry et Giuseppe Turi, dont les textes ont été méconnus, voire oubliés, constituent les maillons essentiels de cercles fort hétérogènes qui ont réfléchi activement à la question.
    Le parcours singulier auquel nous convie Karim Larose propose des discussions stimulantes sur l'histoire intellectuelle de ces années marquantes et contribue à ouvrir de nouvelles perspectives sur la question linguistique québécoise.
    Karim Larose est chercheur postdoctoral au Département des littératures de l'Université Laval. Il enseigne la littérature.

  • La cohésion de la littérature québécoise semble aujourd'hui aller de soi. Il s'agit pourtant d'un tissage mouvant et continuel de liens avec le passé. Ce livre en fait la démonstration selon trois perspectives contrastées mais complémentaires. Dans une première partie, on s'intéresse à des phénomènes tels que la fabrication de l'histoire littéraire, l'inclusion ou non des oeuvres de langue anglaise ou des francophonies canadiennes. La deuxième partie examine l'oubli sélectif de certaines oeuvres, comme les textes du XIXe siècle, ceux d'auteurs dits mineurs ou encore de genres moins canoniques, comme le théâtre. La dernière partie présente les cas particuliers d'héritages littéraires représentés dans les oeuvres elles-mêmes sous la forme de jeux intertextuels, de mises en scène d'auteurs et de lecteurs ou de problèmes d'herméneutique littéraire. Ces trois perspectives font ainsi ressortir les fi gures, les lieux de mémoire ou les récits qui accompagnent nécessairement la littérature québécoise.



    Avec les textes de Jennifer Beaudry, Micheline Cambron, Anne Caumartin, Karine Cellard, Robert Dion, Nova Doyon, Dominique Garand, Stéphane Inkel, Yves Jubinville, Vincent C. Lambert, Martine-Emmanuelle Lapointe, Daniel Letendre, Lianne Moyes, François Paré, Lucie Robert

  • Figure emblématique du tournant des Lumières, Louis Sébastien Mercier (1740-1814) est l'auteur d'une oeuvre abondante qui fascine par son étonnante modernité. Mercier, qui s'autoproclame « hérétique en littérature », pose sur le monde un regard neuf, débarrassé des anciennes hiérarchies.

    Dans son oeuvre panoramique, formée du Tableau de Paris et du Nouveau Paris, il arpente les rues de la capitale à la recherche de « matière à ses crayons » : il croque sur le vif la vie urbaine, les scènes du quotidien et les moeurs parfois étranges des habitants. Les deux oeuvres donnent à voir une ville qui change à vue d'oeil, qui ne cesse de déborder de ses enceintes, une ville qui, devenue le théâtre d'une grande révolution, se réinvente et réécrit son histoire.

    Geneviève Boucher est professeure au Département de français de l'Université d'Ottawa. Elle a publié de nombreux articles et comptes rendus sur l'oeuvre de Louis Sébastien Mercier et sur l'imaginaire révolutionnaire.

  • C'est à une « belle indiscrétion » que se livre le lecteur de Du Bellay lorsqu'il parcourt les Regrets. En effet, nombre de sonnets de cette oeuvre fondamentale de la poésie française sont adressés à des contemporains qui deviennent des locuteurs in absentia du poète. Du Bellay en profite ainsi pour faire part de son ennui à Rome et discuter des différents partis pris touchant la poésie d'alors. Mine de rien, c'est une part majeure de l'humanisme du XVIe siècle que Du Bellay dévoile sous le regard de la poésie. S'appuyant sur une remarquable érudition, Marc Bizer analyse en profondeur les sonnets de Du Bellay pour ramener à la surface les destinataires des Regrets, dont ses collègues de la Pléiade, Ronsard et Magny. L'étude attentive de la pratique épistolaire au XVIe siècle et de ses influences (Érasme, Cicéron...) jette un tout nouveau regard sur les liens unissant l'humanisme et la poésie de la Renaissance.

    Marc Bizer enseigne la littérature française de la Renaissance à l'Université du Texas (Austin). Auteur d'un précédent ouvrage, La Poésie au miroir : imitation et conscience de soi dans la poésie latine de la Pléiade, il se consacre actuellement à un travail de recherche sur les rapports entre littérature et identité française aux seizième et dix-septième siècles.

  • Jusqu'ici, les historiens et les littéraires qui se sont penchés sur les Rébellions de 1837-1838 ont généralement nié l'engagement des femmes dans cet épisode révolutionnaire. Les recherches dans les archives et les dépouillements de journaux révèlent néanmoins une diversité d'actions et de prises de parole des Bas-Canadiennes, dans l'espace privé comme dans l'espace public. Ce livre présente un ensemble de 300 lettres écrites entre 1830 et 1840 par des femmes liées au mouvement patriote qui, même exclues de la sphère publique, n'évoluaient pourtant pas en circuit fermé.
    Tout en décrivant les conditions matérielles, les codes et les relations sociales qui encadraient les pratiques épistolaires de l'époque, l'auteure fait état des mutations de l'écriture féminine au contact des évènements insurrectionnels et des idéaux propres au siècle des nationalités et du romantisme. Ce faisant, elle renouvelle brillamment la perspective historique et rectifie certaines idées reçues sur l'histoire littéraire des femmes et du Québec.

  • Figure centrale de la République des Lettres, Pierre Gassendi a souvent été réduit au rôle du rival malheureux de Descartes ou du philosophe sans système. Cet ouvrage présente pour­tant un savant passionnant, à la pensée riche et complexe, que la pratique et l'éthique de soi ont mené sur le chemin de la connaissance et de la sagesse.
    En se penchant sur les choix poétiques et discursifs de Gassendi, l'auteure met en avant l'actualité de sa pensée, proche de nos questionnements sur notre rapport aux émotions, à notre corps ou à la nature. Elle tente par ailleurs de saisir sa pensée dans son ensemble, à la fois dans ses dimensions scientifique et spirituelle, sans chercher à opposer ces deux aspects. Ce faisant, elle montre le lien particulier qui s'établit entre vérité, savoir et raison au xviie siècle et la manière dont se racontait alors le métier de savant et de penseur - Gassendi empruntant, quant à lui, la voie de la conversion.

    Judith Sribnai est professeure adjointe au Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

  • À Paris, entre la fin du xixe siècle et le début des années 1930, le cinéma, le disque et la radio triomphent. Dans ce monde du divertissement de plus en plus dominé par l'artifice, le médiatisé et le « reproduit », le théâtre s'affirme comme l'une des ultimes enclaves de vérité, à cause, notamment, de la présence de « vrais » acteurs rencontrant un « vrai » public. Pourtant, ses artisans n'en recourent pas moins aux mêmes technologies de reproduction de l'image et du son que celles qui font le succès des grands médias.

    Par l'examen attentif de documents d'archives et de « relevés de mises en scène » de dizaines de spectacles, les auteurs de ce livre révèlent une histoire du théâtre de la modernité aux antipodes de celle vantée par le discours qui a traversé tout le xxe siècle et qui reste encore très prégnante à l'ère numérique. L'image qu'ils dégagent est celle d'un art qui n'hésite pas à intégrer tous les moyens susceptibles d'accroître l'efficacité et l'attractivité de la représentation. En examinant également les dynamiques intermédiales - entre théâtre, cinéma et littérature - qui s'instaurent avec le développement rapide des technologies électriques, les auteurs montrent bien comment le théâtre de la modernité perpétue une tradition plus de deux fois millénaire.

    Jean-Marc Larrue est professeur d'histoire et de théorie du théâtre à l'Université de Montréal. Giusy Pisano est professeure de cinéma à l'École nationale supérieure Louis-Lumière de Paris.

  • Quel pouvoir réside dans la virginité ? Comment comprendre le concept de parthénos, qui peut à la fois désigner un adolescent, fille ou garçon, une jeune vierge à marier, une figure tragique ou une puissante déesse ? Et comment les destins d'Antigone, des Érinyes, de Blanche-Neige, de Susan Salmon - l'héroïne angélique du roman populaire d'Alice Sebold - et de Valentine - la jeune punk imaginée par Virginie Despentes - illustrent-ils la temporalité au coeur des idées véhiculées sur les jeunes filles depuis l'Antiquité ?
    Au moment où plusieurs penseurs annoncent une crise mon­diale des rites de passage de l'adolescence, cet essai réfléchit au discours occidental sur la virginité vue par la médecine, la loi, la littérature et la mythologie. Il montre que, loin de culminer avec la disparition du fantasme de la virginité, notre époque perpétue l'institution des filles dociles. L'auteure aborde les visages familiers de la victime angélique, de la vierge sacrée, des soeurs virales et s'attarde à l'image encore inexplorée de la jeune terroriste kamikaze en posant la question ultime : la littérature peut-elle sauver les vierges d'un destin morbide et sacrificiel ?

  • Loin de se limiter à la seule représentation du présent dans lequel il est plongé, le récit français actuel déploie un nombre impres­sionnant de stratégies narratives pour construire ce temps à la fois fuyant et constamment renouvelé. Il met ainsi en avant diverses pratiques qui visent à inscrire le présent dans la durée et dans l'histoire. Ce faisant, le récit devient, lui aussi, une « pratique du présent » dont il faut définir les principales orientations. Dans cet ouvrage, la littérature est ainsi envisagée comme un discours, parmi d'autres, qui construit le monde. La dimension idéologique de ce discours n'est pourtant pas en cause ici ; plutôt les formes qu'il emploie pour articuler des matériaux historiques, mémoriels et littéraires variés.
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    L'ouvrage prend appui sur une trentaine d'oeuvres - Bergounioux, Cadiot, Delaume, Echenoz, Ernaux, Houellebecq et Volodine, entre autres - qui sont examinées tant du point de vue de l'énonciation que de leur usage de l'intertextualité ou de leur rapport à la narration et à l'histoire littéraire. Des analyses serrées, écrites dans une langue fluide, font de cet essai érudit une lecture passionnante pour tous ceux qui s'intéressent à la littérature française contemporaine.

  • L'originalité de ce livre réside avant tout dans le fait que s'y développe un savoir affectif dans lequel la pensée ne domine pas l'affect, ni l'affect la pensée. Trop souvent en effet, la science et la philosophie nient le rôle vital de ce dernier - ce à quoi ne font pas exception les études regroupées sous le nom d'affect theory. Toute la difficulté est là, et c'est ce qu'entend réussir cet essai : théoriser l'affect sans, par conséquent, le récuser. Dans sa tentative de le comprendre comme un état essentiellement subjectif, l'auteure se tourne vers l'expression artistique et littéraire, particulièrement celle de l'oeuvre de l'écrivaine autrichienne Ingeborg Bachmann.

    Bachmann elle-même n'a pas théorisé l'affect, mais la variété de ses écrits (une thèse sur Heidegger, dont elle critique la conceptualisation abstraite de l'angoisse, de la poésie, des essais, une pièce de théâtre radiophonique, des romans, des nouvelles) et de ses obsessions (la souffrance, le mal, le virus du crime, les femmes malades, amoureuses, les failles du langage) permettent d'élaborer un savoir affectif, dont Marie-Eve Fleury explore ici brillamment certains aspects, en suivant le fil, parfois rompu, d'une pensée qui se déploie dans un essai fouillé, évocateur et... tout en affect.

  • Les romancières du siècle des Lumières ont été les premières à poser la question du bonheur au féminin de façon aussi stratégique. Les passages obligés de la féminité, tels que le mariage, la maternité et la vertu, sont-ils garants de bonheur ? Les femmes mises en scène peuvent-elles s'affranchir de l'idéal féminin façonné par l'ordre établi ? Peuvent-elles échapper à la culpabilité qui les presse de suivre fidèlement le chemin tracé pour elles ? Quels recours sont à leur disposition pour être heureuses ?

    C'est autour de ces questions, d'une troublante actualité, que les auteurs du XVIIIe siècle tracent le parcours de la destinée féminine, avec tous les détours, les obstacles et les enjeux qu'il peut comporter. Leur discours laisse surtout entendre que le bonheur n'est pas possible sans une remise en question des rôles et de la place des femmes dans la société.

  • Cet ouvrage au titre ambitieux constitue moins un état des lieux qu'une interrogation sur un genre protéiforme dont l'expansion semble illimitée et qui occupe de plus en plus la scène littéraire. La première question concerne la notion de francophonie elle-même, ensemble hétérogène et extrêmement complexe. En effet, comment désigner les diverses littératures francophones sans les marginaliser ou les exclure, tout en prenant acte de leur statut singulier? L'écrivain francophone doit composer avec la proximité d'autres langues, avec une première deterritorialisation constituée par le passage de l'oral à l'écrit et avec cette autre créée par des publics immédiats ou éloignés. Condamné à penser la langue, il doit aussi penser les formes par lesquelles le monde se donne à voir ; son oeuvre, en jouant sur les codes des différents horizons culturels, devient une reconfiguration de la littérature.

    Qu'apporte le roman francophone à la forme roman? Quels en sont les modèles et de quelles manières s'y inscrit le palimseste? Quels types de rapports se sont créés entre ce genre d'origine européenne et les nouvelles littératures de langue française? Quelles redéfinitions ont été proposées et comment s'y décline le contemporain? Quel(s) savoir(s) véhicule-t-il? Dernière question, mais non la moindre : le roman, en tant que genre, n'est-il pas par définition suspect? Au lecteur d'en décider.

  • Il existe en littérature une étrange loi de la gravité qui veut que les oeuvres comiques ou humoristiques soient négligées par la critique. Pour cette dernière, les plus grandes oeuvres sont par nécessité les plus sérieuses.
    L'objet de ce livre consiste à proposer une vision nouvelle du corpus du roman français de la première moitié du XXe siècle, en y réhabilitant ce qu'on peut appeler le courant du roman « drôle », illustré notamment par les oeuvres de Marcel Aymé, d'Albert Cohen et de Raymond Queneau. Chez ces auteurs, le rire, l'ironie, la légèreté, le jeu, la fantaisie occupent une place de tout premier plan.
    En rapprochant trois oeuvres indépendantes qui se jouent avec le même humour des conventions de l'écriture, Mathieu Bélisle nous fait découvrir une toute nouvelle image du roman français.
    Mathieu Bélisle a obtenu un doctorat en littérature à l'Université McGill et mène des recherches postdoctorales à l'Université de Chicago. Il a publié des études sur le roman contemporain, notamment dans les Cahiers Albert Cohen, Les Amis de Valentin Brû, Études françaises et Humoresques. Ses travaux actuels portent sur la définition du personnage dans les romans français et québécois.

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