Presses universitaires de Provence

  • Loin des régions où se déroulent les principaux épisodes de la guerre de Cent Ans, Nathalie Nicolas, docteur en archéologie médiévale, a étudié les conséquences des principaux combats en Dauphiné. Dans cette province relativement épargnée, le passage récurrent des bandes de routiers - d'abord les Provençaux en 1368, puis les hommes de Raymond de Turenne et du comte Jean d'Armagnac - perturbe le quotidien des habitants. S'ajoutent à ces incursions, des guerres privées qui accentuent le sentiment d'insécurité et fragilisent l'économie comme la société. Entre Provence et Piémont, toutes les autorités - principalement le dauphin, l'évêque de Gap et l'archevêque d'Embrun - organisent alors, avec, plus ou moins de rapidité et de rigueur, la défense des villes. Les fortifications, leurs commanditaires et leurs constructeurs, forment le sujet de cet ouvrage. En plus de l'inventaire des coûts des aménagements défensifs et des installations domestiques des châteaux, la variété des textes - comptes de construction, rapports des maîtres d'oeuvre, inventaires d'armes et de mobilier... rend compte des techniques de constructions utilisées. Les sources écrites mettent également en évidence ce que fut le quotidien des chantiers (matériaux, main-d´oeuvre, modes de construction...) dans les châteaux et les villes de montagne à la fin du Moyen Âge.

  • Dans cet ouvrage, nous nous proposons de parcourir le Tractatus Theologico-Politicus de Spinoza afin de donner au lecteur philosophe tous les éléments susceptibles de l'aider à saisir la place des citations bibliques dans cette oeuvre, ainsi que ses conséquences sur la pensée philosophique de l'auteur. D'autre part nous voulons montrer au lecteur hébraïsant l'utilisation que Spinoza a faite des sources bibliques au sens large, mais traditionnel. Nous utiliserons également la grammaire de l'Hébreu que Spinoza a laissé inachevée : Compendium Grammatices Linguoe Hebroeoe, Abrégé de Grammaire Hébraïque, publié dans les Opera Posthuma, 1671. Nous tenterons une approche de son oeuvre en dehors des luttes et des passions que son seul nom inspire, lui qui sa vie durant s'écartera par tous les moyens des combats de son époque afin de pouvoir accéder à la connaissance vraie qui seule apporte le bonheur.

  • Les romans antiques (Le Roman de Thèbes, le Roman d´Eneas, le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure et le Roman d´Alexandre d´Alexandre de Paris) vulgarisent des récits latins pour le public du XIIe siècle. Cette « mise en roman » s´accompagne d´amplificationes d´or et de gemmes. Les ekphraseis qui jalonnent ces textes renouvellent la technique du portrait, mais aussi les descriptions de la ville, de la tente et du tombeau. Cette orfèvrerie véhicule un savoir encyclopédique, largement emprunté aux lapidaires et aux bestiaires contemporains, et participe à la translatio studii et imperii. Ces ornements fastueux proposent en filigrane un Art poétique « orfévré », qui dessine une rhétorique de la couleur par le truchement des couleurs de rhétorique. Le poète anonyme affirme progressivement son identité et revendique son art : il se peint in fine comme un orfèvre, artisan des mots.

  • Ce volume (n° 29 des Travaux du Centre Camille Jullian) fait suite au tome I de l´Animal pour l´Homme « Le monde rural ». Il est centré sur le matériel osseux trouvé lors de touilles urbaines du sud et du sud-est de la Gaule. Il présente à travers l´analyse du matériel osseux animal, les modes d´exploitation des ressources en viande des agglomérations de l´âge du Fer, puis des villes de l´Antiquité romaine et du Moyen Âge. Par l´étude des relations entre l´exploitation alimentaire du bétail et l´histoire des villes, il propose un nouveau regard sur les interrelations entre les principales cités et les campagnes environnantes. Les données de l´archéozoologie sont intégrées dans la restitution du développement et des perturbations des populations anciennes du sud de la Gaule, depuis les habitats indigènes de l´âge du Fer jusqu´aux cités du début du Moyen Âge (jusqu´à l´apparition de la grande transhumance). L´observation des modes d´alimentation carnée et de ses variables apparaît comme un élément novateur de l´approche de l´identité des sociétés anciennes. La relation homme-animal est perçue dans sa dimension économique, mais aussi à travers les manifestations des mentalités, comme culture alimentaire et, à travers elle, de l´ensemble des éléments majeurs de la charpente sociale.

  • On avait pu, pendant un an (23 janvier 1656-23 janvier 1657), se procurer dix-sept brefs libelles, lettres adressées à un provincial par un de ses amis parisiens. Au début de 1657, on les trouva réunis en un seul volume dans un recueil factice composé à partir des tirages au format original in-quarto. Au milieu de l'année, paraîtra une nouvelle édition corrigée, de format in-12, complétée en cours d'impression par une dix-huitième lettre, datée du 24 mars. En tête de ces recueils, on lisait : Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux RR. PP. Jésuites, sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères. Avec eux seulement apparaissait le pseudonyme choisi par Pascal pour recouvrir un anonymat que personne n'avait encore percé : les "Petites Lettres" avaient désormais un auteur. Elles étaient précédées d'un Avertissement, probablement dû à Pierre Nicole. Il y résumait le contenu et l'esprit du volume. Il y donnait aussi des précisions sur son titre : "Voilà les principales matières qui sont traitées dans ces Lettres qui ont été appelées Provinciales, parce que les premières ayant été adressées, sans aucun nom, à une personne de la campagne, l'imprimeur les publia sous ce titre : Lettres écrites à un Provincial par un de ses amis". Nicole y affirmait son impuissance à préciser qui les avait écrites : "je voudrais bien pouvoir dire maintenant quelque chose de celui duquel nous les tenons, mais le peu de connaissance qu'on en a m'en ôte le moyen, car on ne sait de lui que ce qu'il en a voulu dire. Il s'est fait connaître depuis peu par le nom de Louis de Montalte. Tout ce qu'on sait de lui est qu'il a déclaré plusieurs fois qu'il n'est ni prêtre ni docteur." Affirmation évidemment mensongère. Le rédacteur de l'Avertissement venait, pendant un an, de collaborer étroitement avec Pascal pour lui fournir la documentation dont il avait besoin et vérifier l'exactitude théologique de ce qu'il avait écrit. Grave imposture si l'on se place du point de vue moral ; déclaration nécessaire si l'on considère qu'il s'agit de fiction littéraire. Le mensonge de Nicole appartient aux conditions de lecture des Provinciales. Il fait partie des belles "inventions" d'une oeuvre qui a eu l'art de quitter la théologie pour la littérature à l'insu de ses premiers lecteurs et de presque tous ceux qui les ont suivis.

  • Toute versification, pour pouvoir prendre corps, a besoin d'un instrument, d'une langue qui lui est préexistante et qu'elle doit utiliser. La versification française est basée sur le syllabisme. Dès lors il est indispensable de savoir comment sont comptées les syllabes et selon quelles règles est faite la numération. La question ainsi formulée conduit à rechercher dans quels rapports se trouve la métrique avec le parler courant. On n'ignore pas en effet que la prononciation française a beaucoup évolué depuis les origines. Dès lors il faut savoir si l'usage des poètes s'est modifié au cours des siècles ou s'il est resté immuable, jusqu'à quel point il a pu se modifier, et si, en se modifiant, il a suivi toutes les transformations du langage. Les habitudes primitives, qui sont devenues bien souvent des règles, étaient-elles fondées sur une réalité certaine, et, si elles ont parfois changé, l'ont-elles fait pour s'accommoder à la réalité la plus récente, ou bien ont-elles toujours subsisté, même d'une manière artificielle, rapidement détachées peut-être de l'objet qui devait logiquement leur servir de support ?

  • En matière de déclamation, le classicisme, entre 1715 et 1730, possède une doctrine. Les ouvrages d'où on peut la dégager sont d'ordre très divers : grammairiens, comédiens, hommes de lettres se livrent tour à tour à des discussions dogmatiques ; en particulier les musiciens, que la question intéresse spécialement, nous apportent des réflexions curieuses et minutieusement exposées. Tous ces témoignages s'ordonnent en un système qui n'est pas absolument identique à celui du xviie siècle, mais qui en est directement issu. Les théories esthétiques se modifient en effet lentement sans qu'on veuille abandonner encore les grands principes de la période précédente. Ceux-ci subsistent donc : on admet qu'il y a des règles fixes, une perfection dont l'Antiquité a donné les modèles et dont on doit s'approcher le plus possible, une raison souveraine qui prime la sensibilité. Ces principes, qui gouvernent tous les arts, puisqu'aussi bien tous sont semblables quant à leur essence et quant aux buts qu'ils poursuivent, s'appliquent aussi à la déclamation. Rien de ce qu'on exige du comédien n'est différent de ce qu'on demande au musicien, au peintre ou au sculpteur : les idées fondamentales qui régissent la poétique du siècle dominent également toutes les réalisations qu'on peut attendre de la voix humaine. Il y a donc, pour les domaines les plus divers, une étroite unité théorique, et les lois générales communément adoptées s'étendent de l'un à l'autre sans distinction d'objet. Le seul fait nouveau, gros de conséquences, est une évolution du goût public : il se détourne peu à peu de l'art grandiose et raide auquel l'époque de Louis XIV avait accordé sa faveur. Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie française, est l'un des premiers témoins de cette évolution ; il est notable en effet qu'il veut ménager à l'émotion et à la sensibilité un rôle plus important qu'elles n'en avaient eu jusque-là : « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'auroit trouvé sans peine... Le beau qui n'est que beau, c'est-à-dire brillant, n'est beau qu'à demi : il faut qu'il exprime les passions pour les inspirer, il faut qu'il s'inspire du coeur ».

  • Ce livre retrace l'histoire d'une passion d'écrire, depuis Naissance de l'Odyssée (1927) où déjà à travers Ulysse se construit la figure ambiguë de l'artiste à la parole rusée, jusqu'aux livres de braise des récits ironiques. Entre Ulysse et Tringlot (L'Iris de Suse, 1970), l'oeuvre affrontera de nombreuses tentations dont les plus fascinantes furent celles du romantisme lyrique de Bobi et du sublime sentimental d'Angelo. Elle dialogue aussi avec des maîtres exigeants, ceux dont la parole soupçonne et dénude le réel - Machiavel, Pascal, Nietzsche - ceux qui continuent à rêver de Brocéliande - Cervantes. Melville - et ceux qui tendent leurs filets trop haut - Stendhal - en un amour flamboyant du romanesque et de l'inutile. L'esthétique de Jean Giono est donc le récit d'une incessante métamorphose qui met en scène l'écrivain aux prises avec son oeuvre. Romantisme, lyrisme, modernité, sublime, ironie, désenchantement sont les maîtres-mots de cette quête du Splendicle-Hôtel de l'oeuvre, ce lieu improbable où les images mettent "à chaque instant du bois au feu" pour éclairer le "terrifiant visage du monde"

  • La création poétique chez l'enfant est un sujet vierge dans la mesure où elle n'a jamais vraiment suscité l'intérêt des linguistes. Cependant, il s'agit d'un domaine riche et passionnant qui offre de nombreuses ouvertures vers des études différentes. La création poétique chez l'enfant est une forme de création spontanée qui n'est pas contrariée par des règles ou conventions précises. C'est une activité humaine fort répandue que tous les enfants possèdent. La nature vierge et riche de ce domaine nous a séduite, et nous avons décidé de rassembler des poèmes créés par des enfants de 4 à 12 ans et de les étudier du point de vue formel, sémantique et évolutif. Ce travail s'est fixé pour ambition de décrire et analyser les procédés poétiques qui caractérisent la poésie du corpus ainsi qu'étudier l'évolution de la pratique poétique de l'enfant. Autrement dit, il serait intéressant de savoir ce que l'enfant dit dans ses poèmes et surtout comment il le dit. Et il serait important de voir s'il y a des traits poétiques qui ornent surtout l'art verbal du petit et qui diminuent avec l'âge, et vice versa, s'il y a des procédés qui n'existent pas encore chez le petit mais qui apparaissent dans les productions de l'enfant plus âgé.

  • L'Apocalypse de Paul est un texte relativement peu connu, et jusqu'ici peu étudié. Elle fut sans doute composée, sous sa forme originale, en grec, avant la fin du iie siècle. Par la suite elle subit des transformations par des ajouts successifs, et fut remaniée au début du ve siècle dans un milieu monastique. Mais tous les témoins manuscrits de cette version grecque longue ont disparu. Il en reste cependant des traductions dans presque toutes les langues littéraires anciennes (latines, coptes, syriaques, vieux russe, arméniennes), qui témoignent de son succès à partir du ve siècle, et permettent aussi de connaître indirectement la teneur de la version grecque originale. Outre cela, cette apocalypse a circulé dans des versions résumées, en grec et en latin notamment. De nombreuses versions courtes, latines et arméniennes surtout, sont parvenues aussi jusqu'à nous. Le contenu de cette apocalypse, le voyage de saint Paul dans l'Au-delà, explique sans doute, comme nous le verrons, aussi bien sa faible diffusion pendant les quatre premiers siècles, que l'expansion considérable des traductions et abréviations, à partir du viie siècle. Sous la forme qui est parvenue jusqu'à nous, il s'agit d'une Visio médiévale plutôt que d'une apocalypse antique au sens courant du terme. La partie du texte la plus répandue est d'ailleurs celle qui relate la visite de saint Paul en Enfer. Ses lecteurs se sont multipliés, dès l'époque où le voyage dans l'Au-delà est devenu un thème commun dans le christianisme.

  • En 1915, dans une nouvelle au titre prémonitoire, l'Assassinat d'un romantique, Aleksandr Grin imaginait qu'en 1985 de terribles zélateurs de la simplicité achèveraient, au nom du progrès, de massacrer les derniers poètes. Bien que mort en 1932, l'écrivain a eu le temps de voir sa prophétie en bonne voie de réalisation. Or, toute son oeuvre appelle à la résistance. Elle affirme le droit de chacun à un destin individuel, fût-ce au prix d'un conflit avec la société. Bien plus que l'exotisme de ses décors, c'est cette défense de la personne, entité spirituelle irréductible au collectif, qui a valu à Grin, dans la Russie stalinienne, sa disgrâce officielle mais aussi - il faut le souligner - sa popularité jamais démentie auprès du lecteur.

  • Des années 1860 au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, nous avons suivi et analysé une évolution économique considérable, l'enfantement difficile et pourtant rapide de l'agriculture moderne, entraînée dès lors dans une vive croissance, selon des modèles diversifiés. C'est ainsi que la paysannerie vauclusienne a fait et réussi son entrée dans la modernité, sans rien perdre de son enracinement, associant avec bonheur ses vertus traditionnelles de travail et de persévérance et une remarquable ouverture au progrès, une réelle capacité d'adaptation et d'innovation. L'analyse économique, prolongée par l'étude de ses implications sociales, pourrait certes se suffire à elle-même. Mais dans la perspective d'une histoire totale, qui se propose d'éclairer et de comprendre, dans sa complexité et dans l'interaction de ses différentes composantes, le comportement collectif d'une société déterminée par sa base économique, il est nécessaire de poursuivre l'étude dans des domaines significatifs de ce comportement collectif, car c'est par là que la société soumise à notre réflexion acquiert toute son originalité.

  • Cet ouvrage n'est pas uniquement destiné aux spécialistes de l'histoire de la chimie : il intéressera aussi tous ceux, historiens ou épistémologues, qui étudient le développement des sciences physiques depuis 1775 et l'histoire des sciences en général. En effet, à côté de l'exposition des faits (inventions d'appareils, expériences particulièrement importantes...), il accorde une large place aux doctrines qui furent professées ; il relate aussi des erreurs de nature diverse commises tant par des chercheurs de second rang que par des savants éminents, erreurs dont l'étude n'est pas sans intérêt. Née à propos du problème de la chaleur animale, la thermochimie est devenue très tôt une science autonome qui, pendant près de cent ans, constitua le prélude à la thermodynamique chimique dont elle est aujourd'hui une branche indispensable. Le lecteur trouvera ainsi dans ce livre, où sont rappelés certains travaux injustement oubliés, la mention du rôle de ceux qui, depuis plus de deux siècles, ont apporté leur contribution à l'édification de l'énergétique et aux applications de celle-ci en chimie. Rendu attrayant par de nombreuses illustrations, l'ouvrage pourra être utile dans l'enseignement de la chimie physique : des parenthèses historiques permettent souvent de mieux comprendre en quoi consistent certains concepts et pourquoi ils ont fini par s'imposer.

  • La Guerre de Sécession aux États-Unis se nourrit d'un conflit idéologique cristallisé autour de quelques personnages clés. L'Histoire retient que le Nord eut Abraham Lincoln, elle oublie trop souvent que le Sud eut John Calhoun. Aristocrate philosophe, penseur engagé, politicien hors pair et défenseur acharné de la cause sudiste, Calhoun mourut quelques années avant le déclenchement d'un conflit qu'il jugeait inéluctable et dont il avait prédit l'implacable barbarie. Le présent volume présente une traduction inédite du traité fondamental de John Calhoun, la Disquisition on the Government. Il propose également, à travers l'étude minutieuse du modèle républicain imaginé par Calhoun, de saisir dans leur complexité les structures d'une société sudiste fondée sur l'exploitation d'une race par une autre.

  • Entre Provence et Dauphiné, les Baronnies de Mévouillon et de Montauban, comprises entre Rhône et Durance, au nord de la chaîne Ventoux-Lure, constituent le champ de géographie historique retenu pour cette étude sur la naissance et la réussite de l'enchâtellement en zone de moyenne montagne. L'attraction du château sur l'habitat est cependant nuancée par la présence d'anciens prieurés séculiers relevant de grandes abbayes. Cette terre des Préalpes, de 178 alleux au XIIIe siècle bénéficiant de l'immunité impériale du Xe siècle à 1317, partagée entre plusieurs diocèses et d'anciens pagi relève d'un prestigieux lignage proche du comte de Provence et de Forcalquier. L'annexion des Baronnies principalement par le dauphin au XIVe siècle, est suivie d'un mouvement de désertion des castra au XVe siècle, conjugué à une véritable désertification de la région.

  • Dans le contexte de la Réforme catholique des XVIe et XVIIe siècles, le réaménagement des sanctuaires des églises devient l'un des programmes artistiques et religieux majeurs de l'époque moderne. L'édification de maîtres-autels monumentaux, associant peintures et sculptures dans une structure architecturale surmontant la table de l'autel et le tabernacle, vient manifester de façon spectaculaire la validité des principales croyances de l'Église menacées par « l'hérésie » protestante: présence réelle de la divinité dans le Saint Sacrement, culte des images, intercession des saints, validité des reliques, nécessaire médiation du clergé, etc. À travers l'étude du cas de Paris, où s'édifient durant la première moitié du XVIIe siècle plus d'une soixantaine de retables monumentaux, ce livre se propose d'aborder et de croiser certaines des déterminations fondamentales d'un tel objet: le maître-autel en tant que lieu de réalisation et de communication de la présence divine, en tant qu'objet « théorique » que se disputent discours religieux des clercs et discours professionnel des architectes, en tant qu'objet de perception et de dévotion pour les fidèles, en tant que « système d'images » producteur de discours et d'interprétations, en tant qu'objet d'investissements sociaux, et enfin en tant qu'objet matériel.

  • Le système auquel répond la versification française n´est pas original. Il a été déterminé par une crise qui se produisit avant la naissance de notre langue, lorsque, tout à la fin de l´Empire romain, les vers latins numériques, d´abord inventés pour les besoins du culte chrétien, puis étendus à la littérature profane, remplacèrent les mètres quantitatifs du classicisme. C´est l´Église qui l´a créé. Au moment où elle triompha du paganisme, elle se trouva en présence de nécessités qu´il lui fut impossible d´éluder. Il lui fallut de toute obligation que le peuple, ignorant des finesses érudites, et d´ailleurs de moins en moins cultivé à mesure que se succédaient les vagues des invasions barbares, eût à sa disposition une métrique très simple, grâce à laquelle les enseignements de la religion nouvelle, ses traditions et ses légendes se fixeraient commodément dans sa mémoire. Le syllabisme satisfit à ce besoin.

  • On doit tenir compte de ce fait que les principes si rigoureux de l'art classique, à peine avaient-ils été formulés par un groupe compact de théoriciens, et presque dans le même temps qu'ils semblaient établis pour toujours, ont été mis en discussion, sur quelques points tout au moins, par un petit nombre d'esprits assez libres, et que toute une partie de la société d'alors, si profondément intellectualiste qu'elle fût, restait accessible à ce qui, dans l'art contemporain, s'adressait encore à ses sens et sollicitait sa sensibilité. C'est un lieu commun, en ce qui concerne la littérature française, que de voir en La Bruyère et en Fénelon, à des titres divers, des écrivains de transition qui relient le xviie siècle au xviiie. Il faut bien considérer aussi que le règne de Louis XIV s'achève en déroute artistique, même en débâcle, comme si une longue et sévère contrainte avait enfin cessé, à la grande satisfaction de ceux qui l'avaient subie. Dans le domaine de la peinture, la mort de Lebrun est le signal d'un commencement de réaction, et, dans celui de la sculpture, Girardon annonce déjà un style nouveau. La Querelle des Anciens et des Modernes, à partir de 1687, met ouvertement aux prises les partisans du progrès et les avocats de la tradition. Mais ceux-ci eux-mêmes, par certains côtés de leur talent, s'étaient montrés assez « modernes »: jamais la « nature », d'une façon générale, ni la « vérité », n'ont été défendues avec plus d'ardeur que par Boileau, La Fontaine et Molière. Tout le monde conviendra que leur oeuvre, d'une manière, il est vrai, le plus souvent assez discrète, laisse apparaître des tendances indéniables au réalisme, et qu'elle révèle des aptitudes très notables, plus ou moins soigneusement contenues, au pittoresque et à la précision. Des manifestations diverses, dont nous aurons l'occasion de mentionner quelques-unes, prouvent que l'esprit d'abstraction et le goût de l'intelligence pure ne régnent pas avec une souveraineté absolue, mais qu'au contraire, des besoins d'émotion, encore que très modérés, se font jour en maintes circonstances. Peu à peu la société française recherche les plaisirs affectifs, sans toutefois répudier complètement cette « raison » qui caractérise si éminemment l'esthétique classique, et l'art abandonne quelque chose de sa somptuosité et de son faste. Il n'est pas étonnant que le vers déclamé ne se soit, sous certains rapports, ressenti de cette évolution et n'en ait subi les conséquences.

  • Il ne semble pas, quand on considère les premiers monuments de notre littérature versifiée, que celle-ci soit appelée à un magnifique avenir. On n´y voit que des syllabes péniblement assemblées, coupées par une césure et par une rime, ou plutôt par un embryon de rime, et dont l´intérêt esthétique est manifestement très mince. La forme en est étriquée, pesante et sans ampleur. Les vers, de maigres octosyllabes, y sont groupés en strophes, mais ces strophes ne révèlent aucune habileté. On sent que l´ouvrier, encore peu capable d´initiative, est à peine sorti d´apprentissage, et qu´il se borne à suivre docilement les modèles que lui offrent ses maîtres latins. Il hésite sur la solution des problèmes qui lui sont proposés, risque à peine quelques césures épiques ou quelques rimes féminines, sans doute parce qu´il n´est pas absolument sûr de l´accueil que ces nouveautés rencontreront. Tout démontre son inexpérience. Pourtant le grand fait s´est accompli, et désormais le vers français est créé. Si peu hardis qu´aient été les auteurs de la Passionet de Saint Léger, ils ont eu tout de même l´audace d´écrire en langue vulgaire, dans leur langue, et de renoncer à la forme de la séquence, qui était celle de Sainte Eulalie, trop irrégulière pour qu´elle pût être améliorée par quelque progrès. Nul souci artistique, bien entendu, ne les avait guidés : ils essayaient seulement d´écrire une histoire pieuse, destinée à l´édification du menu peuple, de telle façon qu´elle pût être comprise et qu´elle se gravât facilement dans les mémoires. Ils n´avaient pas d´autre désir. Mais leur tentative, à laquelle ils attachaient sans doute fort peu d´importance, devait être féconde, puisqu´elle a rendu possible l´admirable floraison de notre poésie française.

  • Lorsque s'ouvre la période de la Renaissance, les Arts poétiques, on le sait déjà, ne sont pas chose nouvelle en France. Jusqu'alors pourtant, si l'on met à part les Leys d'Amors, ils se sont généralement signalés par une regrettable médiocrité. La clarté n'a pas été leur qualité principale ; le plus souvent arides et secs, mal rédigés, ils ont souvent négligé de discuter les questions fondamentales ou même de décrire les faits les plus importants. Leurs auteurs ont au contraire concentré toute leur attention sur ce qui retenait plus particulièrement l'intérêt de leurs contemporains, la technique de la rime et des poèmes à forme fixe. Il faudra vraiment attendre le milieu du XVIe siècle pour trouver des ouvrages didactiques qui relèvent d'une conception plus judicieuse et qui nous apportent des renseignements plus détaillés. Les premiers en date témoignent encore de beaucoup de maladresse. On y constate du désordre, des insuffisances et de la confusion. Beaucoup d'entre eux d'ailleurs seront toujours incomplets et se borneront à traiter quelques points de la riche matière qui s'offre à eux. D'autres au contraire présenteront un exposé systématique des règles de la versification et s'efforceront de donner aux poètes d'utiles conseils en guidant leur goût et en leur montrant à quel point leur art est difficile. Pour quelques écrivains il s'agira d'illustrer un genre littéraire auquel ils consacreront le meilleur de leur talent.

  • L'histoire du Viet-Nam colonial est relativement mal connue, surtout pour ses débuts. Il convenait donc de faire le point des connaissances sur la question et d'esquisser des pistes de réflexions et de recherches, jusque-là masquées par la proximité de l'événement. Le premier demi-siècle du contact colonial franco-vietnamien est marqué tout d'abord par une phase de conquête fort violente (de 1858 à 1898) où s'affrontent un pays asiatique dont des guerres civiles récentes ont provoqué un repli relatif sur lui-même et une puissance européenne hésitante dans un premier temps, mais qui dispose d'une supériorité technique écrasante. Dans les années 1890, le mouvement national vietnamien se modifia, tirant les leçons de l'échec des formes de résistance traditionnelles, tandis que les colonisateurs élaborèrent des méthodes d'administration et de "mise en valeur", pour affermir leur domination et aussi justifier aux yeux de la métropole le coût de la conquête. Cette évolution simultanée devait déboucher, avant la Première Guerre Mondiale, à un type de contact original.

  • On sait déjà que la distinction des genres, établie dès le xvie siècle d'après l'exemple laissé par l'Antiquité, se perpétue pendant toute la durée de l'époque classique et qu'elle a été adoptée au xviiie siècle sans grande résistance par les critiques les plus écoutés, auxquels Boileau a d'avance tracé leur tâche. Évidemment quelques infractions à la règle viennent troubler de temps en temps les classifications traditionnelles ; des novateurs inventent la comédie larmoyante ou le drame bourgeois ; mais chacune de ces innovations se heurte à de violentes protestations et les choses, en somme, restent en l'état jusqu'au romantisme. Cela ne veut pas dire, si l'on y regarde de près, qu'il ne se produise pas quelques empiètements d'un genre sur l'autre. Mais ces empiètements ne sont pas très apparents et le principe, du moins, demeura intact.

  • Ce qui surtout caractérise le xviiie siècle, c´est l´extrême attention qu´il apporte à l´art de l´acteur et à la déclamation. Pratiquement la facture du vers reste à peu près ce qu´elle avait été à l´époque classique. On maintient les règles de la césure et de la rime, et l´enjambement demeure interdit, sauf s´il s´agit d´obtenir quelque effet particulier. Mais ce vers ainsi construit, dont on n´ose pas encore bouleverser l´assemblage, est d´une lourdeur dont on souffre de plus en plus, si bien qu´on cherche à l´alléger par des artifices vocaux, tout en lui laissant la forme écrite qu´il avait eue jusqu´alors. Il se trouve qu´au même moment la société française voit dans le théâtre le plus beau et le plus délicat des plaisirs, et que la comédie, surtout peut-être la tragédie, soulèvent un intérêt passionné, ce qui met les problèmes de la diction au premier rang des préoccupations qui retiennent les esprits. Les comédiens deviennent des personnages dont on guette les intonations et qu´on suit dans leurs divers rôles.

  • Le grand fait qui signale la Renaissance est le retour à l'Antiquité, considérée comme la source de toute lumière. Le Moyen Âge ne l'avait pas ignoré tout à fait ; mais, à partir du xvie siècle, on la connaît beaucoup mieux et on s'efforce de l'imiter dans ses formes et dans son style. Cette résurrection s'opère par l'intermédiaire de l'Italie. L'influence italienne s'était déjà quelque peu fait sentir dans notre littérature dès le début du xve siècle : les guerres transalpines, dont la première eut lieu sous le règne de Charles VIII, la précipitèrent, et elle finit par s'épanouir complètement à l'avènement de la Pléiade, aux environs de 1550. Les Italiens s'étaient inspirés des Anciens. Les Français suivirent leur exemple. Ils renoncèrent à ce qu'il y avait de national dans notre poésie, le lai, le virelai, le rondeau, la ballade ; ils remplacèrent ces formes par les genres qui, après avoir fleuri en Grèce et à Rome, brillaient de nouveau dans la péninsule. Ainsi l'épopée homérique et virgilienne, la tragédie, la comédie, l'ode, l'élégie, l'églogue, la poésie didactique et la poésie satirique reparurent avec l'éclat d'une nouvelle jeunesse, accompagnées de quelques créations inconnues de l'Antiquité, mais que légitimait leur origine italienne, puisqu'il était avéré que les Italiens avaient conservé les secrets des Latins respectés et glorieux. Ce serait une question que de décider si l'élimination presque totale des formes « gothiques » dont s'était servi le Moyen Âge doit être approuvée sans réserve. En tout cas, commencée au xvie siècle, elle a été énergiquement continuée pendant le xviie, de telle sorte que, pendant près de trois cents ans, notre littérature poétique s'est inscrite dans les cadres qu'avait tracés l'Antiquité.

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