Presses universitaires de France (réédition numérique FeniXX)

  • Pour imaginer le Japon de l'après-guerre, il faut savoir que la majorité des grandes villes avaient été rasées par les bombardements aériens. Les Japonais ont pris un nouveau départ dans l'immensité désolée des ruines - des ruines qui ont aussi joué, pour les écrivains, le rôle d'un laboratoire très fécond. La deuxième partie de cet ouvrage traite des changements suscités par l'essor économique ; mais la prospérité, qui s'est amorcée dans les années soixante, reste hantée par l'image des destructions de l'après-guerre. La fécondité dans le désert et l'ombre des ruines dans la prospérité, tels sont les deux grands thèmes étudiés ici. Cet ouvrage contribue à dissiper les malentendus qui pèsent sur la littérature japonaise contemporaine, car les noms bien connus de Mishima, Kawabata et Tanizaki sont loin d'en représenter toute la richesse et la variété. Mais il s'agit aussi de participer au débat actuellement en cours sur la réévaluation de cette « littérature du tournant historique » : un débat essentiel qui concerne l'avenir du Japon.

  • Le récit du génocide des juifs connaît, quarante ans après sa révélation, une vogue inquiétante. Les oeuvres romanesques qui le mettent en scène abondent, soulevant avec une intensité particulière le problème des rapports entre l'histoire et la fiction  Auschwitz, phénomène irrationnel qui ne s'inscrit dans aucun système ni modèle structuré, remet en question la conception occidentale de l'homme et du monde et donc de la littérature qui la traduit. L'écriture du génocide pose à l'écrivain sans expérience concentrationnaire des problèmes éthiques et esthétiques inconnus jusqu'alors dans la représentation de l'histoire et qu'il convient de cerner. Des romanciers aussi différents par leur origine, leur idéologie que Gary, Bellow, Bll et Styron proposent des solutions et des techniques d'écriture diverses dont l'analyse et l'étude comparative permettent de déterminer la valeur quant à la représentation de ce chapitre honteux entre tous de l'histoire occidentale.

  • Marie-Claire Ropars-Wuilleumier est maître-assistant à l'Université de Paris VIII.

  • Roger Caillois propose ici un témoignage personnel sur l'aventure critique dans le domaine littéraire. Au-delà des approches techniques traditionnelles, il s'agit en effet de rendre sensibles les intuitions et les impressions d'un auteur face à l'écriture. De Corneille à Saint-John Perse, de Montesquieu à Saint-Exupéry, les « rencontres », au fil des pages, se multiplient et s'enrichissent, aussi révélatrices de l'importance des textes eux-mêmes que de la personnalité de Roger Caillois. Roger Caillois est membre de l'Académie française.

  • Si toute poésie chante, toute musique voudrait prendre la parole. Le phrasé mime dans la mélodie sans texte l'usage de la langue, il ajoute à la musique vocale le geste de parler, il concentre à tout moment l'interprète sur un besoin d'exprimer des sens, il donne à l'auditeur l'illusion que la musique est un langage. Pour faire comprendre cela de façon intuitive, Éloge du phrasé examine dans des oeuvres toutes sortes de rapports de la musique et du texte - ils se présentent sous presque autant de types qu'il y a de cas ! Quand ils sont directs, c'est la question du sens du texte et des possibilités de signification du musical qui est posée. Quand ils sont indirects, comme dans le poème symphonique ou dans la poésie « du signifiant », c'est la question des moyens de formuler le sens qui se présente. Analysant ces rapports, l'essai propose une méthode qui tende à ramener toute forme isolable à un principe organisateur, et cela aussi bien pour une mélodie ou un lied que pour une chanson ou pour l'oeuvre ambitieuse d'un grand compositeur « savant ». Il aborde ensuite le musical et le textuel quand ils sont dans une relation indirecte, et y dégage des formes parfois virtuelles ou abstraites, toujours idéales. Tout cela afin de célébrer le phrasé comme figure de tous ces rapports, avant que la conclusion n'en fasse une sorte de théorie d'inspiration plus littéraire que musicale.

  • Tous les ouvrages de Georges Poulet, à quelque genre qu'ils appartiennent, quels que soient les auteurs qu'il considère, n'ont d'autre fin que de faire apparaître, en deçà et au-delà des objets particuliers, définis plus ou moins nettement par les auteurs en question, la pensée indéterminée, quelle qu'elle soit, qui est, parfois familièrement, parfois obscurément, la source de leur inspiration. Cette pensée, tout en étant chaque fois strictement propre à celui qui l'émet, a le caractère d'être soustraite à toute détermination précise, comme l'est d'ailleurs tout ce qui se situe dans les zones les plus confuses et les moins définissables de la vie intérieure. Le souci de relever ces traits se remarque dans tous les écrits de Georges Poulet, mais plus particulièrement dans cet ouvrage, en quelque sorte terminal. Il n'y s'agit nullement d'une recherche proprement psychanalytique, mais plutôt d'une étude cherchant à atteindre et à dépeindre la conscience humaine, quand elle se laisse voir sous son aspect le plus simple, celui d'une pure indétermination.

  • Les essais réunis dans Le compositeur et ses modèles portent sur quelques déterminations de l'écriture musicale et ils constituent de ce point de vue autant de variations sur le thème de « l'auteur ». Ce qui est abordé, ce sont les relations qu'une oeuvre musicale entretient avec d'autres oeuvres qu'elle cite, consciemment ou inconsciemment, et qu'elle transforme ; ce qui est considéré, c'est la citation comme élément constitutif de l'oeuvre, tout texte - littéraire, pictural ou musical - étant un « tissu nouveau de citations révolues ». Sont ainsi analysés : les « parodies » de Bach comme remploi par Bach d'anciennes musiques pour de nouvelles paroles ; les concertos-pastiches de Mozart comme acte d'appropriation du discours musical reçu à l'époque ; les emprunts et « retours à » de Stravinsky (avec notamment une étude de l'opéra The Rake's Progress) ; les métamorphoses, dans la musique contemporaine, des musiques de Bach ou Schoenberg en Pousseur, de celles de Beethoven en Boucourechliev (Ombres) ou Kagel (Ludwig van).

  • Pour caractériser la nouvelle de la fin du XIXe siècle, on songe traditionnellement à deux traits : la brièveté et la parution en journal. Mais ils sont superficiels. Leur lien profond est un troisième trait, constamment occulté par la critique. La nouvelle est monologique : refusant toute polyphonie, elle ne laisse respirer qu'une seule vérité, une seule « voix ». Le lecteur contemple un spectacle étrange, dont l'auteur dégage pour lui toutes les potentialités pittoresques. Ensemble, ils jettent un regard exotique sur la réalité, même la plus proche. Les Normands sont bestialisés, les employés et les provinciaux sont épinglés dans leurs ridicules, pour des lecteurs de la capitale ou du grand monde. Pareille absence de polyphonie n'est pas un accident ou le fait d'auteurs mineurs, elle est constitutive du genre. Pour le démontrer, on s'appuie ici sur un millier de textes en cinq langues, dont la totalité des nouvelles de Maupassant, Tchékhov, Verga, James et Akutagawa, le maître de la nouvelle japonaise.

  • La musique des romantiques s'inscrit à la suite de La musique des Lumières (de Béatrice Didier), dans la conception de la collection « Écriture » qui se préoccupe de la façon dont naissent les styles, les poétiques, dont les genres non répertoriés dans la rhétorique classique peuvent exister. Le développement de la musique en France, approximativement dans toute la première moitié du XIXe siècle, a provoqué, d'une part, un goût nouveau (qu'on va appeler romantique) dominé par les Classiques viennois et l'opéra international, d'autre part, une façon renouvelée d'écrire, la naissance de genres inédits (le livret d'opéra, la poésie à mettre en musique, la « sonate de poésie ») ; par-dessus tout, le roman a voulu être soit le roman de l'artiste musicien (G. Sand), soit le roman de la musique dans son mystère (Balzac), soit le roman qui recrée pour un lecteur dilettante le même plaisir que l'on éprouve à l'opéra (Stendhal). En d'autres termes, le romantisme français est très largement dominé, dans sa genèse comme dans ses formes, par le cosmopolitisme musical.

  • Comme le montre très clairement le sous-titre du livre : « Un regard japonais sur le XVIIIe siècle », tous les chapitres, même ceux sur Diderot et Rousseau, donneront un éclairage différent de celui qu'ont apporté jusqu'à présent les chercheurs, tant européens qu'américains. En effet, l'auteur qui vit en dehors de la tradition judéo-chrétienne est mieux à même de saisir des aspects de la culture européenne qui ne sont pas toujours sensibles à la conscience des Européens. Ce livre réunit la synthèse de diverses études portant sur Diderot et Rousseau, un essai de réhabilitation littéraire d'un roman méconnu intitulé Le Nouveau Diable boiteux ainsi que l'examen des premières traductions japonaises du Contrat social et du Discours sur les sciences et les arts parues dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il est une contribution importante aux recherches concernant les Lumières et à l'histoire comparée des littératures et des idées.

  • L'abri (coquille, terrier, hutte, tente ou maison), voilà un besoin primordial aussi bien pour l'animal que pour l'homme. Lieu sacralisé par l'usage et la durée, indispensable foyer de la vie commune, élément de base de la collectivité sociale... Les perpétuels changements de domicile, la mutation moderne de nos logements ne vont-ils pas influer sur notre psychisme. La « poétique » de la maison n'est pas seulement un grand thème littéraire : cela va plus profond, cela touche, au niveau des racines, notre bonheur de vivre.

  • L'émotion n'est pas un état purement intérieur, mais un mouvement de l'âme et du corps qui fait sortir de soi le sujet qui l'éprouve. Elle pousse à écrire, car elle ne peut s'exprimer qu'en s'incarnant dans la chair du monde et des mots : un aphorisme de René Char fait du poème une « matière-émotion ». En traçant un trait d'union fulgurant entre le plus « objectif » et le plus « subjectif », cette formule nous invite à nous affranchir d'une pensée dualiste et à dépasser les clivages qui figent encore trop souvent le débat contemporain sur la poésie, opposant les tenants d'un « nouveau lyrisme » à ceux de l'« objectivisme », du « littéralisme » ou du « matérialisme ». Michel Collot tente ici d'échapper à cette fausse alternative, en montrant comment dans l'alchimie du verbe entrent en fusion et en interaction le moi, le monde et les mots. Il interroge notamment les oeuvres de Reverdy, Supervielle, Michaux, Ponge, Senghor, Dupin, Gaspar et Bernard Noël, à la lumière de la poétique, de la thématique, de la psychanalyse et de la génétique. L'étude des manuscrits complète celle des textes : elle permet de surprendre l'inscription de l'émotion dans la matière même de l'encre et du papier, et dans le geste de l'écriture.

  • Les stéréotypes de l'histoire littéraire ont défiguré l'oeuvre des grands romanciers de la « représentation » psychologique et sociale. Maupassant, le premier, avait pourtant démonté le concept de réalisme et de naturalisme et montré que l'effet de réel est en littérature le produit d'une illusion construite. L'impression de vérité naît des artifices de la fiction. L'observation des grands romans de la tradition dite « réaliste », de 1850 à 1940, montre en tout cas que leur survie et leur statut d'oeuvres tiennent à la virtuosité de leur recette technique et stylistique autant qu'à la validité de leur savoir sur l'homme et la société. Il arrive de ce fait que leur écriture les apparente à des oeuvres que la tradition scolaire et parfois leurs auteurs eux-mêmes leur ont opposées, et qu'elle recèle des éléments d'invention formelle et de modernité que la critique a inconsidérément attribués aux successeurs. Que valent, dans ces conditions, les mots et les classifications de la vulgate ? Le réalisme de doctrine a été mis en pièces par les réalistes eux-mêmes...

  • Le livre rassemble onze études dont quelques-unes, déjà publiées, sont devenues introuvables et d'autres entièrement ou partiellement inédites. Elles portent d'abord sur deux écrivains - Musset et Flaubert - auxquels l'auteur consacre une attention continue et des travaux depuis une trentaine d'années ; et, par contiguïté ou pour le plaisir, sur d'autres écrivains du XIXe siècle. La concentration du titre choisi exprime l'unité d'approche critique qui rassemble ces articles en faisceau et donne à l'ouvrage une tonalité commune. L'attention du critique est principalement portée sur ce que Mallarmé appelle « ces motifs qui composent une logique, avec nos fibres ». L'imaginaire « lu » dans les textes retenus et commentés emprunte des chemins qui s'apparentent à ce que J.-P. Richard appelle métaphoriquement les « sous-bois », ces « pistes à demi découvertes », ces « en-dessous de l'oeuvre » où s'enfouit souvent sa vérité secrète et profonde. Considérant qu'un commentaire critique est fait pour éclairer le lecteur, non pour le mystifier ou l'égarer, tous ces textes évitent soigneusement deux écueils fréquents de nos jours : la science absconse et le jargon prétentieux. La communication est directe, à deux ou trois termes près, toujours expliqués, et la perspective à la fois didactique et humaniste. Tant il est vrai que parler des livres qu'on aime, c'est d'abord vouloir les faire connaître, reconnaître et, si possible, aimer.

  • Le corps - lieu d'articulation de l'imaginaire et du symbolique - investit la scène du roman et de la philosophie en France au XVIIIe siècle. Une nouvelle économie du désir dans les rapports entre les sexes émerge, à la faveur d'une nouvelle configuration de la subjectivité. Prenant la représentation cartésienne de la corporéité comme une limite ou un repoussoir, cet essai étudie comment, dans quelques-uns des univers de fiction majeurs de l'époque : La vie de Marianne de Marivaux, La Religieuse de Diderot, Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau, Les liaisons dangereuses de Laclos, se mettent en place des rhétoriques du corps. La présence-absence paradoxale du corps, sa dispersion en reflets, la capacité du langage à affronter l'hystérisme du corps, constituent des « écritures » typiques, dont on mesure l'écart variable par rapport à la métaphysique cartésienne. Serait-ce la leçon morale du XVIIIe siècle : l'utopie d'un âge d'or du roman, où nature et culture, éloquence des mots et jouissance, sont réconciliables ?

  • La France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet semble obsédée par la crainte de la Compagnie de Jésus, rétablie en 1814. Des centaines de libelles, épîtres, chansons, romans dénoncent les Jésuites, et le pouvoir occulte qu'ils exerceraient ; Béranger les chansonne ; Stendhal en est hanté, et Balzac fasciné ; Michelet et Quinet les stigmatisent ; le mélodrame et le vaudeville s'en emparent ; avec Eugène Sue et A. Dumas, le roman-feuilleton les peint sous le jour le plus noir. Pourquoi cette haine ? Pourquoi cette peur ? Le mythe jésuite en décrit les expressions littéraires, et en livre les significations par une étude précise des textes et du contexte politique où ils s'inscrivent. Cette rhétorique de l'exécration dessine la figure de l'ennemi et forge l'image, redoutable et fascinante, du pouvoir moderne. Le mythe jésuite jette ainsi une lumière saisissante sur les sources de notre imaginaire politique.

  • La série « Écrivains » est parallèle à la collection « Écriture ». Comme elle, elle voudrait être un lieu où se rencontrent et se confrontent des critiques dont les méthodes peuvent être très diverses. Tandis que chaque volume d'« Écriture » aborde un problème théorique illustré par l'analyse de textes émanant de créateurs différents par leur époque et leur tempérament, chaque essai de cette seconde collection est essentiellement centré sur un écrivain dont il entend éclairer des aspects nouveaux, dans des perspectives elles-mêmes neuves.

  • Comme on dit science-fiction. Pour indiquer que les objets ou les faits dont il s'agit n'ont pas d'existence à part entière. C'est en effet entre absence et présence, sur la page ou sur l'écran d'une image, que le fantastique se joue. Des objets et des faits interviennent comme ils ne devraient pas. Ils suscitent l'effroi, puis, par on ne sait quelle magie narrative, visuelle, ils disparaissent. Ce va-et-vient de l'invisible au visible, du visible à l'invisible est toute la matière de ce livre. Ce travail puise aux meilleures sources : grands auteurs, auteurs peu connus, ouvrages populaires, littératures françaises et étrangères. Il a recours aux icônes et aux mirages que suscite l'écran. Il offre, successivement, une théorie de la Fantastique-fiction, des explications sur les mécanismes de dédoublements et les évanescences, sur les lieux fantastiquement propices, sur le monstre, sur le spectre, sur ce qui n'a pas de nom. Il inclut dans son propos les merveilles et les « cadavres exquis ». A tant d'effervescence, il découvre une source : l'écriture.

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