Littérature générale

  • Tant les thèmes abordés par Pierre Michon que sa manière d'écrire se caractérisent par un refus de la ligne droite, de l'approche directe. Il faut détourner le regard du centre pour s'intéresser à la périphérie : petites gens, province, gestes de l'écriture qu'on aurait de prime abord jugés inintéressants. Si Michon décline l'obliquité sous ses formes les plus variées, c'est afin d'en proposer, d'une façon elle-même oblique, une théorie. Les grands thèmes, les enjeux véritables ne peuvent s'appréhender qu'en partant du détail, de la périphérie, de la digression. Obliquement, Michon nous dit le monde de façon bien plus percutante qu'une approche frontale ne saurait le faire. Mieux, Michon nous invite à cette gymnastique de l'esprit. Il s'agira donc de débusquer, dans la rigueur de ses phrases, les effets obliques du dire, de dépasser l'imposture de l'écrit pour atteindre la constellation essentielle de la vie même.

  • La prose de Michel Chaillou témoigne d'un rapport renouvelé et subversif avec la littérature et le(s) savoir(s) d'hier et d'aujourd'hui. Dans la plupart de ses ouvrages il arpente textes, auteurs, personnages, espaces et géographies d'époques révolues. En suivant un parcours chronologique à rebours - de l'Éloge du démodé (2012) à Jonathamour (1968) - et en s'appuyant sur les manuscrits de l'auteur, l'essai affronte deux questions cruciales de son univers littéraire : le rapport problématique et controversé avec le temps et la thématique du voyage - onirique, initiatique, métaphorique, littéraire ou réel. Les pratiques fixées par l'Éloge du démodé - le « recul en avant », la « lecture d'un autre temps », « la route serpentine » des parenthèses parsemées dans sa prose - représentent en fait des enjeux caractérisant l'écriture de Chaillou depuis son début littéraire en 1968.

  • À en juger par sa réception dès l'Antiquité, la nature de l'oeuvre d'Horace qu'on a nommée Art poétique ne semble pas devoir être mise en question. On tient là le pendant latin de la Poétique d'Aristote, c'est-à-dire un bréviaire technique transposant dans la Rome augustéenne les vues aristotéliciennes, sans doute enrichies d'apports alexandrins, en matière de théorie littéraire. Toutefois, un examen attentif des particularités énonciatives et stylistiques du texte invite à réviser ce jugement séculaire. Mobilisant la langue instable du sermo, l'oeuvre prend les traits d'une épître adressée à des destinataires précis, les Pisons, dont le statut textuel est ici revalorisé. La démarche de renouvellement interprétatif peut même aller plus loin si l'on considère la pluralité des images poétiques qui jalonnent le texte ; ce dernier, affranchi de sa dimension strictement théorique et rendu à sa singularité, apparaît alors comme un poème, au sens fort, sur l'art de la poésie.

  • Établir l'art de l'interprétation comme science, tel est l'objectif de l'Essai de G. Fr. Meier, publié à Halle en 1757. Il s'agit du traité systématique d'herméneutique le plus abouti du rationalisme des Lumières dans son effort pour dégager des principes généraux de l'interprétation, dont le principe d'équité est le coeur. Les règles méthodologiques dégagées permettent de justifier la prétention de l'interprétation à être une connaissance, favorisant ainsi tant la culture que la lutte contre la superstition. La traduction de l'Essai en français permet d'introduire l'herméneutique des Lumières, sa prétention à l'objectivité, son rapport avec la logique et la théorie du langage, dans un paysage marqué par la philosophie herméneutique de Heidegger et Gadamer.

  • Les villes divisées, en proie à de multiples formes de fragmentation sociale, religieuse, ethnique et politique, sont une réalité prégnante du monde contemporain qui traverse les oeuvres de fiction. Les représentations littéraires et cinématographiques des frontières et démarcations urbaines étaient restées un thème peu abordé par les sciences sociales. Elles sont ici explorées dans une approche résolument pluridisciplinaire. De Belfast à Beyrouth en passant par Londres, Paris, Berlin, Ramallah, Jérusalem, Le Caire, New York ou Bogota, les auteurs s'emparent, à partir de matériaux originaux de quatre thématiques distinctes mais liées entre elles : les tensions liées aux ségrégations sociales et ethniques (« Franchir la ligne ») ; les disséminations sociales et spatiales des communautés urbaines (« La ville disséminée ») ; les mémoires, les démarcations et les pratiques de violence urbaine (« Espaces urbains et violence » ; les rapports complexes entre centralités et marges (« Réfractions urbaines »).

  • L'histoire de la mise en scène des tragédies grecques se confond avec celle de l'invention de la scène moderne. En effet dans leur quête de ce théâtre des origines, les metteurs en scène ont construit l'utopie d'un spectacle total, capable à la fois de rénover les pratiques scéniques, de créer un événement social ou mystique et de susciter la terreur et la pitié chères à Aristote. En partant d'une reconstitution des conventions théâtrales antiques, l'auteur cherche à évaluer le rapport qu'entretiennent les créateurs contemporains avec un théâtre devenu mythique : de la radicalisation de la distance qui les sépare de l'Antiquité à la volonté de surmonter cette distance, tous ont fondé, à partir de ce matériau, un théâtre de la modernité.

  • Les nombreux travaux réalisés en collaboration avec des artistes, peintres, plasticiens ou musiciens constituent désormais la majeure partie de l'oeuvre de Michel Butor. Ils demeurent cependant peu connus, et sont rarement envisagés par une critique qui s'en tient toujours aux romans de l'écrivain. Or ces réalisations visent à promouvoir un « dialogue avec les arts » où s'affirme la radicalité d'une démarche résolument moderne. Ce « dialogue » permet de mieux comprendre, rétrospectivement, le véritable projet des premiers livres (de L'Emploi du temps, à Description de San Marco...) en les situant enfin dans une entreprise d'envergure. Surtout il manifeste l'émergence d'une réflexion critique originale sur le statut de la création artistique dans le monde contemporain, saisi à travers ses enjeux poétique, politique, esthétique et philosophique.

  • Ethnologue, premier japonologue en France, sinologue, mayaniste, spécialiste des religions orientales et épisté­mologue, Rosny est un découvreur, un véritable pionnier de ces sciences dans la seconde moitié du xixe siècle. C'est également un travailleur infatigable, boulimique de connaissances et un « entreprenant » impénitent. Hors cursus classique, il se construit une remarquable éducation éclectique. Dès l'enfance, il manifeste une extraordinaire capacité d'assimilation, démontrée plus tard par sa maîtrise de plus d'une quinzaine de langues et de leurs civilisations. Chercheur et philologue, il sera aussi professeur, traducteur, interprète, journaliste, photographe, dessi­nateur, éditeur, imprimeur et... relieur. Admiré même s'il est controversé, reconnu au coeur d'un réseau international de savants, Rosny a toujours eu la passion de transmettre ses idées, ses savoirs et ceux de ses contemporains. Cent ans après sa mort, ce sont cet itinéraire rare et cette oeuvre surprenante qu'il nous est donné de découvrir, mettre en perspective et approfondir.

  • Passionné d'éthique et de littérature, Ducasse avait tout du bon élève qui en sait déjà trop pour pouvoir croire longtemps ses maîtres, mais pas encore assez pour ne plus croire les livres. Les maîtres sont des « sceptiques » à la mode du Second Empire, tandis que les livres veulent, disent-ils, lutter contre le Mal. Ils le dépeignent avec ardeur ? Certes, mais c'est par « méthode », pour mieux vanter le Bien. Excellente tactique, pense d'abord Ducasse, qui veut lui aussi contribuer à cette noble croisade où il voit l'avenir : peignons le Mal sous ses couleurs les plus horribles, et les âmes oppressées ne pourront que se jeter dans les bras du Bien. Voilà, au rebours de ce que l'on a longtemps cru, tout le programme des Chants de Maldoror. Mais des doutes naissent,-peu à peu. Quelle est-elle donc cette « morale » dont chacun se réclame et que les Chants veulent servir par leurs propres moyens ? Quels sont ces moyens ? Pourquoi ont-ils échoué, nous laissant confondre leur subtil utilisateur avec ce qu'il vomissait : ces « hurleurs maniaques », ces anges du Mal, ces « farceurs au quarteron » dont il voulait précisément la fin ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles ce livre s'efforce de répondre, en relisant pas à pas les Chants.

  • Il sera ici essentiellement question d'une certaine relation à l'espace propre à l'oeuvre de Claude Simon. Plus que les personnages eux-mêmes, c'est la plupart du temps leur environnement immédiat qui retient l'attention, à travers lui qu'elle poursuit l'énigme qui les constitue. Car le milieu dans lequel ils évoluent semble toujours exercer sur eux une influence décisive, les modelant, leur imprimant mystérieusement sa marque. L'évocation du cadre rapporte aussi en creux, description palimpseste, un événement que l'écriture choisit d'évoquer par ces voies détournées. Pour narrer, il convient de dépeindre. Mais tout paysage s'inscrit également dans une temporalité. Redéfinir la topographie d'un site, replacer paroles et gestes dans leur configuration singulière, c'est poser les bases de « l'édifice immense du souvenir ». Le corps lui-même tient lieu de paysage ; ses reliefs, ses effondrements, relatent l'histoire de l'individu, tout comme celle des territoires relate celle des hommes. Façon de traduire la pulsation singulière qui rythme l'univers. à la lisière du paysage et du portrait enfin, l'ombre entremêlée, mouvante, des corps enlacés, la parade sexuelle, viennent interroger une autre inscription dans l'espace, celle de la marche vers l'autre et de la quête de soi dans cet affrontement à l'altérité irréductible. De là la question, centrale, de la sédentarité et du nomadisme, du repli et de la recherche. Qu'est-ce qu'un lieu, un être, où se reconnaître ?

  • « Toute une grappe de visages juxtaposés dans des plans différents et qu'on ne voit pas à la fois »... C'est ainsi que Marcel Proust conçoit ce qu'il appelle « le visage humain ». Définition bien étrange. On dirait presque de l'hébreu. On croirait presque entendre « panim », qui désigne « le visage », mais qui signifie, littéralement, « faces » - toujours au pluriel. C'est ce pluriel oublié du visage que Proust semble réveiller, avec cet étonnement qui « vient surtout de ce que l'être nous présente aussi une même face »... Énigmes de panim. Mystères d'À la recherche du temps perdu. Combien de visages par personnage ? Quant à ceux de l'auteur... Figures et gueules, esquisses et masques, voiles et rides, larmes et petites marques habitent le livre. Visions tour à tour effrayantes et merveilleuses : le visage fait résonner l'oeuvre de Proust dans toute son étrangeté.

  • « Lol resta toujours là où l'événement l'avait trouvée ». À son entrée dans l'histoire, le personnage est chez Marguerite Duras stoppé net. Confronté à un événement traumatique, impossible à oublier comme à convertir, il est rendu à la vacance d'une vie privée de conquêtes. On le voit alors aller et venir, dans un exercice élaboré de reprises et de redites, avant qu'il n'envisage la seule décision susceptible d'orienter l'histoire : revenir se placer au lieu même où son existence fut gagée. Mais pénétrer dans ce haut lieu ne ranime pas les faits vécus. Le Ravissement de Lol V. Stein se ferme. Son monde survit cependant par le développement du cycle, ou plutôt par son enroulement, à travers Le Vice-consul et L'Amour, décrivant, sur le tracé de la danse inaugurale, un soir de bal au casino municipal de T. Beach, une large boucle spiralée. Chez Marguerite Duras, le récit accorde à l'espace l'importance qu'il refuse à l'intrigue. Au contact de cette oeuvre, il s'agit de rendre à la poétique du récit de fiction la dimension de l'espace trop longtemps sacrifiée à l'évidence des interactions entre temps et récit. Espace et narration, espace et perception, décor et représentation donneront à cette poétique construite avec le soutien de la linguistique et de la phénoménologie ses grands axes.

  • Jacob Bernays (1824-1881), lettré autant que philologue, fut un grand découvreur. À Bonn où il enseigna, il eut, entre autres élèves, Nietzsche et Wilamowitz. C'est une des figures les plus fascinantes de l'histoire des lettres. Exclu par ses origines juives et par son ascétisme de l'institution, et, du même coup, de la folie d'une productivité scientiste effrénée, qui emportait le siècle, il est resté fidèle aux idées qui avaient justifié les Lumières. Il fit fructifier cette extériorité dans une recherche fondatrice, à la fois savante et ouverte. Ce livre, écrit par un helléniste d'aujourd'hui, se veut le portrait de son oeuvre : il saisit la nouveauté de ses points de vue - sur le sens de la katharsis dans la Poétique d'Aristote, sur l'importance des présocratiques, sur les voies croisées de la philosophie religieuse des juifs et des chrétiens, sur leurs mentalités et leurs rites-, en captant cette nouveauté dans le jaillissement de la découverte, au moment où ces vues se sont exprimées, avec leurs blocages, leurs promesses, leurs déviances latentes, ponctuelles ou définitives. L'histoire juge l'histoire, dans un débat passionné avec le passé, et montre ce qui allait être, mais aussi ce qui aurait pu être.

  • Théâtre de l'autre, pour l'autre, avec l'autre, l'oeuvre de Koltès offre une expérience éthique singulière, où la conscience occidentale affronte, sans honte complaisante et sans oubli obscène, son passé d'esclavagiste et son présent de prédateur, la légende de ses conquêtes et le trouble de son désir. Consacré spécifiquement aux six pièces créées entre la fin des années soixante-dix et la fin des années quatre-vingt, En noir et blanc cerne au plus près ce topos incontournable du théâtre koltésien : le conflit du noir et du blanc dont la violence n'a d'égale que la complexité. Avec une grande acuité de regard, une âpreté sans compromis, Bernard-Marie Koltès en a décliné toutes les figures. Riches et pauvres, dominants et dominés, autochtones et émigrés, anciens colons et nouveaux colonisés s'affrontent impitoyablement mais ces duels, qui les jettent les uns contre les autres, redorent aussi l'altérité prestigieuse de l'ennemi. Nourri du roman anglo-saxon ou du cinéma, Koltès ouvrait la scène théâtrale sur l'horizon brûlant du monde, pour dissoudre les rouges et or du rideau dans le béton des chantiers, l'acier des hangars ou la nuit urbaine. À l'heure où l'écriture théâtrale empruntait déjà les voies du narcissisme ou du formalisme langagier, Koltès réévaluait ainsi la très ancienne dramaturgie du conflit, pour s'inscrire lui-même en tant que sujet dans son histoire et dans l'Histoire.

  • Dans un premier temps, un voyage opéré dans la géographie cinématographique du spectateur-Claude Simon permet de mettre en évidence un auteur imprégné de cinéma, un véritable « enfant de cinéma ». Nous suivons la trace des multiples allusions aux techniques qui participent des débuts du cinéma, repérons la marque du cinéma burlesque et du cinéma surréaliste, la place de la Star et de la mythologie hollywoodienne, ainsi que la présence d'un autre versant du cinéma, celui de la pornographie. Toujours dans le cadre d'une typologie du cinéma, les goûts de Claude Simon en matière de Western sont révélés par une lecture attentive des romans. Dans un second temps, l'étude de l'adaptation cinématographique de La Route des Flandres, marquée à la fois par l'enthousiasme et la déception, éclaire les relations ambiguës qu'entretient Claude Simon avec cet art et met en exergue ses choix concrets en matière de cinéma. La description et l'analyse minutieuse du découpage de La Route des Flandres et des dessins de Claude Simon, que l'on peut qualifier de « Story board », permettent de mettre en relief un projet cinématographique très avancé, dans lequel l'auteur se pose la question de l'adaptation et de la représentation.

  • Georges Bataille, la terreur et les lettres met en cause la vulgate critique qui, à la suite de Tel Quel, continue à donner la faveur à une lecture « terroriste » de l'oeuvre bataillienne. On lit toujours Bataille pour le sublime de son abjection et la passion indicible de ses textes. On retient encore de son oeuvre ce moment initial où la révolte contre le surréalisme contribue à proposer l'image durable d'une « écriture » antirhétorique, sacrificielle et pulsionnelle. Or, cette approche est aussi historiquement limitée qu'elle est textuellement problématique. Elle ne permet pas de prendre en compte l'ensemble d'une réflexion littéraire qui, dans les années quarante, revient sur ses textes et repense leur relation au sacrifice et à l'indicible. C'est donc à partir d'une relecture générale de l'oeuvre et plus particulièrement de certains textes charnières des années quarante (le Coupable, L'expérience intérieure, L'impossible) que le présent ouvrage remet en question le « terrorisme » de Bataille. Il réévalue son approche littéraire dans le contexte critique des oeuvres contemporaines pour montrer que l'appel paulhanien à un « retour à la rhétorique » trouve alors davantage d'échos dans l'écriture bataillienne que la terreur anti-poétique. L'expérience intérieure de Bataille, son « impossibilité », n'y perdent pas leur tension vers l'indicible. Elles y gagnent une conscience de leurs clichés et le savoir très sûr de leur littérarité.

  • Milena était connue du public par les lettres de Kafka, qui avait su voir en elle un être hors du commun, « un feu vivant ». Milena Jesenská, journaliste à Prague, a payé de sa vie son engagement aux côtés des opprimés, Juifs, communistes, antifascistes. Aujourd'hui, ses lettres au publiciste émigré Willi Schlamm, en 1938-1939, offrent le portrait d'une femme passionnée, mais aussi un témoignage sur la fin de la première République tchécoslovaque, abandonnée par les puissances européennes et livrée à elle-même quand le mal envahit ses rues et ses places le 15 mars 1939. Dans les lettres de captivité, découvertes par un incroyable enchaînement de hasards, Milena, au bout du chemin, se montre telle qu'elle fut toujours : vraie, soutenue par ses convictions et son immense volonté de vivre, libre en dépit de tout. Milena Jesenská est morte à Ravensbrück le 17 mai 1944, l'État d'Israël lui a exprimé sa reconnaissance en l'honorant comme « Juste parmi les nations ».

  • Arthur Schnitzler (1862-1931) est aujourd'hui, en France, à côté de Hugo von Hofmannsthal et de Stefan Zweig l'un des écrivains autrichiens les plus connus de sa génération. La réception française de son oeuvre a été cependant partielle et mouvementée : alors que l'écrivain viennois souhaitait être reconnu pour ses oeuvres de grande envergure, les éditeurs et directeurs de théâtre français leur ont préféré ses récits et ses nouvelles ainsi que ses pièces en un acte. La critique le présentait comme le « maître de la petite forme », comme un écrivain « léger », plus proche de l'esprit « latin » des français que de l'esprit allemand (prussien) des écrivains berlinois et, par conséquent, plus facile à « consommer » par le public français. Cette image s'avère être liée à une certaine représentation que les Français pouvaient avoir de l'Autriche et de la culture autrichienne, voire viennoise, du tournant du xixe au xxe siècle. Le présent livre suit les méandres de cette réception, en proposant, pour la première fois, une étude fouillée de la correspondance (en grande partie inédite) de Schnitzler avec ses relations françaises (traducteurs, éditeurs, agents littéraires et directeurs de théâtre) et en se basant sur les traductions faites entre 1894 et 1938, ainsi que sur les réactions critiques que celles-ci ont suscitées.

  • Je résumerai ce que j'ai proposé dans ce livre, et qui est en réalité fort simple. Nécros (Antiquité), faux mort ou fausse morte (Moyen Âge), mort imparfaite (Encyclopédie), mort clinique ou mort relative maintenant, montrent deux choses. La première c'est qu'on peut se tromper sur les apparences de la mort. La deuxième c'est que ce mort apparent est vivant et non pas mort, car il n'y a pas de vie du mort au sens empirique du terme, quoique la mort puisse être ou n'être pas au sens métaphysique. Or, ce qui complique et obscurcit tout, est la confusion ancestrale de ces survies sous l'apparence de mort, de cette manière de quatrième état de vie (une anesthésie naturelle en quelque sorte) avec une vie du mort, c'est-à-dire cette idée qu'il y a un « état de mort » comme il y a un état de vie (ou plutôt trois états de vie : veille, rêve et sommeil profond). Et que cet état de mort, que les Grecs désignaient par nécros, les superstitions médiévales par fantôme, revenant, est intermédiaire entre la vie et la négation complète et totale de la vie qu'est thanatos pour les Grecs ou, pour les chrétiens et les religions en général, la résurrection ou vie future. J'ai tenté de voir ce qu'il y de positif dans des analyses dont l'apparence est négative, idéologiquement fausse et irrationnelle.

  • La traduction automatique (T.A.) paraît une gageure, et pourtant elle est utilisée par de grands organismes internationaux et par d'importantes industries. Elle a été le sujet de nombreuses controverses tant scientifiques qu'économiques. Les opinions sont multiples mais les faits existent. Cet ouvrage présente l'histoire de la T.A. et les différents systèmes. On y discute des problèmes linguistiques (lexique, morphologie, syntaxe, style) posés par la T.A. telle qu'elle est pratiquée en Europe. Ce n'est pas un ouvrage technique sur l'analyse ou la génération de textes. C'est une réflexion sur la lecture et l'utilisation des documents produits par T.A. L'application de la T.A. à l'enseignement et à la recherche ainsi que la signification épistémologique du traitement automatique multilingue font partie de cette réflexion générale. Ce livre s'adresse tant aux linguistes qu'à un vaste public non spécialisé.

  • Georges Eekhoud est un écrivain homosexuel et anarchiste belge. Il a écrit l'essentiel de son oeuvre entre 1880 et 1914. Pour la plupart de ses nouvelles et de ses romans, une première version a été publiée à Bruxelles puis une deuxième version, plus audacieuse, est parue à Paris. Eekhoud fait partie des fondateurs de La Jeune Belgique et a collaboré pendant plus de vingt ans au Mercure de France. En 1900, il a comparu devant les Assises de Bruges pour son roman Escal-Vigor, premier roman à revendiquer clairement le droit d'aimer un autre homme. Après la première guerre mondiale, Eekhoud fut encore blâmé et sanctionné par ses compatriotes pour ne pas s'être assez nettement démarqué par rapport au mouvement flamand. Toute son oeuvre magnifie le velours chatoyant, rêche et doux des costumes de peine, mais aussi ces éclats si particuliers du français quand y brûle le flamand du peuple, la langue refoulée et idéalisée. Ce velours, Georges Eekhoud l'a instauré en fétiche et son écriture obéit sans cesse à la pulsion de la réparation.

  • Illisible, la poésie française contemporaine » ? Il fallait interroger ce jugement récurrent, afin d'en comprendre les raisons. Pour cela, il était essentiel de convoquer la parole des auteurs. M. Deguy, J.-M. Gleize, C. Prigent et N. Quintane, choisis pour leur diversité esthétique et générationnelle, ont permis de remettre en question(s) cette illisibilité poétique et d'éclairer le quiproquo affectant maintes publications depuis 1968 : les lecteurs demandent encore à la poésie de parler du Monde (extérieur) et d'eux-mêmes (comme êtres de ce Monde), alors qu'elle s'occupe surtout d'interroger la fonction phénoménologique du langage et les conditions de (l'échec de) la communication verbale entre les êtres parlants. Il s'agit de la première étude, en France, convoquant également le point de vue des créateurs et des universitaires, entièrement dévolue au champ poétique français, et proposant de repenser, au plan théorique, la question de l'illisibilité (contemporaine ou pas, poétique ou pas), moins comme une stratégie que comme une dis-lisibilité contrainte, consécutive à la recherche d'alterlisibilités. L'approche retenue est pluridisciplinaire, entre poétique, pragmatique, sémiotique et philosophie. Ce livre s'adresse aux spécialistes de littérature contemporaine comme aux amateurs soucieux de mieux comprendre leur modernité.

  • Aujourd'hui inscrite au coeur des cultures télévisuelle et adolescente, la dystopie possède une histoire riche pourtant méconnue. Cette forme d'expression qui mêle projection dans le futur et vision critique d'une société révèle les enjeux majeurs des époques qu'elle a traversées. Explorer ses caractéristiques visuelles sur un siècle, de 1840 à la Seconde Guerre mondiale, permet d'observer les lignes de forces d'un imaginaire central dans la littérature et les arts. L'imaginaire dystopique ne touche pas seulement à l'iconographie. Il concerne aussi les ressources textuelles de la description, la circulation transmédiatique des fictions et la définition même d'un univers souvent improprement qualifié par les étiquettes de fantastique et de science-fiction. Ce volume collectif abondamment illustré offre un aperçu chronologique empruntant ses approches à l'analyse de texte, à l'étude de l'image fixe ou animée, à la sociologie des auteurs et de l'édition, ainsi qu'à l'histoire des représentations. Il se centre sur les aires d'expression française, qui ont leurs propres spécificités, distinctes des réalisations anglo-saxonnes. Envisageant tant les oeuvres paralittéraires que celles d'avant-garde, il met à l'honneur une production foisonnante, encore peu étudiée : de Souvestre à Bartosch, sans oublier Henriot et Robida, de l'eschatologie biblique à la poétique des ruines de la ville moderne, en passant par l'archéologie rétrofuturiste et l'imaginaire des fourmis.

  • C'est à Venise que j'ai décidé toute ma vie" écrit Barrés en préfaçant sa trilogie du Culte du Moi, en 1892. Et Venise représente en effet le lieu fondateur de son expérience d'écrivain. D'abord ville de l'individualisme triomphant, de la réclusion orgueilleuse et de l'édification de soi, Venise devient progressivement la ville des miasmes, du pourrissement et de la volupté morbide. Cette métamorphose de la figure de la ville, corollaire de l'enracinement lorrain de Barrès, permet de rendre compte de l'évolution profonde de l'oeuvre mais en même temps de sa cohérence. Mélange de fascination et de répulsion, de désir et de rejet, le rapport de Barrès à Venise révèle celui qu'il entretient avec l'écriture. Le livre étudie les diverses figurations de Venise dans l'oeuvre de Barrès - Venise égotiste d'Un Homme libre (1889), Venise utopique de L'Ennemi des lois (1892) et romanesque de L'Appel au soldat (1900), Venise poétique d'Amori et Dolori sacrum (1903) - et montre comment chacune engage une réflexion sur l'acte même d'écrire. À celui qui vit dans le désir et le souci d'être soi, Venise fait entendre le chant mêlé de la liberté, de la puissance et de la vanité. C'est pourquoi la légende de Venise composée par Barrès parle de la solitude, de la communauté idéale et peut-être introuvable, du triomphe et de la mort. Elle parle d'enchantement et de peur, d'enthousiasme et de doute de l'écriture comme tentation et de la tentation comme accomplissement.

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