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  • 1947. A peine sortie de la guerre, la Grèce est tombée dans le chaos. La droite, installée au pouvoir par les Anglais, et les forces de gauche s'entre-tuent dans un pays dévasté. Chrònis Mìssios, 17 ans, résistant communiste, est arrêté puis condamné à mort. Gracié de justesse, torturé plusieurs fois, ballotté de prison en déportation, il va devenir, selon ses termes, un « prisonnier professionnel » : à sa libération définitive, en 1973, il aura passé en tout vingt et un ans de sa vie en détention.
    Cette histoire du prisonnier Mìssios, c'est lui-même qui la raconte, pendant toute une nuit, dans un déferlement de mémoire où les époques se bousculent, à l'un de ses camarades qui, lui, par chance, est « mort avant » - avant d'avoir connu la prison, mais aussi le pire : le naufrage de l'idéal communiste. C'est la première fois que la guerre civile grecque est racontée ainsi. D'autres ont déjà décrit ses horreurs, mais Mìssios est le premier ex-communiste à oser montrer le Parti tout nu : ses martyrs admirables, d'un dévouement total, mais aussi ses dirigeants, rendus souvent aveugles et sourds par l'égoïsme et la bêtise, plus dangereux pour leur cause que l'ennemi lui-même. Si les Grecs se sont rués sur ce livre - il s'est vendu à plus de cent mille exemplaires, événement rarissime là-bas -, c'est d'abord qu'il a brisé un tabou, rouvert la vieille plaie infectée.
    Toi au moins... date de 1985. Depuis, le communisme a pris d'autres coups, et on se dira peut-être, à quoi bon remuer encore le cadavre ? Mais ce serait prendre un tel livre pour ce qu'il n'est pas : une étude historique ou un pamphlet politique. Si les grands événements y sont évoqués, c'est de façon allusive ; malgré la foule de personnages qu'elle fait revivre, et le rôle important qu'y jouent l'amitié, la solidarité, cette histoire n'est pas essentiellement collective : c'est avant tout le récit d'une expérience intérieure. D'une descente en enfer. Cet enfer ; les matons sadiques et les petits chefs du Parti n'en sont que les deux premiers cercles, éternels comme l'oppression, terribles sans doute, mais moins que le troisième, qui passe à l'intérieur du prisonnier : c'est surtout contre lui-même qu'il se bat, contre la folie qui l'assiège, cette folie qui rôde ici partout, chez les victimes et les bourreaux, comme une obsession. On pourrait trouver ; dans d'autres temps, d'autres lieux, des enfers plus affreux encore que celui-ci ; mais ce qui fascine dans Toi au moins..., c'est justement que son héros, toujours près de sombrer ; ne sombre pas, qu'il demeure dans cette zone crépusculaire entre espoir et désespoir ; raison et démence, entre l'humain et l'inhumain ; c'est l'histoire d'un homme qui lutte pour rester un homme, à l'extrême limite de ce qu'il peut subir sans être détruit.
    Tu hésites peut-être, lecteur, à plonger dans la nuit de ces prisons, toi pour qui la Grèce est d'abord une belle image pleine de soleil. Rassure-toi. L'amertume du début du livre - et de la fin - n'est pas son dernier mot. Après la mort du rêve, l'ancien rêveur est encore là, fragile, meurtri, mais porté par cet amour forcené de la vie, cet humour chevillé au corps, qui l'ont maintenu vivant. Toi au moins... en arrive ainsi, malgré son sujet, à être souvent drôle et même réconfortant. On n'y trouve qu'une seule évasion, qui échoue de façon lamentable, et pourtant c'est avant tout l'histoire d'un homme qui se libère : de ses illusions, de sa peur, de sa haine.
    Les pages les plus émouvantes, justement, sont peut-être celles où les pantins cruels deviennent fugitivement humains ; où les humbles combattants des deux bords se découvrent un instant bien proches, pauvres jouets dans les mains indifférentes de leurs chefs ; où le héros distingue des salauds dans son camp et des braves types en face. Car ce qui le libère mieux que tout, c'est de comprendre peu à peu que le fanatisme, la haine sont sans doute la pire des prisons.
    Libre, Mìssios l'est aussi - logiquement - jusque dans l'écriture, le vocabulaire, la syntaxe, l'agencement du livre entier. Tu vas rencontrer quelques phrases tordues, des passages obscurs, des dialogues où tu ne sais pas toujours qui dit quoi... Sache que le lecteur grec n'est pas mieux loti. En traduisant, je n'ai pas voulu adoucir, affaiblir. Je voudrais que tu reçoives ce livre en pleine figure comme je l'ai reçu. Laisse-toi emporter par ce torrent d'histoires et de mots. Avant tout, écoute. Comme beaucoup d'auteurs grecs, Mìssios est un superbe conteur. Comme Taktsis, Kavvadìas, Hadzis ou Cheimonas (tous traduits chez nous désormais), il a su rester proche des racines populaires de la langue, et faire passer dans l'écriture toute la force de la parole.
    La prose grecque moderne est née avec les Mémoires de Makriyànnis, ce général de la guerre d'indépendance qui à trente ans ne savait pas écrire. Un siècle et demi plus tard, avec Mìssios, qui apprit à lire en prison à seize ans, c'est un peu la même voix qui retentit, venue des profondeurs du peuple, clamant ce que les puissants, les doctes et les malins ne veulent ou ne peuvent pas dire. C'est la même sainte fureur, la même passion, qui éclaire ces pages où tu t'apprêtes à entrer - lueur ténue, mais tenace, à l'image de ce pays toujours blessé, qui jamais ne meurt.
    MV

  • Yòrgos Ioànnou, Douleur du Vendredi saint | présentation par Michel Volkovitch
    Yòrgos Ioànnou n'ayant jamais écrit que sur lui-même, de façon souvent très allusive, quelques indications sur sa vie ne feront pas de mal au lecteur. Ioànnou naît à Thessalonique en 1927 de parents réfugiés, chassés de Turquie un peu plus tôt. Le père est cheminot, le fils devient professeur de lettres classiques. Il exerce un peu partout en province, et même en Libye pendant deux ans - son seul voyage hors de Grèce. Il publie deux minces recueils de poèmes et un de prose. En 1971, à quarante-quatre ans, quand paraît Le sarcophage, il est encore pratiquement inconnu.
    Le sarcophage est l'histoire d'un couple. Elle, c'est Thessalonique, ville d'enfance et d'adolescence, mère détestée autant qu'aimée. Lui, c'est l'auteur lui-même. Ces 29 textes brefs forment une autobiographie à peine transposée. Ioànnou n'invente pas ses histoires : on n'écrit bien, dit-il, que sur ce qu'on a soi-même vécu. Plutôt que des nouvelles, ces textes sont des « proses », comme il les appelle, à mi-chemin entre l'autobiographie, la fiction et l'essai. Ajoutons-y la chronique : Ioànnou ne cesse d'entrelacer drames personnels et collectifs. Le charme et la force de ce livre, et des suivants, viennent en partie de là, de cet équilibre entre le je et le nous. En fait, mine de rien, par petites touches, brefs coups de projecteur, c'est l'âme grecque tout entière que capte Ioànnou. Tout est là, senti, vécu : l'héritage antique, la religion byzantine, les traditions populaires - la « Grèce éternelle », encore vivante alors, survivante aujourd'hui. Il fallait, pour la rejoindre ainsi, un homme à la fois savant et simple, comme Ioànnou ; un homme que sa culture a mené vers ses racines lointaines sans l'éloigner de ses origines populaires, non moins précieuses pour lui.
    Mais si les récits de Ioànnou fascinent à ce point, c'est qu'à travers la chronique son auteur va plus loin, plus profond - ses écrits tournent toujours autour de la grande révélation de sa jeunesse : la force d'Éros, de Thanatos, et surtout les liens secrets qui les unissent.
    Éros, pour Ioànnou, est une blessure perpétuelle. Il désire les hommes, dans un temps et un lieu où la chose n'est plus permise, ou pas encore. L'écriture chez lui naît en grande partie d'un besoin lancinant de se confier, d'avouer une douleur inavouable, de vaincre une solitude infernale, de se libérer d'une masse de culpabilités ; écrire est une confession. Ou plutôt (et le lecteur y gagne) une demi-confession : ce qui donne à ces pages cette tension, cette urgence, c'est la lutte intérieure - et les ruses infinies - de quelqu'un qui crève à la fois d'envie de tout dire et d'angoisse d'avoir tant à cacher. D'autant qu'au tourment intime s'en est joint un autre, collectif, pendant toutes les années de la dictature des Colonels, avec tous ses interdits, ses répressions cruelles et les prudences verbales qu'elle impose.
    Après Le sarcophage, Ioànnou quittera pour toujours sa ville natale où il étouffe. Devenu athénien, il écrira encore deux livres d'essais sur Thessalonique et d'autres recueils de proses, dont Le dernier héritage, digne prolongement du Sarcophage, et surtout, publié en 1980, le flamboyant Douleur du Vendredi saint.
    Que s'est-il passé ? Voici le livre le plus étonnant de Ioànnou. On reconnaît bien son monde et pourtant tout a changé. L'auteur est toujours là, au coeur de ces récits composites, inclassables - même si, à vrai dire, la part de fiction semble ici plus grande, même si l'auteur-protagoniste se dissimule à moitié parfois, passant du je au il - et même, une fois, sans doute, au elle... On reconnaît aussi les thèmes - solitude, amours impossibles, union de l'amour et de la mort, du sexe et du sacré, du désespoir et de l'espérance. Il est vrai que cette fois le narrateur s'enhardit, l'autocensure se relâche, l'aveu se fait nettement plus explicite. Mais la grande nouveauté, c'est un spectaculaire changement de voix. L'écriture ancienne de Ioànnou, brève, ramassée, à la fois dense et trouée de silences - du court qui en dit long - est soudain balayée par un grand souffle, comme si une digue cédait soudain, et un torrent de mots déboule tout au long de paragraphes immenses, de phrases qui n'en finissent pas, dans des histoires qui sentent l'insomnie et la fièvre, hallucinées, égarées, où les lieux et les temps parfois se mêlent, brûlantes, où parfois l'on se perd.
    Le sommet de cette vague - ou le fond de ce tourbillon -, c'est sans doute la nouvelle éponyme, aux phrases débordantes, grouillantes comme la foule, étouffantes comme le parfum des fleurs, obsédantes comme des chants d'église, scandées par des citations des Écritures à la fin des paragraphes - « comme des points d'orgue ou des stations sur le chemin de croix », m'écrit l'auteur dans une lettre en 1982. Toute la sensualité que les Grecs ont mise dans la religion, cet étonnant mélange de Jésus et de grand Pan toujours vivant, aucun texte ne l'a aussi bien montré, je crois, que ces dix pages illuminées. Elles resteront ce que Ioànnou a écrit de plus fort et de plus fou, mais les douze autres nouvelles du recueil sont à peine moins frappantes, par l'étrangeté des situations, leur érotisme imprégné d'angoisse, l'accord entre héritages païen et byzantin, et par l'audace exacerbée d'une écriture aventureuse, tâtonnante par instants, excessive, mais dont les excès eux-mêmes sont nécessaires.
    Ioànnou n'ira pas plus loin. Il reviendra plutôt en arrière dans ses derniers textes. Il meurt prématurément, en 1985, à cinquante-sept ans, laissant d'autres proses, des traductions du grec ancien et du latin, des recueils de contes, de chants populaires, de pièces pour le théâtre d'ombres. Il m'a donc laissé seul au moment où je m'apprêtais à m'occuper de lui. Le traduire a toujours été pour moi une obsession. J'ai à peine connu l'homme, je ne partage pas ses choix amoureux, mais ses choix d'écriture sont tout proches des miens. Ses écrits ne sont pas seulement parmi mes préférés, toutes langues confondues ; si je me suis mis à écrire, c'est en partie grâce à eux ; ce sont eux surtout qui m'imprègnent et que j'imite sans le savoir quand je délaisse les Grecs pour l'écriture en solo.
    Entre mes premières traductions de Ioànnou et celles que j'achève aujourd'hui, vingt ans ont passé. M'ont freiné divers obstacles matériels, éditoriaux par exemple. J'ai eu la chance de caser dans une revue le texte initial, mais quel éditeur français, avant publie.net, aurait osé publier l'ensemble ? Une splendeur si insolite ! Des nouvelles en plus, genre méprisé chez nous !
    La présente édition propose onze textes sur treize. Certains passages, obscurs pour les Grecs eux-mêmes - y compris parfois pour les familiers de l'écrivain - reçoivent une tentative d'explication dans les notes. Ma traduction arrondit un peu certains angles, mais j'aurais dénaturé le texte en y versant trop de lumière. Un grand merci à Ghislaine Glasson-Deschaumes qui accueillit Ioànnou jadis dans la revue Lettre internationale, ainsi qu'à Dìmitra et Mihàlis Milaràkis, soeur et beau-frère de l'écrivain, et Orsalìa Synteli, qui m'ont patiemment guidé dans certains passages obscurs.

    MV

  • Smyrne, grande ville d'Asie Mineure, cosmopolite et enchanteresse, disparue en 1922 dans un gigantesque incendie, revit tout entière dans ce roman atypique, à la fois traditionnel et moderniste, devenu un classique en Grèce. Cosmas Polìtis y déroule ses histoires avec une virtuosité de conteur oriental, entremêlant lyrisme, ironie et merveilleux, accumulant les trouvailles dont voici la plus belle sans doute : tout au long du roman, le nom de la Ville n'est jamais prononcé - alors que lieux et personnages sont minutieusement nommés. Comme si ce nom était trop présent pour qu'il soit besoin de le dire ; comme s'il était trop douloureux, ou trop sacré. Qu'on la remarque ou non, cette absence du nom installe peu à peu un vide étrange sous les mots, contribuant à l'envoûtement lent que le livre peu à peu suscite.

    Ce qu'en a dit la presse grecque

    C.P. a toujours su décrire en virtuose l'âme enfantine.
    (...) Dans ce roman il donne vie à tout un monde magique.
    - Alèxandros Kotzias, 1964


    Même lorsqu'il représente la réalité la plus crue, C.P. n'oublie pas le rêve, et son lyrisme ne le quitte jamais.
    - Vàssos Varìkas, 1964


    Avant que la ville brûle, c'est la chronique devenant roman, la mémoire et la nostalgie prenant la forme d'une fiction admirable. C.P. ressuscite littéralement la ville disparue.
    (...) Ses personnages sont tous criants de vie. (...) Sa narration est imprégnée tout du long d'émotion et de tendresse.
    (...) Le charme, le pouvoir séducteur de sa prose atteint ici son sommet.
    - Apòstolos Sahìnis, 1964


    Je ne crois pas qu'il existe d'oeuvre plus remarquable dans toute la prose néo-hellénique.
    - Yòrgos Valètas, 1973

  • Un village en Grèce du Nord, vers 1960 - mais le décor est à peine esquissé, sans la moindre couleur locale. Une petite fille de huit ans, qui de nouvelle en nouvelle va grandir, devenir adolescente, puis femme, quitter le pays pour d'autres aventures - mais on ne sait pas, et peu importe, ce qui relève ici de l'autobiographie ou du rêve.
    Quand parut La fiancée de l'an passé, il y a près de vingt ans, le lecteur grec découvrit un monde à part, que l'auteure allait explorer plus avant dans un second recueil d'histoires puis dans ses grands romans. Un monde profondément zatélien, c'est-à-dire à la fois étrange et familier : on y retrouve celui de nos ancêtres, qui disparaît aujourd'hui sous nos yeux avec ses villages, ses superstitions, ses rituels, ses conteurs, un monde où l'homme et les éléments se tutoient encore, où magie et réalité se donnent encore la main, et dont la génération de Zyrànna Zatèli aura été le témoin ultime.
    Une magicienne, cette Zyrànna. Il faut l'être pour avoir si peu oublié l'enfant qu'elle fut ; pour peindre le monde avec un tel mélange d'innocence et de sensualité, de cruauté et de tendresse, d'horreur et d'émerveillement ; pour transfigurer ainsi, mais sans les déformer, les événements les plus quotidiens, les personnages les plus humbles ; pour donner à son récit, en même temps, le charme de la nostalgie et la fraîcheur du neuf, comme un vieux film en noir et blanc qui serait aussi en couleurs.
    Ici la violence est plus douce qu'ailleurs, et la douceur plus violente. Ces histoires qu'on dirait à la fois totalement imaginées et totalement vraies, décrivent avec beaucoup d'acuité, mine de rien, le grand bouleversement des années 60, mais paraissent évoluer aussi au-delà du temps. Elles plongent tout droit vers l'essentiel, à savoir l'amour et la mort, également présents, obsédants, au long de ces pages où sans fin ils s'entrelacent.
    Ce livre, dès sa sortie, a rencontré un public fervent, charmé par le regard magique de l'auteure, cette façon si naturelle de voir le merveilleux, de mêler visions terribles et humour, désolation et légèreté ; charmé aussi par cette voix souple, limpide, musicale, jouant sur les rythmes et les sonorités avec, déjà, une belle maîtrise. Mais ce qui a touché tant de lecteurs, sans doute, c'est aussi l'audace tranquille, toute simple, de cette parole de femme affirmant sa liberté amoureuse, balayant quelques tabous d'un revers de main négligent.
    L'aversion (réelle ou supposée) du public français vis-à-vis du genre de la nouvelle a empêché pendant quinze ans La fiancée de l'an passé de venir se raconter aux lecteurs francophones. Elle fut d'abord accueillie, en 2002, par les éditions du Passeur à Nantes, annexe d'une formation aux métiers de l'édition, le CECOFOP, entreprise exemplaire. Bravo encore à Yves Douet, Patrice Viart et leurs étudiants pour leur compétence et leur gentillesse. Ce fut un travail passionnant, sympathique et le résultat ne m'a pas déçu. CECOFOP et Passeur n'existent plus, hélas, les livres sont partis au pilon, et c'est publie.net qui prend le relais.
    Les neuf courtes histoires que voici sont l'introduction, le passeur idéal vers les grandes fictions zatéliennes qui suivent, Le crépuscule des loups et La mort en habits de fête, toutes les deux publiées au Seuil ; mais cette Fiancée-là mérite amplement d'être lue et aimée tendrement pour elle-même.
    J'avais traduit certaines de ces nouvelles il y a vingt ans en compagnie de Noëlle Bertin et Jasmine Pipart. Reprenant ces versions anciennes, je tiens à remercier ces deux amies, et leur dire combien le souvenir est vif en moi de ces belles heures passées ensemble au Zatèliland.
    M.V.
    Ce livre est disponible en numérique et en papier > http://www.publie.net/livre/la-fiancee-de-lan-passe/

  • Lorsque la guerre civile qui déchire son pays l'oblige à partir pour l'exil en 1948, Mihàlis Ganas a quatre ans. Et dix ans à son retour, en 1954. Et trente-six en 1980 quand il raconte cette enfance bouleversée, qui l'a marqué à jamais, dans Marâtre patrie.
    Nous le suivons en Albanie, puis en Hongrie, puis dans le village perdu d'Épire où il vivra jusqu'à l'âge d'homme. La mauvaise mère, ce n'est pas la Hongrie plutôt accueillante, mais la mère patrie, la Grèce des années 50, qui inflige à ses enfants la misère économique et la répression politique.
    Pour décrire ces années terribles, dire le désordre de la mémoire avec ses souvenirs fulgurants et fragmentaires, dire surtout la fureur du monde qu'un enfant découvre et ne comprend pas, Ganas - qui par ailleurs est l'un des plus grands poètes grecs de son temps - invente une langue inouïe, rugueuse et raffinée, proche de celle des paysans de son enfance et en même temps de celle des poètes. Voilà pourquoi, dans Marâtre patrie, qu'on a pu qualifier de « récit-poème », on prend la réalité en pleine figure.
    Michel Volkovitch

  • Zyrànna Zatèli apparaît en 1984, à trente-trois ans, avec La fiancée de l'an passé, recueil de neuf nouvelles visiblement autobiographiques, où dès la première page elle crée son monde et ensorcelle ses lecteurs. Deux ans plus tard, elle donne un second recueil, Gracieuse dans ce désert, plus étoffé (vingt et une nouvelles), plus divers, où l'heureux lecteur du premier se retrouve en pays de connaissance.
    Le monde de Zatèli, c'est son passé, son enfance avant tout, le coin de Grèce du Nord où elle l'a vécue, petite ville et campagne autour ; c'est les années 50 et 60, reconnaissables à certains détails - mais lieux et époques se fondent en partie dans une sorte de brume intemporelle. Si dans Gracieuse... le récit à la troisième personne tend à remplacer le « je » - signe que les romans futurs se rapprochent -, celle qui raconte l'histoire, qui en fut l'héroïne ou le témoin, est toujours une enfant, une jeune fille ou une jeune femme derrière lesquelles on devine l'auteure, entourée souvent d'une foule de frères et soeurs, d'autres grandes familles voisines, d'originaux divers, de fous et de folles, avec leurs cancans et leurs mystères.
    La fiancée de l'an passé et Gracieuse dans ce désert, proches comme deux soeurs, risquent d'être vues avec le recul comme un cahier d'esquisses, un laboratoire des grands romans à venir : Le crépuscule des loups (1993), La mort en habits de fête (2002) et La passion des milliers de fois (2009), qui feront de son auteure une star dans son pays, et qui par ailleurs, plus d'une fois, puisent des matériaux dans ces pages de jeunesse. Cette dimension de laboratoire est nette surtout dans le recueil ici présent, qui explore de nouvelles directions, expérimente plus hardiment de nouvelles formules narratives. Mais il ne faut surtout pas voir dans ces deux livres de simples cahiers d'esquisses : le second, notamment, contient certaines des plus belles pages de Zatèli. Il suffit de lire, par exemple, « Le vent d'Anatolie », le plus long texte du livre et sans doute son sommet. Il y a là selon moi plusieurs passages parmi les plus forts, les plus beaux jamais écrits sur la mort. La narratrice encore enfant, intermédiaire entre les vivants et une malade qui n'est déjà plus des nôtres, n'est-ce pas aussi une figure de l'écrivain, ce passeur entre un autre monde et nous ? J'ai traduit toute la nouvelle en retenant mon souffle, comme le croyant dans une église, mais les pages centrales m'ont transporté comme je l'ai rarement été dans mon travail de traducteur.
    Cette version destinée à publie.net propose douze des quinze nouvelles de la première partie, qui se déroule en Grèce, et laisse de côté pour l'instant les six histoires portugaises de la fin. Le titre original (stin erimia me hàri), signifie mot-à-mot {Dans la solitude avec grâce}. Je l'ai modifié pour tenter de conserver un peu de l'élégance musicale du titre grec. Cette publication, j'en rêvais depuis vingt-trois ans. Traduire, longue patience...
    Michel Volkovitch
    Livre disponible en numérique et en papier > http://www.publie.net/livre/gracieuse-dans-ce-desert/

  • Luxure et luxuriance : on pourrait presque résumer ainsi l'oeuvre d'Andrèas Embirìkos, l'un des poètes majeurs du XXe siècle grec. Il vécut entre 1901 et 1975, voyagea beaucoup hors de Grèce, connut André Breton et bien d'autres et introduisit dans son pays, outre le surréalisme, la psychanalyse qui devint son métier.
    Son premier recueil, Haut-fourneau, en 1935, secoua une poésie grecque alors un peu sage par ses images délirantes et son refus des conventions littéraires ou morales. En 1945, Domaine intérieur prenait ses distances avec l'orthodoxie surréaliste tout en affirmant dans une langue incroyable, d'un archaïsme à la fois solennel et joueur, une sensualité exubérante, un amour inépuisable pour la chair des femmes et aussi celle des mots. Tournant le dos à la grisaille et la noirceur du monde, il nous entraîne dans des jungles d'images, chantant à jet continu l'éternel retour du désir.
    Mais l'érotisme, ici, n'est pas seulement une affaire de plaisir égoïste : il s'agit, en libérant les corps, de libérer aussi les esprits - ceux de l'humanité entière. L'exaltation du plaisir, chez notre poète, débouche sur une véritable religion de la liberté, exprimée - les religions successives adorant piller les précédentes - en termes volontiers christiano-païens. Embirìkos est entre autres choses un utopiste flamboyant, rêvant et prêchant rien moins qu'un monde nouveau, avec une certaine grandiloquence parfois, mais n'a-t-elle pas son charme elle aussi, cette ferveur, cette foi un peu folle ? Jamais elle ne devient pesante. La pensée d'Embirìkos garde toujours quelque chose de frais, d'effervescent, de candide et généreux, d'autant qu'on la sent parcourue en douce par un humour d'autant plus savoureux qu'impalpable. Quant à ses phrases, de même, longues, chargées, répétitives, elles échappent à toute lourdeur, débordantes, jaillissantes, égayées par d'éclatantes couleurs sonores, scandées par la percussion d'obsédantes répétitions, portées par une allégresse, une ivresse qui leur donnent la palpitation de la vie.


    Ces poèmes qui peu à peu se tendent et montent jusqu'à une déflagration finale, à un cri de volupté - souvent éjaculé dans un idiome inconnu, comme si la langue du quotidien n'avait plus cours, comme si l'ascension débouchait sur la pentecôte, comme si l'on atteignait enfin l'autre monde, qui est dans celui-ci -, ces poèmes orgasmiques, il est éminemment jouissif de les traduire. J'ai longtemps attendu, d'autres s'éclatant à ma place. Jacques Bouchard a traduit Haut-fourneau, puis Domaine intérieur, Michel Saunier Argo, fiction en prose - bijou hélas épuisé -, et Constantin Kaïtéris Amour Amour. Restent les deux recueils de la fin : les proses d'Oktàna, rédigées entre 1942 et 1965, et les vers libres de Ce jour d'hui comme hier et demain, qui datent pour l'essentiel de la période 1965-72. Ces deux recueils parus après la mort du poète, en 1980 et 1984 respectivement, il n'est pas interdit de les placer aussi haut que les précédents, largement plus connus. Et l'on ne peut qu'être ému en se souvenant des heures si sombres que vivait la Grèce tandis qu'Embirìkos déroulait en secret, pour lui seul ou presque, ses visions lumineuses, édeniques.
    Lorsque Michel Saunier, qui m'avait confié naguère son projet de traduire Oktàna, m'a informé qu'il ne souhaitait pas poursuivre, j'ai sauté sur l'occasion.
    On trouvera ici les deux-tiers de chacun des deux recueils. Une partie a été publiée sur mon site, volkovitch.com, tout au long de l'année 2008-09. Le reste, inédit.
    Reste à traduire Le Grand Oriental, énorme roman érotique en huit volumes, publié en 1991, quarante ans après sa rédaction et quinze ans après la mort de l'auteur. Je doute qu'on le lise de sitôt chez nous, et ce n'est pas seulement une question de volume : le goût affiché de l'auteur pour les très jeunes filles déchaînerait les foudres de nos ligues de vertu...
    MV

  • Douze jeunes poètes

    Collectif


    HEUREUX LES POÈTES GRECS...


    ...s'ils connaissaient leur bonheur ! Ils se croient ignorés, méprisés, alors qu'ailleurs c'est encore pire. La poésie en Grèce reste relativement florissante. Elle a toujours été une sorte de langue maternelle, parlée par un nombre étonnant d'Hellènes de tous âges, sexes et conditions. On publie encore des poètes à tour de bras, les sites de poésie se multiplient, et quant à la diversité, à la qualité, il ne semble pas qu'elles soient en baisse.
    Les premiers poètes que j'ai traduits, dans les années 80, étaient tout juste quadragénaires, à peine plus âgés que moi. Quinze ans plus tard, en 2000, les plus jeunes poètes présents dans l'anthologie Poésie/Gallimard avaient eux aussi quarante ans. Dans les deux cas je m'étais sagement conformé à la règle commune : on ne cueille pas les fruits verts - même si, en poésie surtout, certains fruits mûrissent bien avant la quarantaine.
    Cette fois, soyons moins rigoriste : sur les douze « jeunes poètes » que voici, qui représentent la nouvelle génération, sept ont quarante ans ou plus, mais trois autres sont trentenaires et les deux benjamins n'ont que vingt-huit ans. Le doyen, né en 1962, doit sa présence au fait qu'il a publié très tardivement son premier recueil de poèmes.
    L'échantillon est-il représentatif ? Faut-il à tout prix trouver des points communs entre ces voix diverses, leur faire endosser de force un maillot d'équipe nationale ? Les Grecs eux-mêmes ne se risquant pas encore à tirer le portrait collectif de cette nouvelle génération, je me bornerai à quelques remarques prudentes.
    Tous ces poètes ont beaucoup lu, semble-t-il. Remarquablement oecuméniques dans le choix de leurs ancêtres, ils revendiquent des influences étonnamment diverses, grecques mais aussi étrangères : le village planétaire s'installe peu à peu. Du côté grec, Sakhtoùris est le plus souvent nommé, mais l'antiquité reste une source d'inspiration pour certains. L'influence de la poésie française est en baisse, on s'en doutait, au profit de l'anglo-saxonne. L'engagement politique, vivace au milieu du siècle dernier, avait déjà quitté l'ordre du jour avec la génération précédente. Les problèmes actuels de la cité n'apparaissent plus directement. La parole poétique se fait dense et obscure, mêlant rêve et réel, s'organisant souvent en corps-à-corps entre ombre et lumière. La religion n'est pas morte pour tous. On voit poindre chez certains, chose remarquable, un humour plus ou moins diffus, plus ou moins noir.
    Choisir douze poètes grecs, m'a dit quelqu'un là-bas, c'est se faire douze amis et douze mille ennemis. Étant maso avec modération, je déclare ici solennellement que la liste n'est pas close, chers poètes, et que je serai heureux de poursuivre l'exploration - de façon moins systématique et intensive sans doute - avec de nouvelles têtes. La Grèce le mérite bien.

    M.V.

  • La patrie de Mihàlis Ganas, c'est l'Épire, au nord-ouest du pays, près de la frontière albanaise : une Grèce pauvre et pour nous insolite, montagneuse, pluvieuse, neigeuse. Il en fut chassé tout jeune enfant, pendant sept ans, avec ses parents exilés pour cause de guerre civile. Plus tard il dut, comme tant de provinciaux, s'installer à Athènes pour gagner sa vie.
    La poésie de Ganas est hantée par son enfance et ses montagnes, ce rude paradis perdu. Personnages principaux : lui-même, ses proches, ses ancêtres. Il ne cesse d'évoquer les morts - qui sont chez lui aussi vivants que les vivants. En cela il est on ne peut plus grec. Tout un monde ancien parle à travers lui. Sa parole simple, dense, ferme et en même temps subtile, ses poèmes droits et rugueux comme des arbres, qui sentent la pierre et la terre humide, sont le précieux dernier écho d'un monde paysan, mi-chrétien mi-païen qui se meurt, dont sa génération aura été le témoin ultime. De même, on sent ces poèmes irrigués par le passé poétique grec le plus originel et substantiel : Ganas est l'héritier direct, le continuateur des merveilleux chants populaires et de Solomos, père fondateur de la poésie grecque moderne au XIXe siècle.
    Mais notre poète des racines est en même temps branché sur son époque. Il nous décrit aussi, plus d'une fois, le monde urbain qui l'entoure. Il ne cesse de monter et descendre l'échelle du temps, dans ses thèmes comme dans ses formes, passant tout naturellement du vers libre et du poème en prose, l'idiome dominant d'aujourd'hui, à la versification traditionnelle. Pierres noires, par exemple, contient trois sonnets réguliers. Dans Bouquet, recueil collectif entièrement versifié, Ganas déploie une réjouissante virtuosité - ainsi que dans ses chansons, genre où il est passé maître.
    Voilà donc une poésie profondément polyphonique : elle ne cesse d'entrecroiser, de faire dialoguer le poète et ses morts bien-aimés, les époques, les traditions et genres poétiques, mais aussi le réel et le rêve : la nature chez Ganas apparaît comme hantée, le fantastique affleure un peu partout.
    On trouvera ici les trois premiers recueils : Cène d'angoisse (1978), Pierres noires (1980) et Yànnena la neige (1989). J'avais traduit et publié autrefois, dans mes Cahiers grecs ou en revue, six poèmes du premier, le deuxième intégralement et sept poèmes du troisième. Pour la présente édition je me suis remis au travail, si bien qu'on pourra lire ici une bonne moitié de Cène d'angoisse (la suite viendra un jour) et la totalité des deux suivants.
    J'avais également traduit, il y a douze ans, le quatrième opus, Ballade, pour les Cahiers grecs coédités avec la librairie hellénique Desmos (14, rue Vandamme, près de Montparnasse à Paris). Je serais étonné qu'on ait déjà tout vendu.
    La suite ? Encore un grand recueil, Le sommeil du fumeur (2003), Les petits (2000) qui rassemble des poèmes très courts dont certains repris des oeuvres précédentes, les seize poèmes en vers de Bouquet (1993) et les chansons, une bonne centaine, dans Paroles : Mihàlis Ganas (2002) - de quoi faire un nouveau volume. Textes passionnants et difficiles à plus d'un titre, aubaine et défi pour le traducteur. On verra plus tard, pour l'instant j'ai le trac. Je tente d'expliquer pourquoi dans le Carnet du traducteur.

    M.V.

  • Poèmes d'un autre : un gros volume (près de 400 pages), regroupant tous les poèmes de Stratis Pascàlis, paru en 2003 aux éditions Metaikmio d'Athènes quand l'auteur avait quarante-cinq ans : peu de poètes reçoivent si tôt pareille consécration.
    C'est l'occasion de relire Pascàlis, de confronter les étapes de son parcours, ces huit recueils échelonnés sur vingt-cinq années. L'auteur lui-même est surtout sensible à leurs différences, le tout dessinant à ses yeux une ligne brisée, chaque nouveau recueil s'écartant des précédents et l'ensemble, comme l'indique le titre, lui paraissant l'oeuvre d'un autre. Cela est surtout vrai, me semble-t-il, des publications du début, comme si le poète avait d'abord balisé les frontières de son domaine avant de se rapprocher de son centre. Le lecteur français sera sûrement sensible à ce qui rapproche déjà les deux grands premiers recueils : Cerisiers dans les ténèbres et Fleurs d'eau.
    L'unité cachée de l'oeuvre, c'est dans Cerisiers... qu'elle apparaît vraiment. Des poèmes simples d'apparence, narratifs, évoquant les anciennes chroniques ou les contes ; un décor de campagnes profondes, hantées par des forces archaïques, élémentaires, obscures ; des rêves, des visions, des prodiges incertains, des révélations en forme d'énigme, ou alors le silence ; le mystère partout et souvent, à la fin de l'histoire, une soudaine bouffée d'infini.
    Chaque poème, y compris dans les recueils suivants, apparaît comme une nouvelle étape tâtonnante, une approche répétée, sous un angle un peu différent, du même secret perdu ou pas encore atteint.
    Pascàlis est l'un des derniers poètes grecs, avec ses aînés Ganas et Liondàkis, dont la poésie habite l'espace naturel et fait revivre le monde paysan de leur enfance. Son domaine à lui, c'est Mitilìni, alias Lesbos, l'une des plus belles îles grecques, vaste, mystérieuse, orientale, dont la riche végétation et la sensualité ombrée de mélancolie imprègne ces pages sans que son nom soit prononcé.
    Voici un poète grec visionnaire de plus, dont l'oeil sait voir « le gouffre en jardin déguisé ». Une poésie qu'imprègne le sens du sacré - au sens le plus large. Avec ou sans Dieu, on ne sait : le monde que nous explorons là est sans repères : très ancien et hors du temps, universel et intensément grec, ne serait-ce que par ce mélange intime de souvenirs bibliques et païens.
    La poésie, pour un Grec, c'est sacré ; mais poésie et sacré en Grèce, étant choses quotidiennes, se promènent sans majuscule : quand Pascàlis lit ses poèmes, il y a dans sa voix une ferveur intense, mais dépouillée de toute emphase - de quoi rendre plus faux et ridicules encore certains déclamateurs français qui parfois bousillent nos traductions.
    Les versions françaises que voici ne sont qu'un maigre échantillon, à peine un tiers de l'ensemble. Je propose d'habitude aux poètes de choisir eux-mêmes ce que je vais traduire. Souvent ils refusent. Stratis Pascàlis a joué le jeu, le présent choix est en grande partie le sien ; il me convient parfaitement

    MV

  • Michel Volkovitch, dès le début du projet publie.net, a proposé d'y adjoindre un ensemble de traductions du grec contemporain, devenues indisponibles.

    Mais, tout au long de son travail de traducteur, il y a ces notes, incises, hommages aux autres traducteurs (Markowicz, Lortholary, Laure Bataillon, Sylvère Monod), réflexion sur la langue, les pays, sur les obstacles à franchir.
    Dans cet ensemble de 250 pages, c'est d'écrire et de traduire qu'il est question. Un portrait du traducteur, mais remis entre nos mains, pour nos propres apprentissages.
    FB

    Vingt-cinq ans de traduction du grec, romans, nouvelles, récits, poésie, théâtre. Tout au long de ce parcours, à côté de moi puis dans l'ordinateur, un carnet où je prends des notes. Besoin de ces écritures pour réfléchir sur mon travail et progresser, mais aussi faire progresser les apprentis traducteurs dont j'ai la charge - puisque la traduction, on commence à le savoir, peut et doit s'enseigner.
    Analyses, comparaisons, portraits, choses vues, lues, entendues, moments ordinaires ou extraordinaires, douleurs et bonheurs, ceci est une espèce de journal de bord s'adressant non seulement aux traducteurs eux-mêmes, mais à tous ceux qui écrivent ou qui lisent : lire, écrire, traduire, trois apprentissages qui n'en font qu'un. Le blabla théorique est ici réduit au minimum. Pas de traductologie, mais une approche par les sens, l'oreille, le toucher. De la musique avant toute chose...
    MV

  • Elle, ma Grèce

    Michel Volkovitch

    Tu étais tout pour moi : grand-mère et petite soeur, amante et amie, bienfaitrice, prédatrice, sage et folle, charmeuse, emmerdeuse. Lointaine et proche. Refuge et terre inconnue. Tu n'as pas tenu tes promesses. Tu m'as donné ce que je n'attendais plus. Je te dois quelques uns des pires moments de ma vie, et certains des meilleurs.
    Oui ! c'est à toi que je parle, Grèce de mes fesses !
    Je crois que je t'aime toujours.
    Je raconte ici tes lieux et tes gens, les amis, les amies, les prosateurs, les poètes, les vivants et les morts.

    MV


    Extrait de la table des matières :
    Ma mère Thessalonique, Vers les îles, Autres vadrouilles, Merveilles rêvées, Boire le salep, Bruits grecs, Savoir-vivre, Traditions, Quart monde, La montagne sainte, Au paradis des popes, Le catéchumène, Zeus éternel, La compagnie des morts, Sur les murs, La patrie en danger, Langues étrangères, On n'embrasse pas , Choses à ne pas dire, Rebètika, La patrie des poètes, Libido, Virils, ...chez les Grecs, Voleurs de feu, Michel Micel Mihàlis Mihaïl, Derniers étés, Ceux qui l'aiment de loin, L'amour de la langue, La traduction est une ascèse, Amis que je n'ai pas connus, In memoriam Georges Cheimonas, Eaux lustrales, Scènes finales, New Greece, Cimetières, Ithaque sur Seine...

  • Christophoros Liondàkis, présentation par Michel Volkovitch
    Christòphoros Liondàkis, originaire de Crète, appartient à ce qu'on appelait naguère la « génération de 70 », dont les membres n'ont plus grand-chose en commun désormais, si ce n'est d'être apparus en poésie ensemble, pendant ou juste après la Dictature.
    Cette génération est la dernière en Grèce à être née dans un monde encore tout imprégné des moeurs et modes de pensée traditionnels, monde aujourd'hui pratiquement disparu. Liondàkis, parmi ces poètes, est l'un de ceux qui habitent le plus intensément leur enfance. Il a aimé, il aime encore avec passion la nature - son « premier refuge », « un aimant qui m'attirait et que je suivais fasciné » - ainsi que la ville d'Héraklion, carrefour entre Occident, Afrique et Asie, « ville palimpseste » où l'on retrouve sous le présent tous les étages du passé ; « une ville qui nourrit le mythe, elle-même nourrie par lui ».
    Dès ses trois premiers recueils, La fin du paysage, Mutation et Garage souterrain, le poète a trouvé sa voix, mélange de clair et d'obscur. Tout ici est moins dit que suggéré, avec une fulgurante concision, comme chez Mallarmé, ou Bonnefoy, ou le dernier Sefèris, le plus troublant, celui des Trois poèmes secrets. Liondàkis est de ceux pour qui la vérité ne peut être saisie de face, en pleine lumière, mais par coups d'oeil obliques, dans une suite d'éclairs et d'éclats.
    Vient ensuite Le minotaure déménage, que le poète considère comme le premier recueil de la maturité. Il y raconte une histoire d'adolescence, de culpabilité, d'exil - sa propre histoire de Crétois quittant son île pour Athènes. Il y joue tous les rôles : Thésée, Ariane, le Minotaure et même le labyrinthe. C'est en même temps l'histoire de tout homme qui s'efforce, y compris contre lui-même, de n'être plus le « figurant » de « sa propre cérémonie ». Mais Le minotaure déménage est aussi un art poétique, comme le suggère, de façon évidemment voilée, la toute fin : pour dire les choses, les « résumer », les capter « dans les miroirs » du poème, il faut ne les dire qu'à « moitié ».
    La roseraie aux gendarmes, publié peu après, est lui aussi fondé sur le va-et-vient entre le présent de l'exil et un double passé : celui du poète (enfance, adolescence) et celui de sa patrie, la Crète. Dans ces trente-neuf poèmes, qui forment un seul long poème narratif, « la sève des siècles circule », rapprochant souvenirs mythifiés et mythes anciens revécus. Plusieurs thèmes s'entrelacent au long de ce labyrinthe, signalés par les fils d'Ariane de certains mots ou images-leitmotive : printemps, miroir, semblable, barrière, inscription, graver, fissure, taureau, oracle, beauté...
    Le thème principal étant l'affrontement entre la loi, le dogme, la culpabilité d'une part, et d'autre part l'infraction, l'hérésie, l'innocence - entre les gendarmes et la roseraie.
    Dans Avec la lumière, dernier recueil paru à ce jour, le cheminement se poursuit, dans le même paysage-palimpseste où s'entrelacent mémoire personnelle et mémoire collective, texte présent et fragments de textes passés, avec peut-être une présence plus affirmée des personnages urbains d'aujourd'hui et un peu plus de lumière dans l'obscur.
    La valeur de cette oeuvre rare, exigeante a été très tôt reconnue dans son pays, puis hors de Grèce. Liondàkis fait partie des poètes grecs régulièrement invités à l'étranger. L'ensemble que voici propose quelques extraits des trois premiers recueils, tout le Minotaure, toute la Roseraie et quatre poèmes seulement d'Avec la lumière, ce dernier recueil étant actuellement disponible sur papier, aux éditions Desmos.
    MV

  • Hàkkas en aura bavé toute sa vie. Né en 1931 dans une famille pauvre, il grandit sous l'Occupation, puis la Guerre Civile. Devenu communiste, il est persécuté en même temps par la droite au pouvoir, qui l'envoie en prison pour quatre ans, et par le Parti, que sa franchise indispose. Il vit de petits boulots, représentant, artisan, consacrant tout son temps libre à l'association culturelle qu'il a fondée avec des amis. A trente-huit ans il attrape le cancer et meurt trois ans plus tard.
    Ses écrits : quelques poèmes, trois pièces en un acte, trois recueils de nouvelles. C'est tout. Une oeuvre en miettes, comme sa vie. Des pages volées à cette vie trop dure, puis à la mort ; les unes griffonnées en hâte sur des paquets de cigarettes, les autres dictées sur des lits d'hôpital. Au fond, vu les circonstances, Hàkkas n'a pas peu écrit, mais beaucoup...
    Comme tout ce qu'il a laissé, Le bidet (1970) et Les cénobites (1972), ses deux grands recueils, sont d'abord une chronique : l'histoire d'une vie, la sienne, à peine teintée de fiction ; et en même temps, celle de sa génération. Une autobiographie collective.
    Ils étaient jeunes, idéalistes, et la plupart ont héroïquement résisté à la répression. Vingt ans plus tard, on les retrouve embourgeoisés, avachis, vaincus par le confort moderne. (Enfin, tout est relatif : ce que l'auteur reproche à ses compatriotes, c'est de se faire installer... un bidet.) Triste Grèce des années 60, encore secouée par son passé, déjà bousculée par le futur. Le bidet, ricanant requiem pour une génération foutue, festival de sarcasmes et de provocations diverses, en trace un portrait plein de rage, d'humour, de féroce lucidité.
    Mais Hàkkas n'est pas seulement un virtuose de la satire. Il a beau râler, sa tendresse affleure à toutes les pages ; il n'y a qu'à l'entendre évoquer Kessariani, le faubourg populaire d'Athènes où il passa toute sa vie, où se déroulent ses histoires, et les petites gens qui l'habitent. Et puis Hàkkas n'a pas l'esprit sectaire, le monde pour lui n'a pas cette allure bien carrée, les bons ici les méchants là-bas, si rassurante pour les naïfs. Il sait voir les pailles et les poutres dans tous les yeux - y compris dans les siens. Où a-t-il donc appris ça, en ce temps-là ?
    En plus il est maladivement honnête. Il dit tout, c'est plus fort que lui. Voilà ce qui l'a perdu - et sauvé. Hàkkas est grand pour avoir vécu, pensé, écrit, non comme on le lui disait, mais comme il le sentait ; pour avoir été libre, de plus en plus. Et Dieu sait combien c'est difficile - surtout quand à vingt ans on était à genoux devant la statue de Staline. Les livres de Hàkkas (c'est là un de leurs points communs avec l'impressionnant Toi au moins tu es mort avant de Chrònis Mìssios), sont l'histoire d'un homme qui peu à peu, à travers mille épreuves, se libère des autres et de lui-même.
    Mais justement, si Hàkkas est devenu un écrivain majeur, c'est que cette liberté conquise, il sait aussi, comme Mìssios, la faire passer dans les mots. Dès les premières nouvelles du Bidet, il a trouvé sa voix, ce ton à la fois désinvolte et brûlant, tout en ruptures, dérapages, télescopages, bouffées de fantastique et d'absurde... Mais c'est le cancer qui va le mener plus loin encore.
    Sans doute, la maladie n'a pas bouleversé sa trajectoire d'écrivain : en découvrant le mal dans son corps, Hàkkas a dû y voir une confirmation, une cristallisation en lui du mal qui l'entourait ; dans ce qui lui reste à écrire, déchéance physique et décomposition sociale serviront de métaphore l'une à l'autre. Le cancer a surtout joué un rôle d'accélérateur : des derniers textes du Bidet, oeuvre d'un condamné à mort, aux Cénobites écrits par un mourant, on voit l'homme et l'écrivain mûrir à toute allure, jusqu'aux trente pages hallucinées qui viennent clore ce volume et sa vie. Une débâcle et une envolée, la narration qui part en tous sens, rêves, souvenirs, visions, monologues à plusieurs voix, phrases explosées, mots qui éclatent en assonances, en calembours - le bouquet final.
    L'étonnant, c'est que malgré douleur et désespoir Hàkkas n'ait jamais cessé d'écrire, de lutter, avec l'allègre furie de celui qui donne tout ce qu'il a. Contrairement au Mars de Fritz Zorn, autre grand livre inspiré par le cancer - et dont la seule lecture a de quoi le donner -, Le bidet et Les cénobites ne sombrent pas dans la déprime. Ces pages dilatent le coeur en même temps qu'elles le serrent ; entre angoisse de mourir et jubilation d'écrire, elles émettent jusqu'au bout une lueur qui réchauffe, intermittente et obstinée comme un clignotement d'étoile. Des médecins grecs les ont fait lire à leurs patients condamnés, pour les aider à mieux mourir ; quant à nous autres, les sursitaires, comment ne pas être fiers de lui, de cet homme seul et minuscule dans la nuit éternelle, ce nargueur de néant, lançant jusqu'à la fin ses fusées - si vivant jusque dans la mort ?
    M.V.
    - Illustration de couverture par Tàkis Sidèris

  • Mìltos Sakhtoùris (1919-2005) n'a jamais voyagé, n'a jamais eu de métier. Son seul travail, sa seule aventure a été la poésie.
    Issu du surréalisme, comme bien des jeunes poètes grecs de l'époque, Sakhtoùris a bientôt - non moins normalement - acquis son indépendance. Quelque chose, pourtant, lui est resté des Surréalistes : son oeuvre, d'une rare continuité, est toute entière envahie par les images. Leur déchaînement continu, leur violence, installent dans ses poèmes un climat de cauchemar. La poésie de Sakhtoùris est en même temps orgie et ascèse. Ses images obsessionnelles, cruelles, atteignent au plus grand dépouillement. Peu de couleurs : avant tout, le blanc, le noir, le rouge. Peu de motifs, passant par d'infinies métamorphoses.
    « Ma poésie, dit Sakhtoùris, est une incessante autobiographie, elle ressemble - et c'est ainsi qu'elle doit se lire - à une sorte de journal inconscient de ma vie... » Mais on aurait tort de voir dans ce poète un créateur autiste, muré dans ses visions. La souffrance qui sourd de ses premiers recueils est aussi, pour une bonne part, historique : la Grèce connut alors une guerre mondiale et surtout une guerre civile, plus atroce encore.
    On peut s'étonner de ce que cette poésie si noire soit si peu déprimante au fond. « Mes poèmes ne sont pas pessimistes dit Sakhtoùris. Au contraire ils sont comme les exorcismes. Ils exorcisent le mal. Ils ressemblent à des masques africains. Des masques d'animaux et d'ancêtres pour exorciser la mort. »
    Ces poèmes ont la force élémentaire, la rudesse des rituels archaïques. Il suffit d'entendre le poète les lire, les marteler d'une voix impassible, pour éprouver toute leur magie.
    Sakhtoùris le sorcier manie les substances à l'état pur, actives, dangereuses, mais parfaitement dosées. Si cette poésie soigne et console, c'est qu'elle sait plonger jusqu'au fond de la douleur de vivre pour en extraire l'un des vaccins poétiques les plus forts.
    Sakhtoùris est reconnu, dans son pays du moins, comme l'un des très grands. Demandez à un jeune poète grec lequel de ses compatriotes vivants l'a davantage influencé : ce sera souvent - plus encore qu'Elytis, poète solaire - le sombre et solitaire Sakhtoùris.

    MV

  • En 2000, lorsqu'André Velter a décidé d'accueillir non seulement des poètes, mais des pays entiers dans sa collection Poésie/Gallimard, il a commencé par les Grecs. L'Anthologie de la poésie grecque contemporaine 1945-2000, forte de quarante poètes, a rencontré un franc succès.
    Douze ans plus tard, la poésie grecque est toujours en pleine santé. C'est même, selon certains, l'une des plus riches du monde, et l'une des principales richesses de son pays - peu monnayable, hélas. Les grands aînés approfondissent, une nouvelle génération apparaît. J'ai publié en 2009, dans cette même collection grecque, l'anthologie Douze jeunes poètes vite remarquée par les aficionados, avec invitations aux festivals de Lodève et Sète pour quatre d'entre eux déjà.
    Cette nouvelle publication, pour l'éditeur et le traducteur, est l'occasion d'apporter un soutien moral à un pays cruellement blessé, pire encore : humilié. Soutien dérisoire sans doute, mais que pouvons-nous faire d'autre ?
    Ce volume est le premier d'une anthologie permanente, prolongement des deux précédentes, consacrée aux poèmes écrits (ou du moins publiés) après 2000. La première phase du projet court sur cinq ans : chaque année, dix poètes seront proposés - cinq déjà consacrés, cinq plus jeunes -, soit cinquante poètes à l'horizon de 2016 ; ceux qui viennent d'être publiés en français individuellement, ou qui le seront pendant cette même période, attendront un sixième volume, après quoi nous espérons continuer, tant que nous en aurons la force.
    Nous avons souhaité donner à chaque volume la plus grande variété possible. De ce point de vue, le lecteur sera servi. Il comprendra la réticence du traducteur à brosser en introduction, selon l'usage, un tableau d'ensemble, à dégager des grands courants, des écoles, des chapelles, s'agissant d'un paysage aussi éparpillé. Dans cinq ans, peut-être ? Pour l'instant, mieux vaut goûter chaque poète pour lui-même. Il sera difficile de les aimer tous, et plus difficile encore de n'en aimer aucun.
    Michel Volkovitch

    Michel Volkovitch traduit depuis trente ans la prose, la poésie et le théâtre grecs. Auteur de huit livres publiés chez Maurice Nadeau, aux éditions des Vanneaux et sur publie.net, il sévit chaque 1 er du mois sur son site : volkovitch.com . eBook design Roxane Lecomte pour Chapal&Panoz.

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