Seuil

  • La séparation des chaires de grec et de latin au sein de l'Université française perpétue le mythe d'une distinction, voire d'une opposition, entre " la Grèce " et " Rome ".
    Pourtant, l'Empire dit " romain " fut en réalité gréco-romain à plus d'un titre. Et d'abord par la langue. Certes, la langue véhiculaire qu'on pratiquait dans sa moitié occidentale était le latin, mais c'était le grec autour de la Méditerranée orientale et au Proche-Orient. Ensuite, la culture matérielle et morale de Rome est issue d'un processus d'assimilation de cette civilisation hellénique qui reliait l'Afghanistan au Maroc. Enfin, l'Empire était gréco-romain en un troisième sens : la culture y était hellénique et le pouvoir romain ; c'est d'ailleurs pourquoi les Romains hellénisés ont pu continuer à se croire tout aussi romains qu'ils l'avaient toujours été.
    Le présent volume entend suggérer, à coups d'aperçus partiels et de questions transversales, une vision d'ensemble qui ne soit pas trop incomplète de cette première " mondialisation " qui constitue les assises de l'Europe actuelle.
    PAUL VEYNE, est né en 1930 à Aix en Provence. Élève de l'École normale supérieure, puis de l'École française de Rome, il a été nommé Professeur d'histoire romaine au Collège de France en 1975. Il a publié notamment, au Seuil, Comment on écrit l'histoire, Le Pain et le Cirque, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, et L'Élégie érotique romaine.

  • Que toute réalité soit conçue comme processus en cours relevant d'un rapport d'interaction; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation; qu'il y ait par conséquent à l'origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement (yin/yang, terre/ciel, paysage/émotion...) : c'est là une représentation de base de la culture chinoise, dont la lecture de Wang Fuzhi (1619-1692) permet ici de saisir les enjeux. Soit une régulation ininterrompue du cours (du monde comme de la conscience), un va-et-vient du visible et de l'invisible dans une essentielle corrélation, une affirmation des valeurs qui, inscrite dans l'ordre de la nature, ne débouche sur aucune rupture dualiste ni sur aucun "être" métaphysique.
    La lecture de François Jullien se veut problématique en ce qu'elle propose entre "procès" et "création" (telle que l'entend l'occident) une alternative qui permet de percevoir le pli particulier pris par tout un contexte de civilisation, assimilé comme une évidence, et qui lui sert de forme (inconsciente) de rationnalité. Manière, aussi bien, de redécouvrir les partis pris enfouis dans notre propore cogito.

  • Pourquoi reconnaît-on une efficacité à une suite de paroles, comme " Je te baptise ", ou " Ceci est mon corps " ? Est-ce, comme se le demandait Augustin, parce qu'on les dit ou parce qu'on y croit ? Quelle est la part, dans ce pouvoir des mots, de l'institution originelle, des conditions d'effectuation du rituel, de l'identité et des dispositions des protagonistes ? La vérité du signe dépend-elle de la volonté du législateur ou de l'utilisateur, se maintient-elle en dehors de tout usage ?
    Comme le montre Irène Rosier-Catach dans cet ouvrage sans équivalent, les théologiens du Moyen Age ont longuement médité toutes ces questions, en s'appuyant sur les théories grammaticales ou sémantiques de leurs contemporains. A partir de la définition du sacrement comme " signe qui fait ce qu'il signifie ", ils ont forgé la notion de " signe efficace ", qui, dans sa dimension linguistique d'" énoncé opératif ", est au cœur d'une véritable réflexion sur les actes de langage. Leurs analyses des formules sacramentelles, cruciales pour penser toute situation d'interlocution, constituent une contribution aussi fondamentale qu'historiquement méconnue à la sémiotique et la philosophie du langage.
    Irène Rosier-Catach est Directrice de recherches au CNRS et chargée de conférences à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Spécialiste de l'histoire des théories linguistiques au Moyen Age, elle est l'auteur de nombreuses publications dans ce domaine, notamment La grammaire spéculative des Modistes (Presses Universitaires de Lille, 1983), et La parole comme acte (Vrin, 1994).
    Préface d'Alain de Libera

  • Au dernier siècle de son histoire (entre le IIe et le Ier s. av. J.-C.), alors qu'elle est emportée par les guerres civiles et les conflits extérieurs, la République romaine connaît une véritable révolution intellectuelle sous le signe des " Lumières ". A cette époque marquée par une ouverture sans précédent sur le monde et par l'intégration massive des Italiens dans le corps civique, la classe dirigeante modifie peu à peu ses questionnements, ses discours, ses pratiques, et s'interroge sur la romanité.
    Comment penser lorsque les valeurs anciennes et les institutions vacillent ? Comment constituer un État, une mémoire, à partir d'une multitude de peuples et de cultures ? Contre l'éclatement, le désordre et la crise, les Romains en appellent à la Raison, tout à la fois norme, principe de pensée, méthode d'organisation et de classification ; il s découvrent la critique, la pluralité, l'abstraction, cherchent des catégories générales susceptibles de quadriller le réel et d'en appréhender la diversité.
    C'est dans cette création de formes, dans la construction d'un ordre logique et universel, recouvrant sans les détruire les singularités historiques, que s'impose la modernité de Rome.

  • La pensée humaine est-elle un discours logiquement articulé que l'esprit se tient lui-même avant de la traduire en mots ? L'idée en tout cas joua un rôle de premier plan dans la philosophie médiévale tardive, à l'instigation surtout de Guillaume d'Ockham. Ce livre en retrace pour la première fois toute l'histoire, depuis Platon et Aristote jusqu'au XIVe siècle.
    Historien des idées autant que philosophe, Claude Panaccio met en évidence, ce faisant, les contextes théoriques très diversifiés dans lesquels fut développé le thème du langage mental au long de cette immense période de près de dix-huit siècles et les débats, souvent intenses, auxquels il donna lieu autour d e questions clés : qu'est-ce qu'un concept ? Quelle structure interne faut-il attribuer aux processus intellectuels ? Et jusqu'à quel point la pensée dépend-elle des langues naturelles ?

  • Frege, Dedekind, Peano, Cantor : penser le nombre a requis à la fin du siècle dernier un effort qui a échoué, faute d'une élucidation suffisante de ce qu'est le multiple. Laquelle implique que le Nombre est une forme spécifiable avant tout jeu d'opérations ; que le Un est en crise ; et qu'en revanche une série de décisions axiomatiques suivent la promotion du vide et de l'infini.
    Le "fond" naturel du Nombre, c'est alors ce multiple à la fois sériel et homogène qu'on appelle "ordinal". L'opérateur crucial est ici le concept, à la fois soustrait à toute intuition et philosophiquement clair, d'ensemble transitif.
    S'en suit la définition du Nombre : donnée conjointe d'un ordinal (la matière du Nombre) et d'une partie de cet ordinal (sa forme). Définition qui couvre un champ immense, dont tous nos nombres classiques constituent une infime partie, à côté d'une foule in-nombrable d'autres espèces à ce jour inexplorées.
    De la simple essence des nombres se réduit enfin qu'ils sont réglés par les structures usuelles, qu'elles soient d'ordre, de "coupure" (singularisation ponctuelle dans un environnement dense) ou d'opérations.
    Trop longtemps masqué par la manipulation opératoire des espèces disparates du Nombre sous le signe technique de leur simple disponibilité dans le registre de l'étant, c'est l'accès à la pensée du Nombre comme être qui se trouve ainsi ouvert.

  • Ce livre retrace l'histoire du concept de gouvernement en Occident, depuis ses origines patristiques – le regimen comme art de conduire les âmes (Vie siècle) – jusqu'à sa fixation dans le vocabulaire juridico-administratif de l'État moderne (XVIIe siècle). Son objectif, toutefois, n'est pas de reconstituer les étapes d'une sécularisation progressive mais de mettre en relief les mutations qui ont conduit, vers la fin du Moyen Age, au renversement des rapports entre le regimen et le regnum (au sens du pouvoir monarchique). Contrairement à l'idée que le gouvernement présuppose l'existence de l'État, l'auteur démontre que, pendant des siècles, ce sont les exigences du regimen qui ont défini les conditions d'exercice du pouvoir. Il faut attendre le XVIe siècle – après Machiavel – pour que l'État, issu d'une évolution séculaire, mais porté par une crise sans précédent, s'impose comme le fondement de l'ordre civil et constitue le principe des pratiques gouvernementales. C'est alors que le regimen – s'efface dans le droit du souverain.

  • Le présent travail se divise en deux parties : une méthodologie générale et un ensemble d'études de cas. Il a pour objet l'analyse des phénomènes qu'on appelle couramment " sociaux " (classes, usines, mouvements de lutte) ; mais c'est justement une des forces du livre que de tenir à distance le prédicat " social " au profit d'un autre, considéré comme plus fondamental : le prédicat " politique ".
    Est ainsi engagé une doctrine originale de la politique : celle-ci ne se caractérise pas par des objets empiriques particuliers (appareil d'État, gouvernement, représentation parlementaire, etc.), mais comme pensée singulière, avec son champ et ses catégories propres. C'est ce que l'auteur appelle la " politique en subjectivité ".
    Pour mesurer l'enjeu de cette nouvelle approche de la politique, il convient de rappeler que, depuis les Grecs, toute la pensée politique s'accorde sur un principe : la politique est d'abord un ensemble d'objets (cités, royaumes, États, etc.) ; et que, pour bien des modernes, ces objets se laissent encore typifier en un seul : l'appareil d'État.

  • Rien de plus différent d'un dénombrement qu'une insulte ; pourtant, les formes qui répondent à l'un et à l'autre de ces actes de langue sont, en français, construites sur un modèle unique. Rien de plus passager et de plus proche de l'humeur que l'exclamation ; pourtant, il est possible d'en construire une grammaire objective et constante.
    On voit ainsi se rapprocher quant à leur forme des éléments disjoints quant à leur signification ; d'autre part, ce qui paraissait se tenir au plus près de la parole, se révèle inscrit dans des voies frayées par la langue. Or, ces deux mouvements s'entrecroisent ; chacun d'eux permet – le français est ainsi – d'éclairer l'autre. De cet entrecroisement même, naît une possibilité : saisir en des termes qui ne soient pas vides la relation articulant dans la langue le fait qu'elle a une forme au fait qu'elle est interprétable.
    Tout au long de cette recherche, la question de la forme et du sens – qui est la plus générale qui soit – se trouve abordée à partir de l'empirique le plus particulier. Réciproquement, tel détail grammatical peut éclairer un problème de méthode. L'épistémologie et l'analyse régionale se nouent donc indissolublement. Ensemble, elles permettent une interrogation de fond : jusqu'à quel point la linguistique est-elle possible ?

  • L'objet réel de ce texte est de montrer que la question qu'il pose, en dernière instance, n'a pas de sens. C'est que la poser est implicitement se ranger dans la descendance de Fontenelle et des hommes du siècle des Lumières, confrontant les dits avec les faits. Mais, précisément, cette question-là n'a pas de sens pour un ancien ; et, comme l'a montré Foucault, la vérité elle-même est historique. Autrement dit, l'idée de vérité a évolué. Paul Veyne compare volontiers la vérité d'un moment à un récipient ou, plus abstraitement, à un programme : c'est dans le cadre du programme que la question : est-ce vrai ? est- ce faux ? se pose. Quant au récipient-programme, il est lui-même le fait d'une création. Enfin, il ne serait pas juste de penser qu'en un même moment, tous ont le même programme de vérité, voire que chez un même sujet n'est mis en oeuvre qu'un programme (on peut ne pas croire au fantôme et néanmoins en avoir horriblement peur). Telle est l'arête intellectuelle de ce livre, donnée par approches successives au long d'une investigation sur les textes les plus divers : d'Aristote et Pausanias à Cicéron et Eusèbe.

  • En suivant à la trace un mot chinois (che), François Jullien nous entraîne à travers les champs de la stratégie, du pouvoir, de l'esthétique, de l'histoire et de la philosophie de la nature.
    Chemin faisant, on vérifiera que le réel se présente comme un dispositif sur lequel on peut et doit prendre appui pour le faire oeuvrer - l'art et la sagesse étant d'exploiter selon un maximum d'effet la propension qui en découle.
    D'un mot embarrassant (parce que limité à des emplois pratiques et rebelle de toute traduction univoque), ce livre fait donc le révélateur d'une intuition fondamentale, véhiculée par la civilisation chinoise à titre d'évidence. S'éclairent du même coup, en regard, certains partis pris de la philosophie ou "tradition" occidentale: notamment ceux qui l'ont conduit à poser Dieu ou penser la liberté.

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