Presses universitaires de Rouen et du Havre

  • Traditionnellement considéré comme un chef-d'oeuvre comique et un modèle de l'esprit français, le théâtre de Beaumarchais prétend aussi, plus profondément, éclairer l'homme et explorer ce que La Mère coupable appelle « le secret de l'âme ». Cette ambition anthropologique, au coeur de la présente étude, nuance la prétendue légèreté de ce corpus: fondée sur le principe de la trilogie, qui privilégie la maturation des personnages et l'entrelacs des registres dramatiques, elle puise dans le mélange des émotions l'art de mettre à nu le mécanisme des passions et la loi du désir. Beaumarchais renoue dès lors avec les grandes tragédies du monde antique: bâtardise, parricides symboliques, inceste, filiations, aucune des grandes étapes de l'aventure humaine n'échappe à son théâtre abrasif. Figaro, apothicaire mélancolique transformé, par le secret de sa naissance, en spécialiste des humeurs et de la catharsis, y marche sur les pas d'OEdipe et affronte à nouveau l'énigme du Sphinx: qu'est-ce que l'homme ? L'identité est-elle réductible au visible et au dicible, au masculin et au féminin? La découverte de soi n'implique-t-elle pas de consentir à l'existence de forces immaîtrisées qui agissent indépendamment de la conscience et révèlent, au coeur de la trilogie, la fascinante puissance du rêve et de la folie ?

  • Ce manuel d'histoire des institutions présente au moins deux particularités :
    Il prétend d'abord effacer la frontière classique entre les matières relevant du droit public (organisation de l'État et de l'administration) et celles qui tiennent au droit privé (famille, travail, propriété). Séparation dont la critique est passée en lieu commun, mais qui, dans les ouvrages rédigés à l'usage des étudiants en droit, est encore et toujours strictement.
    La formule du mémento a été délibérément écartée. Pas question pour nous d'accabler la mémoire du lecteur, de l'égarer dans la broussaille des détails, de multiplier les énumérations sans substance et sans interprétation. Les faits, les événements, les institutions, les dates viennent simplement à l'appui d'une démonstration : celle qui consiste à mettre en évidence la poussée au cours de ces deux siècles (1750-1945), d'une démocratie à la fois raisonnable et exigeante, opposée à l'hydre constamment renaissante, de l'oligarchie : lutte éternelle qui est de l'essence même de la politique.
    Jacques Bouveresse est professeur d'histoire du droit à la faculté de droit de l'université de Rouen. Outre de très nombreux articles, il est notamment l'auteur de deux ouvrages publiés aux Presses universitaires de France dans la collection « Droit fondamental » : Droit du développement et de la coopération (1990) et Introduction historique au droit du travail (1996). Il a aussi écrit un grand ouvrage sur l'Algérie coloniale, publié par les PURH : Un parlement colonial ? Les Délégations financières algériennes 1898-1945, I, L'Institution et les hommes (2008) ; II, Le déséquilibre des réalisations (2010).

  • n examine ici les paradoxes exprimés par le voisinage d'un titre poétique, Le Rouge et le Noir, avec deux sous-titres renvoyant à l'histoire contemporaine, Chronique du XIXe siècle et même Chronique de 1830. Le premier n'a certainement pas délivré encore tous ses mystères, tandis que les seconds semblent limpides, et leur coexistence intrigue. On développe l'hypothèse que Stendhal, en faisant coïncider le temps du récit avec celui de son écriture, se consacre aux conditions de possibilité même du roman lorsqu'il tend au lecteur cet étrange miroir qui, suivant la manière dont il l'oriente, tantôt « reflète l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route ». Tandis que la chronique se déroule dans la boue du temps historique, Le Rouge et le Noir, réalisation d'un éternel présent de l'écriture, s'en extrait - Stendhal évolue librement parmi les êtres de sa création, les fait agir et penser à mesure, sans autre justification que le rêve héroïque si mal accordé à l'esprit du temps qu'il réalise avec eux.

  • Dès les premières lignes du roman, Marivaux se plaît à avertir le lecteur de La Vie de Marianne que le voile qui dissimule l'identité de sa mémorialiste ne sera jamais levé. La présente étude souhaite montrer que c'est en créant un dispositif fictionnel rendant le mystère de la naissance de Marianne à jamais impénétrable que Marivaux s'est donné la possibilité d'offrir conjointement un roman et son double: d'une part la belle et romanesque histoire d'une illustre infortunée, et d'autre part le roman d'une jeune fille s'efforçant d'échapper à la misère. Ce perpétuel dédoublement du roman s'accompagne d'un usage saisissant du « double registre » consubstantiel au genre du roman-mémoires: accusé à l'extrême par un exceptionnel effet de présence de la mémorialiste, ce « double registre » est comme annulé dans son principe même puisque le récit que nous lisons n'est, au fond, pas d'une autre nature que celui que Marianne est amenée à produire à maintes reprises au cours de l'intrigue. . .

  • Inachevé et posthume, ce recueil en prose paru en 1869 est l'emblème de la modernité. La nouveauté de sa forme surprend par ses ruptures, du poème au conte, du discours à la fiction. Entre lyrisme et cynisme, sarcasme et mélancolie, il dessine la figure de l'artiste en promeneur solitaire de la métropole industrielle, baignant dans un univers hostile à l'idéal. C'est dans le renversement de cet exil que la littérature puise sa force de résistance. S'invente une poétique ou le prosaïque, la rêverie et l'ironie font pièce a la misère, la médiocrité ou la folie, dans le heurt d'images urbaines traversées par l'angoisse du Mal. Esquisses, scènes fugitives, ekphraseis contemporaines, promeuvent la poésie insolente d'un bizarre crépusculaire, au miroir d'un spleen dont l'intensité déchirante fait signe jusqu'à nous.

  • Souhaitant affranchir le nom d'Éluard des lieux communs du sentimentalisme, cette étude de Capitale de la douleur (1926) se veut attentive au coeur absolu du poème. Dans l'espace de la page s'opère une transmutation de l'expérience par la figuration d'un « je » universel qui redistribue les affects en chant impersonnel. De dada au surréalisme, le recueil s'inscrit en une époque de révolutions esthétiques, tout en conservant la mémoire vive de la poésie. Il invente ses propres modèles, regardant vers les tableaux et les collages, les rêves et les proverbes, à la lumière d'un lyrisme neuf. En une position éthique, le poète forme le voeu de partager « les débris de toutes [s]es merveilles » qui sont autant de fragments de réel. Le sourire triste ne fait pas écrire: c'est la force de se vouloir vivant parmi les vivants qui fait battre ici les poèmes.

  • Entre récit et méditation, magie et érudition, entre roman et Mémoires, poésie et histoire, Marguerite Yourcenar invente, avec Mémoires d'Hadrien (1951) une forme unique et universelle, à l'image de son protagoniste, homme d'exception et pourtant sans cesse « relié à tout ». La présente étude se propose de suivre les liens ainsi tissés par l'auteur entre son personnage et les hommes, tous les hommes, dont il est, sinon le modèle, du moins le miroir, mais aussi d'explorer le labyrinthe d'une oeuvre dont la complexité générique reflète les subtils miroitements de l'existence humaine. En remontant aux sources d'une culture éblouissante, Marguerite Yourcenar rompt en effet avec la malédiction de Narcisse: à travers Hadrien, elle invite le lecteur à une contemplation qui volontiers s'élève jusqu'à l'extase, mais sans jamais se départir d'une exigeante lucidité. Du soleil de Rome aux nuits lumineuses de l'Orient, elle recompose ainsi un monde qui, sous les apparences du plus pur classicisme, s'avère tout ensemble éminemment moderne et humaniste.

  • Introduction à l'histoire de la langue anglaise, ce livre se distingue des autres ouvrages du même genre par sa démarche. S'il propose évidemment une étude diachronique de la langue, il comporte une dimension plus « linguistique » et analyse l'évolution de l'anglais par le biais de sciences contemporaines comme la sociolinguistique, la pragmatique, la linguistique textuelle et l'analyse de dialogue, sans oublier la sémantique et la syntaxe. Particulièrement adapté au public des étudiants de licence en anglais, il s'adresse à tous et fournit à la fin de chaque chapitre des pistes pour aller plus loin.

  • Zola donnait Les Origines pour le « titre scientifique » de La Fortune des Rougon: origine de l'Empire, de la famille des Rougon-Macquart, de la série des Rougon-Macquart - ainsi déclinées au pluriel « les origines » produisent un curieux effet de dispersion. Sont-elles même assignables? En faisant jouer et varier sur des plans nombreux, suivant un régime allégorique, les principes de répétition et de relance qu'il isole dans les événements de décembre 1851, l'auteur de La Fortune des Rougon met en oeuvre une philosophie de l'histoire qui doit trouver sa forme exclusive dans l'écriture romanesque.

  • La Servitude volontaire d'Étienne de La Boétie (1530-1563) est une des oeuvres les plus fascinantes et les plus actuelles de la Renaissance, une des plus mystérieuses aussi, connue seulement par une tradition textuelle posthume. Prenant en considération l'important discours critique souvent contradictoire qu'elle a suscité depuis 150 ans, le présent ouvrage en propose une lecture renouvelée. Une minutieuse analyse rhétorique met en lumière sa portée de chef d'oeuvre oratoire et les effets dont il est porteur. Une analyse historique et littéraire révèle ses enjeux idéologiques: la célébration d'une instance sénatoriale, seule capable de résister à la tyrannie monarchique et d'illustrer la langue française par la constitution d'une grande éloquence civique à l'antique.

  • Publiés pour la première fois en 1552, Les Amours constituent l'un des grands événements littéraires de la France du XVIe siècle: maintes fois imité à la Renaissance, le recueil est d'emblée perçu comme un chef-d'oeuvre, et fait même l'objet d'un commentaire savant, rédigé par Marc-Antoine Muret. Le présent volume propose de situer l'oeuvre dans son contexte poétique en montrant comment elle mêle des références littéraires (pétrarquisme, épopée...) et philosophiques (néoplatonisme, épicurisme...) très hétérogènes. Mais il souligne aussi ce qui fait la nouveauté des Amours, tant dans la présentation matérielle du recueil et dans sa pratique du sonnet que dans sa distance désinvolte à l'égard de ses sources et modèles. Trois « entrées » dans l'oeuvre sont proposées: la première évoque le contexte de parution du recueil et ses particularités formelles; la seconde, sa philosophie de l'amour; la troisième, son usage des références philosophiques et mythologiques.

  • Dans les Pensées, Pascal met toutes les ressources de l'éloquence au service d'une argumentation qui traque inlassablement le vrai. Le raisonneur implacable ne se distingue pas de l'écrivain au sommet de la maîtrise de son art. L'idée apparaît intimement liée à la forme qui l'exprime, le tout aboutissant à un équilibre qui n'a guère d'égal dans l'histoire de la pensée européenne. D'où la force des Pensées, qui ne cessent de charmer et qu'on ne se lasse jamais de citer et d'admirer. Mais aussi la difficulté d'un texte dont la parfaite clarté risque souvent de masquer l'extraordinaire richesse et complexité qu'une masse prodigieuse de commentaires et d'éditions s'évertue à éclaircir depuis presque quatre siècles. Cette introduction s'efforce d'offrir au lecteur une présentation exhaustive et détaillée des Pensées qui, au fil d'une analyse serrée du texte (presque un véritable commentaire suivi) explicite les enjeux théologiques et philosophiques de l'argumentation orchestrée par Pascal et définit les éléments marquants du style de son écriture.

  • De quel sublime sommes-nous capables ? Voici peut-être une des questions que Cinna et Polyeucte nous adressent. Plus obscures à nos temps modernes que la légitimation du crime et l'aspiration à la perdition, la clémence et la grâce offrent un mystère auquel Corneille donne toute sa force d'inouï. Non pas modernes mais contemporaines, intempestives, ces deux tragédies nous invitent avec éclat, mais aussi avec une douceur inattendue, à explorer cette « obscure clarté » qui peut propulser chacun à une altitude insoupçonnée, sans le séparer néanmoins de la commune humanité. Douceur et clarté des fins heureuses où les liens humains se trouvent refondés dans Cinna, transcendés dans Polyeucte. Douceur et clarté d'une dramaturgie qui, tout en transportant le spectateur par l'extraordinaire d'une action vraie, lui offre tous les moyens d'apprécier l'art avec lequel elle est représentée, et de s'en divertir.

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