Manucius

  • Entre 1877 et 1880, le Soudan égyptien est gouverné, au nom de l'Empire ottoman, par le général et administrateur britannique Charles George Gordon. Il pacifie l'ensemble du pays, et se retire en 1880. L'instauration d'un protectorat britannique en Égypte, en 1882, aggrave les tensions internes au Soudan. La révolution nationaliste mahdiste naît à ce moment : les disciples de Muhammad Ahmad Abd Allah, qui s'est proclamé Mahdi (c'est-à-dire imam caché, ou messie, dans la tradition musulmane), remportent plusieurs victoires. James Darmesteter, sous les feux de cette actualité, prononce une conférence qui est pour lui l'occasion de montrer que les événements du Soudan ne sont rien de nouveau dans l'histoire de la tradition islamique : «[...] Dans le monde musulman, l'histoire se répète si étrangement que [...] raconter les aventures des Mahdis d'autrefois, c'est déjà [...] faire par avance l'histoire du Mahdi d'aujourd'hui, son histoire passée, présente et future.» La conférence de Darmesteter constitue ainsi un fil directeur pour une lecture éclairante des rapports consubstantiels tissés dans la tradition islamique, «depuis l'origine jusqu'à nos jours», entre Religion et Politique. Au-delà d'une réflexion sur le Messianisme politico-religieux dans la tradition islamique et sur ses conséquences dans l'Histoire et dans notre contemporanéité, c'est à une profonde méditation sur l'eschatologie musulmane que ce texte nous convie.

  • Le récit du voyage de Maurice Barrès, effectué en mai-juin 1914, ne sera mis en vente que le 28 novembre 1923, quelques jours avant sa mort, le 4 décembre.
    Paradoxalement, L'Enquête aux Pays du Levant ne sera jamais rééditée. Non seulement, fut ainsi mis de côté un fragment essentiel de l'uvre de Barrès, mais surtout hélas fut ainsi négligé un texte majeur de la littérature orientaliste française. Il convient donc aujourd'hui de chercher à connaître un livre qui permet de découvrir l'Orient de Barrès, non pas celui que devait lui révéler sa feuille de route officielle, l'inspection des "congrégations" catholiques françaises, nombreuses à cette époque, mais l'Orient spirituel, mystique, que depuis son enfance, comme il l'avoue lui-même, il cherchait à atteindre ("j'ai toujours eu le désir des choses persanes" confiait-il à son journal en 1907, ajoutant ces propos qui résonnent étrangement en notre temps. "Pendant des années, je n'ai pu lire le nom de Kerbela ou celui des Alides sans être ému d'amour. [...] Il me faudrait leur théologie et surtout leur mystique").
    Cet Orient-là ne se laisse pas facilement approcher. Il ne se livre qu'au terme d'une aventure que Barrès eut le mérite d'entreprendre et qui constitue l'armature de son récit. En effet, en se rendant dans les châteaux forts des Ismaéliens et à Konya auprès du dernier maître de l'Ordre des Derviches de Jallal-Ud-Din Rûmî, Barrès accomplit ce qu'aucun pèlerin d'Orient n'avait fait avant lui, ce qu'aucun ne fera après lui bien sûr. Il réussit ainsi à saisir, puis à transcrire les éléments de doctrines spirituelles d'origine multiple (paganisme antique, islam turco-iranien) qui lui furent révélés (par le voyage d'une part, par la lecture de travaux érudits d'autre part) et dont la connaissance constitue toujours la clé d'accès à la pensée islamique d'Orient. En la matière, l'on peut distinguer en Barrès la figure d'un pionnier. Dédaignant tous les clichés de l'orientalisme romantique, et rompant avec la tradition romanesque qu'il venait pourtant d'illustrer (Un Jardin sur l'Oronte, 1922), il montre que la connaissance de l'Orient spirituel s'impose comme une donnée de la connaissance de soi.

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