Presses universitaires de Liège

  • La musique occupe une place singulière au sein de la philosophie de G.W. Leibniz (1646-1716). Si les développements que ce dernier y consacre sont peu nombreux et dispersés à travers son oeuvre, ils n'en dessinent pas moins les contours d'une philosophie de la musique aussi pénétrante que méconnue. Celle-ci apparait tout à la fois comme l'expression et le modèle privilégié de sa métaphysique générale, dont la portée esthétique reste largement à explorer. Une oeuvre en particulier, cependant, semble avoir déjà donné corps à cette esthétique musicale. Cette oeuvre est celle de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), dont l'écriture contrapuntique manifeste plus que toute autre une parenté structurelle avec la philosophie de Leibniz. À scruter l'architecture complexe de ses compositions, on peut y déceler comme un miroir de l'univers leibnizien, une expression sensible des principes mêmes de l'harmonie universelle. Au vu du contexte intellectuel dans lequel évoluait J.-S. Bach, cette parenté n'est du reste pas sans fondement historique. Il n'est ici que de mentionner l'implication du Cantor dans la société philosophique dirigée par Lorenz Mizler (1711-1778), élève de Wolff et héritier de Leibniz, à laquelle il dédia plusieurs de ses oeuvres les plus hautement formelles, dont la dernière, inachevée, devait être L'Art de la fugue. À travers l'étude de la conception leibnizienne de la musique, envisagée dans son rapport à la pensée musicale de J.-S. Bach, cet ouvrage explore les relations entre métaphysique et musique à la lumière du concept d'harmonie comme « unité dans la diversité ». Par le biais d'une enquête comparative, de nature à la fois structurelle et historique, il a pour ambition de montrer comment les concepts de Leibniz peuvent éclairer de façon inédite la musique de J.-S. Bach, et comment celle-ci permet, en retour, de mettre sous un jour nouveau la doctrine leibnizienne de l'harmonie - laquelle trouve en Bach une postérité insoupçonnée.

  • L'histoire des idées bénéficie d'une pleine légitimité universitaire dans les mondes anglo-américain et germanique. Dans le monde de langue française au contraire, c'est une sorte de terrain vague où l'on aperçoit des passants, des squatters, des occupants sans titre. On n'y rencontre guère en tout cas de travaux de confrontation des méthodes et présupposés de cette discipline répudiée par la plupart des historiens « ordinaires ». Le présent ouvrage cherche à combler cette lacune. Ni traité, ni manuel, il aborde un vaste ensemble de questions, confronte les démarches des uns et des autres, expose les termes de controverses récurrentes. L'auteur y aborde la « vieille » question, déclinée de cent façons, du rôle des idées dans l'histoire. Genre hybride, l'histoire des idées combine historicisation et typologies, et opère sur le produit de vastes enquêtes d'archives. Mais elle comporte aussi, explicitement dans bien des cas, une intention polémique jointe à un engagement personnel, la présence d'un sujet qui interpelle ses contemporains par passé interposé.

  • L'« Homme » ou la « structure », la « philosophie du sujet » ou la « philosophie du concept » : ces oppositions balisées dans le cadre de la « querelle de l'humanisme » ont la dent dure. Elles contribuent à surdéterminer la manière dont nous héritons, aujourd'hui encore, de la vie intellectuelle des années soixante. Ce livre se situe délibérément après cette querelle : à rebours des polémiques convenues et des dialogues de sourds, il propose une reconstruction dialogique du problème de la pratique et de son primat supposé sur la théorie, comme enjeu commun à trois auteurs réputés incompatibles : Althusser, Foucault et Sartre. Privilégiant le caractère intempestif des thèses à la systématicité des oeuvres, l'ouvrage suit le fil conducteur des rapports entre pratique et structure, prenant la forme d'une « théorie des ensembles pratiques ». Le dialogue ainsi reconstruit accorde une importance toute particulière à la critique par Althusser des philosophies de la praxis constituante - parmi lesquelles la Critique de la raison dialectique de Sartre occupe une place majeure - au profit d'une analyse structurale des pratiques constituées. Ce geste althussérien a un coût, qui consiste à écarter l'ancrage historique et empirique des pratiques au profit d'une théorie de l'histoire comme « procès sans sujet ». Foucault et Sartre se démarquent nettement du traitement althussérien de l'intelligibilité des pratiques. Il s'agit pour eux de sonder l'intelligibilité des pratiques à même le concret : celui des archives de pratiques passées chez Foucault, celui de la dialectique comme logique de l'action en cours chez Sartre. Contre l'idée galvaudée d'un Sartre vieillissant parmi ses contemporains, s'ouvre alors la possibilité d'un véritable dialogue entre Foucault, Sartre, et les sciences sociales sur la question d'une histoire politique de la vérité, qui contribue à remanier en profondeur les rapports entre théorie et pratique.

  • Hécate est une figure divine qui a longtemps été reléguée dans le monde d'en bas, dans l'univers de la superstition et de la magie. Les approches classiques n'ont guère rendu justice au rapport que la déesse entretient à l'espace, par sa présence aux portes, aux carrefours et aux divers autres points de passage. C'est une exploration attentive aux réalités concrètes, voire triviales, qu'offrent les analyses de ces Chemins d'Hécate, où la déesse fonctionne comme une sorte d'opérateur. Sans prétendre à une visée totalisante qui pourrait être factice, ce livre propose une image plurielle, mais cohérente d'Hécate en tant que divinité des entre-deux qui marquent l'espace, le temps et la vie elle-même.

  • Amour et pouvoir. Sexe et révolte. Éros et Polis. Autant de duos thématiques qui passent pour difficiles à intégrer de façon couplée à une fiction romanesque. Stendhal en proscrivait l'alliance, tenant que les affaires publiques, toujours plus ou moins vulgaires, n'avaient pas à être mêlées aux affaires privées, plus raffinées. Et pourtant, tout au long du XXe siècle et selon des formules variables, le roman de langue française n'a guère cessé de mettre en scène ces deux registres éminents de l'activité humaine, tantôt pour les unir et tantôt pour les mettre en conflit. À chaque fois l'entreprise avait quelque chose de risqué : bien souvent on y touchait à des tabous et quelques-unes des oeuvres qui sont ici commentées ont choqué ou fait scandale.

  • L'opposition structurale tracée entre privé et public à partir de deux concepts grecs fut, pour un temps, un instrument d'investigation précieux pour les historiens et les anthropologues de la culture de la Grèce antique, en particulier dans le champ de l'histoire des institutions politiques et dans celui de l'histoire des religions. Cette opposition a toutefois fini par dessiner des frontières artificielles et imperméables dans des domaines de la réalité sociale qui souvent se recoupent et se superposent. Des questionnements récents ont tenté d'évaluer la pertinence de tels concepts, dans des communautés où l'engagement des individus relève du domaine commun, et ce volume participe résolument de cette réflexion critique. Les interférences entre «public» et «privé» sont tour à tour examinées, par l'analyse de cas précis, dans les domaines des pratiques religieuses, de l'administration du droit, de la littérature (tragédie), de la vie politique et de la pensée philosophique. À l'opposition binaire trop rigide se substituent des concepts plus dynamiques tels que ceux de «cercle de sociabilité», de «publicité» (par les pratiques de l'écriture), de «sanction sociale» (d'une pratique individuelle et volontaire), de «personne sociale» (avec l'image collective dont elle fait l'objet). La consécration d'inscriptions dans les sanctuaires des dieux de la cité, les fonctions publiques de prêtrise assumées aussi bien par des citoyens que par des femmes de citoyen, les pratiques funéraires partagées entre procession publique et rites domestiques, les fonctions sociales assumées par des femmes de citoyens, les pratiques funéraires partagées entre procession publique et rites domestiques, les fonctions sociales assumées par des associations dans lesquelles on adhère individuellement au service rendu à Dionysos, les cultes à mystères, où l'adhésion individuelle se traduit par des rites initiatiques commubautaires et inscrits dans le calendrier officiel de la cité, les dédicaces singuières dans le cadre des nouveaux cultes communs rendus aux souverains hellénistiques, les charges publiques assumées par les adeptes de l'épicurisme, tout dans les pratiques de la vie sociale et civique des Grecs jusqu'à la période romaine dit les immanquables interférences et les nombreuses interactions qui rendent caduque toute distinction entre sphère privée et sphère publique.

  • Hermès est le fils de Zeus et de l'Atlantide Maïa. En disant la naissance et les exploits du jeune dieu, l'Hymne homérique à Hermès dessine, sous l'angle compréhensif d'un récit théogonique et théologique, un combiné de puissances en actes : l'histoire du surgissement d'un dieu parmi les autres dieux. C'est ici le mode - énigmatique, parfois comique ou inquiétant - autant que les faits, qui racontent Hermès, non pas comme ce dieu « mineur » trop proche des hommes pour être pleinement divin, mais comme la puissance souveraine de l'espace intermédiaire des passages. Dans le jeu polythéiste, une telle puissance est susceptible d'agir en tout lieu où une liaison est nécessaire. Il est dans la « part » d'Hermès de concilier les pôles hétérogènes, le visible et l'invisible, le préalable et l'accompli, de naviguer entre les espaces relégués du cosmos, les âges anciens, et l'ordre de Zeus. Mais il importe de saisir également, au-delà de ses domaines d'action « institués », la présence du dieu parmi les puissances à l'oeuvre en amont des grandes médiations qui scellent la relation des hommes aux dieux : le sacrifice, l'inspiration poétique ou prophétique, l'organisation de l'espace civique. Dans l'agôn où se négocient les prérogatives d'Hermès et de son puissant frère Apollon, au second est attribuée une maîtrise souveraine de la mantique, de la musique et des troupeaux, et à Hermès, solidairement et dans l'ordre du préalable, l'invention initiale de la lyre, le travail sous-jacent d'harmonisation qui conditionne la réalisation du chant poétique, de la mémoire prophétique et du rite. Cet ouvrage explore, non une figure abstraite, reconstituée, d'Hermès, mais une série de positions et de modes d'actions, un ensemble de configurations spécifiques qui, de l'Hymne à d'autres contextes mythiques ou rituels, énoncent Hermès au plus près de l'expérience, pour nous perdue, du polythéisme grec.

  • Pas plus qu'elle ne reconnaît un Fondateur ou qu'elle ne se conforme à un Livre, la pratique religieuse ne se réfère, en Grèce ancienne, à quelque commandement révélé ou credo dogmatique. Mais il s'en faut de beaucoup que la notion de « norme » lui soit totalement étrangère, à la condition d'éviter d'assimiler le normatif à l'impératif. La norme peut n'avoir aucun caractère d'obligation. Elle est davantage ce qui doit ou devrait être. Le concept se tient près alors d'un idéal dont l'origine se trouve dans les valeurs socialement reconnues qui forment une sorte de gabarit auquel tendent à se conformer les valeurs religieuses. Pratiques sociales et politiques, et pratiques religieuses sont entre elles comme en miroir : dans cette relation, comment définir la norme du bien penser et du bien agir en matière religieuse ? Par la lecture critique des matériaux fort divers qui s'offrent à l'analyse, les contributions à ce volume mettent à l'épreuve ce questionnement sur la règle, l'usage, la tradition, la loi et, ce faisant, mettent en lumière les particularités d'un système religieux tout à la fois souple et d'une indubitable cohérence.

  • La catégorie du symbolique joue un rôle central dans la pensée de Pierre Bourdieu. Elle a pourtant a été assez peu théorisée en tant que telle, alors que d'autres notions clés, comme celles d'habitus ou de champ, ont fait l'objet de reprises méthodiques et de commentaires minutieux. C'est à combler cette lacune que l'on s'emploie dans le présent ouvrage, en faisant valoir que le symbolique concentre la démarche du sociologue dans ce qu'elle a de plus singulier. Sociologues, philosophes, théoriciens du langage, spécialistes de la littérature ou des médias, les auteurs réunis ici procèdent à cette réévaluation sous trois aspects, qui correspondent à autant de champs de réflexion : anthropologie, culture et politique. Au-delà, c'est du rayonnement international de l'oeuvre de Pierre Bourdieu qu'il s'agit de témoigner, et aussi de la diversité des objets qu'une même discipline de pensée continue de prendre en compte : de la gastronomie à la photographie, des littératures périphériques à l'art d'avant-garde, des politiques de contrôle social aux pratiques journalistiques. Le présent volume constitue une nouvelle édition des Actes du colloque qui s'est tenu au Centre Culturel International de Cerisy du 12 au 19 juillet 2001 avec la participation du sociologue, dont l'intervention est recueillie au sommaire. L'introduction générale en a été mise à jour afin de faire place aux développements apportés par celui-ci au concept de symbolique dans ses cours au Collège de France sur la genèse de l'État, publiés entre-temps. L'épilogue de l'ouvrage est assuré par l'écrivain Annie Ernaux.

  • Ce livre propose un ensemble de réflexions sur le rôle de l'image dans le contexte de la connaissance scientifique. Il interroge pour ce faire des images d'astronomie, de mathématiques, de physique, de mycologie, de médecine, etc. L'image y est comprise comme étant simultanément un mode d'appréhension du monde, un lieu d'exercice de l'imagination mais également le lieu d'inscription et l'arrière-plan nécessaires à l'émergence des formes symboliques. Les images sont source d'extase mais elles sont aussi des lieux d'exercices rhétoriques, des actes dialectiques. Elles agissent et organisent le flux de notre expérience, en particulier lorsqu'il s'agit d'expérimentation scientifique. Si une image n'est pas nécessairement une preuve d'existence, elle a cependant de multiples rapports avec le fait d'être et donc avec la vérité. L'auteur cherche finalement à comprendre le lien essentiel de l'image à la vérité, question qui organise ce livre.

  • Suite à la dissolution de la perspective marxiste et aux transformations néo-libérales du capitalisme à la fin des années 1970, la Classe ouvrière s'est éclipsée : après des décennies de déclin social et d'invisibilité politique, les ouvriers n'apparaissent plus aujourd'hui que comme les victimes de la crise, du chômage de masse et de conditions de vie souvent meurtrières. Mais la centralité politique et sociale de la Classe ouvrière a constitué un facteur décisif de l'histoire du xxe siècle. La Classe représentait à la fois un élément essentiel dans le fonctionnement de l'économie capitaliste et un principe d'antagonisme subjectif qui annonçait dans ses formes de vie la possibilité d'une organisation sociale différente. Cet ouvrage reconstruit un épisode significatif de l'histoire de la centralité ouvrière : la séquence politique des années 1960 en Italie. La Nouvelle Gauche italienne - en particulier la revue-collectif Quaderni Rossi - a produit une fusion originale entre l'enquête menée dans les usines comme pratique militante directe et la théorie critique du capitalisme moderne inspirée par Lukács et l'École de Francfort. Malgré sa brièveté, cette expérience fut décisive pour la longue saison italienne des luttes sociales : elle a réussi à articuler l'exigence d'ancrer la politique à la vie ordinaire des classes laborieuses, la tentative de surmonter la crise du mouvement ouvrier après la glaciation stalinienne et la confrontation avec les diagnostics philosophiques de la modernité élaborés par Hegel et Max Weber. À la fois intervention militante et production de connaissances, l'enquête est le fil conducteur qui permet de reconstruire cette conjoncture et ses enjeux historiques et philosophiques : elle rend visible l'émergence d'une subjectivité politique ouvrière en tant que point critique irréductible de la société capitaliste moderne. Reconstruire cette constellation signifie se remémorer la négation dialectique d'un ordre social devenu nature et destin.

  • Ce volume est une réflexion sur le temps représenté par les objets quotidiens. En sollicitant la phénoménologie, les sciences de l'information et de la communication et la sociologie, cette étude sémiotique montre comment une tasse ou une chaise saisissent le temps au passage, lui offrent un plan de manifestation, permettent de le penser et de le mesurer. L'ouvrage se décline en trois volets qui explicitent la relation que cette temporalité incarnée construit avec les usagers. Les objets nous ancrent dans le présent de l'expérience mais, lorsque nous les quittons, s'inscrivent aussi dans le passé de la mémoire où ils constituent des points de repère. Ils donnent alors accès au temps diachronique. Protagonistes de leur temps, ils viennent à nous sous la forme de la collection, du « vintage », du kitsch ou du marqueur générationnel mais se dissolvent aussi dans ces ambiances du passé que nous aimons reconstituer. Ils élaborent ainsi un temps historique. Ils mesurent enfin le temps de l'expérience et, sollicitant le geste, dessinent des formes de vie. Ce temps du faire permet de distinguer, à partir de l'action, le statut des objets domestiques et artistiques. Cet ouvrage consacré à la temporalité incarnée poursuit une interrogation initiée avec Sémiotique du design, publié en 2012 aux Presses universitaires de France. Il accorde cependant aux objets domestiques une attention très spécifique qui, par la théorisation et les analyses, discute quelques concepts clés de la sémiotique actuelle, en premier lieu les valeurs. S'inscrivant lui-même à un moment précis de l'histoire des objets, le lendemain de la société de consommation, il accorde résolument son privilège aux valeurs de la passion.

  • Ce livre rassemble des articles que l'auteur a consacrés à la phénoménologie. Avec plusieurs autres textes publiés dans ses livres précédents, ils dessinent les linéaments d'une archéologie de la phénoménologie française. Si la phénoménologie a pu bouleverser la philosophie au vingtième siècle, c'est qu'elle est avant tout une méthode. Aussi, loin de se figer en un ensemble de thèses, s'est-elle développée dans une pluralité de directions et a-t-elle retourné vers, et parfois contre elle-même, sa réflexion critique. Les pensées analysées en témoignent, la phénoménologie française est en dialogue ouvert avec les grands systèmes philosophiques, mais aussi avec d'autres disciplines, parmi lesquelles prévalent peut-être l'esthétique et l'anthropologie. Aussi l'auteur s'est-il toujours, ici comme ailleurs, interdit de la refermer sur elle-même. La réception de l'héritage phénoménologique a été particulièrement féconde en France, où dans la brèche ouverte par Levinas, se sont déployées des pensées majeures telles que celles de Sartre et de Merleau-Ponty. Les essais réunis dans ce livre se présentent comme autant de lectures qui dégagent quelques-uns des moments qui ont prolongé ces grandes pensées : de Ricoeur et Thao à Derrida, de Dufrenne à Lyotard, de Granel à Janicaud. L'ouvrage laisse apparaître que les entreprises les plus audacieusement critiques à l'égard de la phénoménologie restent elles-mêmes, à des degrés divers, solidaires de l'héritage qu'elles ont reçu en partage.

  • Les Souvenirs littéraires se différencient des Mémoires historiques par la matière traitée (les écrivains et leur microcosme) et la période couverte (1850-1950). Un auteur relate en témoin ce qu'il a vu et entendu au sein du milieu littéraire qu'il fréquentait jadis : tels sont les paramètres les plus apparents de ce qui constitue un genre à part entière, dont la valeur n'est pas que documentaire. Au-delà des anecdotes qu'il procure, le corpus très abondant de ces Souvenirs intéresse en effet aussi bien l'histoire et la sociologie de la littérature que l'analyse des figurations de la vie littéraire. Le présent ouvrage s'emploie à cerner la poétique particulière de ce genre à partir d'un large éventail de témoignages sur le romantisme, le Parnasse, le naturalisme, le symbolisme et le surréalisme. Il rassemble à cet effet - débats compris - les actes d'un colloque qui s'est tenu en 2016 à l'université de Paris Nanterre.

  • Comparer les comparables ? Comparer les comparatismes ? Pourquoi et comment comparer ? La première interrogation a été formulée par E. Lévinas dans le questionnement sur les relations avec autrui ; elle a été transférée récemment dans le domaine de l'anthropologie culturelle, et plus particulièrement dans celui de l'histoire des religions. Les doutes entretenus par les grandes entreprises comparatistes, de J.G. Frazer à Cl. Lévi-Strauss en passant par M. Eliade ou G. Dumézil, ont suscité la seconde, plus récemment encore. Quant à la troisième elle est l'objet, pour les religions antiques, des contributions réunies dans le présent volume, dans des tentatives devenues désormais plus modestes et plus expérimentales. En effet, pour l'Antiquité, les principes de l'analyse structurale dans l'anthropologie culturelle et sociale des années 1960 ont conduit soit au paradigme indo-européen des trois fonctions, soit à un renouveau du paradigme sémitique : approche moins diachronique que synchronique dans le premier cas ; fréquente perspective historique de dérivation dans le second. Déconstructionisme et relativisme postmoderniste ont contribué à déstabiliser la belle assurance des oppositions et schémas structuraux. Ils ont montré les risques d'un universalisme et d'un essentialisme naturalisants. Désormais, la démarche comparative est revenue à des pratiques moins ambitieuses, soit sur le mode du questionnement et de l'expérimentation autour d'un problème, soit sur le mode de la comparaison différentielle à la recherche de spécificités définies par contraste, soit encore sur le mode dialogique et réflexif qui est aussi devenu celui de l'anthropologie culturelle et sociale. À l'exemple des phénomènes que nous plaçons sous l'étiquette de la religion, comment réhabiliter une démarche comparative à la fois rigoureuse et critique ? Questionnements donc, à partir d'exemples précis, sur les modèles d'intelligibilité dont nous nous inspirons, dans la dialectique parfois conflictuelle entre catégories « émiques » et catégories « étiques », pour refonder une analyse comparative productive, en histoire des religions en particulier et en sciences humaines en général.

  • Faire une offrande à une divinité était une démarche très répandue de la pratique religieuse des Grecs. Le geste était donc banal et la nature du don extrêmement variable, pouvant aller d'une modeste terre cuite à une somptueuse intervention architecturale dans le sanctuaire du dieu ou de la déesse. Si l'offrande était variée, les intentions du donateur ou de la donatrice ne l'étaient pas moins, et s'affirmaient déjà dans le choix d'une divinité spécifique au sein d'un monde divin pluriel. Dès lors, un large éventail de questions s'offre à l'interprète moderne des pratiques religieuses antiques. Comment le fidèle choisissait-il telle divinité plutôt que telle autre ? Existe-t-il un lieu spécifique entre la divinité en question et le type d'offrande choisie ? Peut-on déduire le profil du destinataire divin de ta nature des offrandes mises au jour lors de la fouille d'un sanctuaire ? Et qu'en est-il du profil du dédicant ? Les distinctions « homme-femme » et « dieu-déesse » opèrent-t- elle au niveau de la pratique dédicatoire et peut-on déceler un effet de miroir entre elles ? L'ensemble des contributions ici publiées aborde ces différentes questions, en fixant plus précisément le regard sur les sanctuaires de divinités féminines. Quant aux fidèles, la donatrice était au centre des réflexions qui furent menées dans le colloque à l'origine de ce livre, mais le donateur trouve place également dans cette réflexion pluridisciplinaire sur les sanctuaires de déesses grecques.

  • Les vivants persistent à vivre, et les humains persévèrent. Les cours de vie prennent forme dans la manière dont leur continuité est assurée, malgré les obstacles et les aléas. Et le sens de la vie est tout aussi bien dans la force des engagements, dans les hésitations, les atermoiements, les renoncements et les changements de cap qui permettent, ou ne permettent pas, de persister. Les formes de vie trouvent sens dans la réunion entre des expressions (des formes du cours de vie) et des contenus (des valeurs, des émotions, des enjeux et des croyances). Toutes sont par principe disponibles pour tous les acteurs sociaux, qui peuvent se les approprier, les transformer, les confronter entre elles et en inventer de nouvelles, mais avec des chances inégales d'y parvenir. Par leur résistance aux segmentations sociales a priori, par leur capacité à établir des rapports entre des phénomènes d'une grande diversité, les formes de vie nous mettent en somme à « bonne distance », la distance qui convient à la fois à la compréhension et à l'évaluation critique de la signification de nos pratiques sociales, quotidiennes, politiques et médiatiques, et des discours qui les diffusent. Transparence sociale et politique, territoires socio-économiques et symboliques, croyances et régimes médiatiques, compétitivité et compétition, variations stylistiques de la mode : ce sont quelques-unes des innombrables configurations sémiotiques qui donnent du sens à nos vies quotidiennes, collectives ou individuelles. En traversant ces configurations l'une après l'autre, le sémioticien dialogue avec l'anthropologue, l'économiste, le géographe, le philosophe, ou le sociologue.

  • La religion des Vikings fascine depuis longtemps. Toutefois, si l'on connaît les aventures de Thor ou d'Odin, les conditions dans lesquelles leurs mythes furent transmis n'ont pas fait l'objet d'un même type d'attention. Or, un constat s'impose : dans leur très grande majorité, les sources qui nous renseignent sur cette religion sont le fait d'auteurs chrétiens, qui les mirent par écrit des siècles après la conversion dans des contextes sociopolitiques précis. C'est dire que ces textes mythes, sagas, poèmes, lois - posent problème pour la reconstruction de l'histoire de la religion de la Scandinavie préchrétienne. Adoptant un point de vue critique, ce volume problématise l'ancrage chrétien, et donc tardif, des sources et propose une analyse articulant les représentations religieuses « païennes » d'avant la conversion au contexte de leur production. Il s'agit ainsi de se demander comment et pourquoi des Islandais médiévaux mobilisèrent les esprits de la terre, le sacrifice humain, la magie, le destin, ainsi que Thor ou sa mère la Terre. Fondé sur une étude détaillée de sources provenant de l'Islande des xiie et xiiie siècles, attentive aux désaccords entre celles-ci, ce volume propose également une réflexion sur les méthodes, les objets et les visées d'une histoire des religions critique. Prenant le contrepied de travaux synthétiques sur la religion préchrétienne, il accorde une place centrale aux conflits qui traversent les sociétés scandinaves et montre comment les discours religieux, « païens » aussi bien que chrétiens, sont instrumentalisés pour maintenir ou, au contraire, bouleverser les configurations sociopolitiques, à une époque où la royauté norvégienne opère violemment sa centralisation et manifeste ses visées impérialistes sur une Islande secouée elle aussi par les ambitions de ses chefs.

  • « L'histoire politique a mauvaise presse chez les historiens français. Condamnée il y a une quarantaine d'années par les meilleurs d'entre eux, un Marc Bloch, un Lucien Febvre, victime de sa solidarité de fait avec les formes les plus traditionnelles de l'historiographie du début du siècle, elle conserve aujourd'hui encore un parfum Langlois-Seignobos qui détourne d'elle les plus doués, les plus novateurs des jeunes historiens français. » Ainsi décrivait en 1974 l'historien Jacques Julliard le statut alors peu enviable de ce créneau de la recherche historique jadis florissant qu'est le politique. Il stigmatisait par ailleurs - et les cautionnait - les « attendus du jugement ». « L'histoire politique est psychologique, et ignore les conditionnements ; elle est élitiste, et ignore la société globale et les masses qui la composent ; elle est qualitative et ignore le sériel ; elle vise le particulier et ignore la comparaison ; elle est narrative et ignore l'analyse ; elle est idéaliste et ignore le matériel ; elle est idéologique et n'a pas conscience de l'être ; elle est partielle et ne le sait pas davantage ; elle s'attache au conscient et ignore l'inconscient ; elle est ponctuelle et ignore la longue durée ; en un mot, [...] elle est événementielle. » Et J. Julliard d'ajouter : « Elle ne mérite pas le nom de science, même affublée de l'épithète d'"humaine", et surtout pas de sociale. Car désormais, de l'aveu général, il n'est d'histoire que sociale, c'est-à-dire collective, mettant en scène des groupes, et non des individus isolés. [...] depuis longtemps, elle a cessé de sécréter sa problématique, et d'inspirer des travaux novateurs. » Nul doute que l'ouvrage créé par les Actes du Colloque international qui s'est tenu à Liège en mai 2000 s'attirera certaines des critiques énoncées plus haut. Et nous aimons à dire, du thème du présent volume, à l'instar de Philippe Contamine à propos du maître ouvrage de Bertrand Schnerb sur les maréchaux de Bourgogne, qu'« il y a encore quelques années, un semblable sujet, ressortissant d'abord et avant tout à l'histoire des institutions, aurait paru quelque peu démodé ». « Son auteur, poursuit-il, aurait été stigmatisé par les maîtres de l'historiographie dominante - du moins en France - comme un tenant attardé de l'histoire positiviste traditionnelle. » Et Ph. Contamine termine en précisant fort à propos que « traiter de la "maréchaussée", c'est traiter des maréchaux, donc faire de l'histoire sociale, de la prosopographie ».

  • The analysis of the dynamic nature of rituals has become a heuristic tool for the investigation not only of religious behaviour and beliefs, but also for the study of social practice and communication in ancient and modern societies. From public assembly gatherings and funerals to celebration of cult feasts or the honouring of individuals, rituals mark socially important occasions, define beginnings and endings, and aid social transitions. Thus, rituals carry all kinds of messages intended to support and express the performance of those involved, and to create the desired results. The present volume brings together a collection of articles on rituals in the Graeco-Roman world, focussing on the interconnection between ritual as a means of communication and communication as a ritual phenomenon. In regarding rituals as an interface in the realm of cultural practices, the contributors demonstrate the manifold function of ritual communication in the life of ancient communities.

  • This study questions the traditional view of sacrifices in hero-cults during the Archaic to the early Hellenistic periods. The analysis of the epigraphical and literary evidence for sacrifices to heroes in these periods shows, contrary to the traditional notion, that the main ritual in hero-cults was a thysia at which the worshippers consumed the meat from the animal victim. A particular handling of the animal's blood or a holocaust, rituals previously taken to be typical for heroes, can rarely be documented and must be considered as marginal features in hero-cults. The terms eschara, escharon, bothros, enagizein, enagisma, enagismos and enagisterion, believed to be characteristic for hero-cults, are seldom used in hero-contexts before the Roman period and occur mainly in the Byzantine lexicographers and in the scholia. Since the main kind of sacrifice in hero-cults was a thysia, a ritual intimately connected with the social structure of society, the heroes must have fulfilled the same role as the gods within the Greek religious system. The fact that the heroes were dead seems to have been of little significance for the sacrificial rituals and it is questionable whether the rituals of hero-cults are to be considered as originating in the cult of the dead.

  • Parole investie de pouvoirs tournés vers les dieux et les hommes, les hymnes s'apparentent en même temps à une matière malléable travaillée par la main des poètes. La biographie divine qu'ils relatent porte en effet l'empreinte des projets politiques, poétiquers et religieux de la société où ils s'inscrivent ou du poète qui les entonne. Le poète alexandrin Callimaque bouleverse la tradition hymnique dans la mesure où il adopte plusieurs principes de composition et réinvente les formes et les fonctions des hymnes existants. L'étude comparative proposée ici explore les liens intertextuels et les régimes discursifs propres aux Hymnes du poète hellénistique, aux Hymnes homériques et aux hymnes cultuels épigraphiques. Riches de particularités qui les distinguent, les hymnes de Callimaque contiennent chacun une certaine réthorique destinée à persuader le dieu qu'ils célèbrent tout en s'assurant une efficacité sociale auprès de la communauté qu'ils concernent. Une triple incrustation contextuelle que l'érudition du poète parvient à tourner en jeu littéraire.

  • Cette étude de la théurgie « des Oracles Chaldaïques à Proclus » commence en fait par une analyse du De Mysteriis de Jamblique. L'A. y souligne l'originalité de la démarche de Jamblique qui présente le rite païen, dans ses trois actes constitutifs (sacrifice, prière, mantique), dans un statut nouveau, celui de la théurgie. L'acte rituel est désormais un symbolisme actif dont le but ultime vise à l'union mystique. Les concepts sur lesquels se fonde Jamblique sont issus des Oracles Chaldaïques et remaniés : ils font l'objet d'un deuxième chapitre, consacré par ailleurs à Porphyre, dont le rôle dans la transmission des Oracles et de la théurgie dans le milieu néoplatonicien est envisagé d'un point de vue philologique. Enfin, dans la troisième partie de l'ouvrage, l'A. s'attache à mettre en lumière l'impact de Jamblique sur sa postérité, à travers deux penseurs, l'Empereur Julien et Proclus. Ces trois chapitres sont traversés par deux axes qui en assurent la cohésion. Le premier tient en une réhabilitation de la théurgie, trop souvent considérée comme une forme de magie ; le deuxième présente la théurgie comme un instrument de la récupération philosophique et politique du paganisme.

  • Que voilà, me dira-t-on peut-être, un sujet rebattu ! Un regard, en effet, sur la bibliographie placée en appendice et l'on verra qu'il n'est guère de langues dont on n'ait cherché à dénombrer les éléments empruntés, guère d'aspects de l'emprunt qui n'aient été ci ou là décelés et mis en évidence. Il n'existe pourtant pas, que je sache, de publication où le phénomène de l'emprunt linguistique soit traité d'une façon complète : essayer de combler cette lacune, voilà qui justifie cet ouvrage. On comprendra sans peine qu'il ne puisse être question, dans un livre qui ne veut pas être un dictionnaire ou une encyclopédie, de tout dire concernant l'emprunt, même pas de répéter tout ce qu'on en a dit dans des ouvrages de grand mérite. L'intention de ce livre est d'être une synthèse. Fondé essentiellement sur un choix de faits linguistiques, il doit contenir assez d'exemples pour n'être pas un squelette qu'une imagination volontiers fantasque « rencharnerait » librement, mais il ne doit pas en comporter trop pour éviter tout autant un empâtement sous lequel on aurait grand peine à percevoir encore une ossature. Il fallait choisir, et là n'était pas la moindre difficulté.

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