CNRS Éditions via OpenEdition

  • Les entreprises chinoises figurent aujourd'hui parmi les leaders de l'économie mondialisée. C'est l'une des réussites les plus marquantes de la transformation de la Chine au cours des trente dernières années. Mais quels en sont les secrets et les ressorts profonds ? L'auteur mène l'enquête au sein de trois géants mondiaux d'origine chinoise : Haier dans l'électroménager, Huawei dans les télécommunications, et TCL dans la télévision et le multimédia. Ces entreprises ont réussi à prendre l'avantage sur leurs rivaux européens, américains ou asiatiques, en développant des compétences avancées à la fois technologiques et managériales Geneviève Barré analyse les stratégies de ces entreprises : leur réussite repose à la fois sur un soutien marqué de l'État, la volonté et l'engagement personnel des chefs d'entreprise, des efforts importants en R&D et innovation, mais aussi un regard, une organisation, une politique de gestion des ressources humaines résolument tournés vers les meilleures pratiques internationales. Elles sont les pionnières d'une nouvelle voie chinoise de mondialisation : un soutien massif de l'État à l'innovation et à l'internationalisation c'est la politique du go-global (...) lancée par Deng Xiaoping avec l'accueil des investissements étrangers sur le sol chinois et le soutien aux investissements chinois à l'étranger. Leurs stratégies sont ambitieuses, flexibles et offensives, elles misent sur le potentiel humain, le management des connaissances et les technologies de pointe.

  • Cet ouvrage propose une analyse de l'instabilité régionale en Europe centrale et orientale à travers deux épisodes de désintégration : les Traités de paix de 1920 et la dissolution du CAEM de 1991. Soixante-dix ans séparent les deux événements, relatifs, dans un cas, à la transition de la guerre à la paix, et dans l'autre, à la transition de l'économie planifiée à l'économie de marché. Dans l'entre-deux-guerres, régionalisme et libre échange reculèrent simultanément, et la Clause de la Nation la plus favorisée fut souvent utilisée de manière négative pour faire échouer les tentatives de rapprochement régional. De l'avis même des experts de la Société des Nations, cette stratégie contre productive accentua encore la crise du commerce international. L'estimation quantitative du coût de la désintégration dans l'ancien empire des Habsbourg, replacée dans le contexte de l'entre-deuxguerres, éclaire d'un jour particulièrement favorable la stratégie de démantèlement suivie par la même région d'Europe, sept décennies plus tard. La conjoncture est cette fois-ci différente : régionalisme et libéralisation du commerce européen vont de pair. La même estimation souligne l'aspect positif qui ressort de cette nouvelle direction ; en effet, les gains issus de la réorientation du commerce compensent l'effondrement des échanges régionaux. Le modèle de gravité, sous-estimé dans la littérature théorique, renverse l'analyse traditionnelle du commerce en considérant que la géographie, les coûts de transport, la distance physique sont au coeur des échanges. Il est réhabilité dans cet ouvrage qui lui consacre une annexe substantielle. À l'heure de l'élargissement, Mathilde Maurel apporte une mise en perspective indispensable à la compréhension des enjeux économiques du régionalisme européen.

  • Les années 1848-1939 correspondent à une époque que l'on a pu caractériser par «l'essor des sciences sociales ». Les économistes français d'alors, et plus généralement les économistes francophones, tiennent dans ce mouvement une place importante. On observe un foisonnement d'idées, d'observations, de théories, tout un riche tissu intellectuel sur des thèmes tels que les crises, la monnaie, les marchés, l'équilibre, l'économie sociale, les questions de méthode, le socialisme ou le libéralisme. Un des intérêts de l'ouvrage est de mieux faire connaître ces travaux, y compris ceux d'auteurs considérés, à tort, comme mineurs. Les économistes français sont imprégnés par les traditions économiques nationales. Traditions en ce qui concerne les théories de la valeur axée sur l'utilité, le rôle donné aux mathématiques sociales, l'importance des sciences de l'ingénieur, l'intérêt pour une économie qui ne soit pas déshumanisée, le débat entre un libéralisme et un socialisme chacun eux-mêmes originaux. L'ouvrage permet de montrer l'importance des relations de l'économie avec d'autres disciplines comme le droit, la psychologie, la sociologie, l'histoire. Il met également l'accent sur les relations entre l'histoire de la pensée et celle des faits, entre les économistes français et ceux du reste du monde.

  • Les journaux consacres à la vie de l'entreprise et aux activités industrielles soulignent depuis plusieurs années les nombreux accords et alliances qui se nouent entre les firmes. L'objectif de ces coopérations entre les entreprises est principalement de répondre aux incertitudes engendrées par les mutations concurrentielles et réglementaires et par l'émergence des nouvelles technologies. Ce qui est devenu aujourd'hui l'un des éléments clé des stratégies des entreprises et des groupes industriels pour mieux intégrer leur environnement pose cependant des problèmes encore mal résolus par l'analyse économique de l'industrie. En particulier, ces pratiques sont encore trop souvent considérées comme restrictives de la concurrence et de nature à provoquer une allocation de ressources moins satisfaisante pour le bien-être social. Cet ouvrage, réalisé par un groupe de chercheurs spécialisés dans l'économie des liaisons industrielles, présente des propositions nouvelles pour l'analyse économique de la coopération entre les firmes. Celle-ci est considérée comme une forme particulière d'agencement institutionnel dont il est possible d'étudier l'efficience et la viabilité. Différents angles d'approche de la question sont abordés : contrats de coopération, création de ressources et de compétences, réseaux d'entreprises, quasi-intégration des activités productives, coproduction de services, processus de création d'activités et de produits nouveaux.

  • « Le processus central de l'innovation n'est pas la science mais la conception », la conception d'objets ou de systèmes matériels ou immatériels. En se basant sur ce constat établi par Nathan Rosenberg, économiste et historien des techniques, ce livre a pour objectif de rendre compte des processus de production des innovations à partir des connaissances développées au sein des sciences de la conception. Inventer, innover, c'est concevoir de nouveaux objets techniques, c'est en même temps produire de nouvelles connaissances techniques dans le cadre d'objectifs et au sein d'une pratique, d'une action. L'innovation n'est donc pas le fruit du hasard, les processus d'innovation peuvent être modélisés, organisés et pilotés grâce aux méthodes de conception. L'approche suivie dans cet ouvrage est illustrée par de nombreux exemples empruntés à l'histoire des techniques.

  • Quelle est l'évolution socio-économique de la « plus grande démocratie du monde entre une mondialisation homogénéisatrice et un contente d'identités fortes et de particularismes locaux ? Quelles échelles d'analyse, du niveau local au niveau mondial, et vice versa, en passant par les niveaux intermédiaires - et fondamentaux - du régional et du national, doit-on faire intervenir pour rendre compte des transformations économiques, des mutations sociales et des changements culturels en Inde ? A quel niveau sont les pouvoirs ? Dans un premier temps, l'ouvrage traite des dynamiques récentes de l'Inde aux échelles nationale et internationale, en analysant l'ouverture économique, le maintien des inégalités régionales, la mondialisation du système de santé et l'apparente libéralisation du secteur de l'électricité. Puis il étudie deux modes opposés d'industrialisation, par en bas, associé à un développement des ressources locales, et par en haut, de type technocratique, la troisième partie est consacrée à l'agriculture et l'alimentaire, thème clé du développement indien. L'étude de la mise en place d'une politique agricole concernant les oléagineux, l'analyse de la « révolution blanche » ou de la politique alimentaire, soulignent l'importance de cette dialectique du « local » et du « mondial » pour comprendre les mutations complexes de la société et de l'économie indiennes. Fruit d'une équipe pluridisciplinaire rassemblant géographes, économistes, anthropologues, sociologues, agronomes et historiens, le livre montre qu'une certaine réalité contemporaine de l'Inde exige de recourir à des changements d'échelle. Ce faisant, il conduit à s'interroger sur le contenu des termes « mondial » ou « local », trop facilement utilisés, qui cachent une grande complexité sous un certain flou conceptuel.

  • Taiwan offre le paradoxe d'être une entité politique isolée sur la scène internationale et l'une des premières économies exportatrices du globe. Si son histoire politique et la transition démocratique récente sont connues, que savons-nous de sa trajectoire économique ? En 1950, l'île exporte sucre de canne et fruits tropicaux vers ses voisins asiatiques et son protecteur américain. Taipei, capitale de la Chine libre, est une cité dont les larges avenues, vides de toute circulation automobile, dessinent la trame d'une ville encore à construire. Un demi-siècle plus tard, les entreprises taiwanaises constituent un maillon essentiel des chaînes de production mondiales d'articles informatiques. Elles investissent en Asie, sur le continent américain et en Europe. La capitale de ce pays qui se pense de plus en plus comme une nation est une ville encombrée dont la croissance, limitée par l'espace, est désormais verticale. Cet ouvrage est consacré aux hommes et aux femmes qui se trouvent derrière ces produits et ces façades de verre et de béton. L'auteur y écrit l'histoire des capitaines de l'industrie privée taiwanaise et de leurs familles. Ce parcours au sein des élites économiques donne à rencontrer des figures publiques tel le bouillant Wang Yongqing, qui réclame haut et fort la libération des relations économiques avec la Chine continentale, l'aristocratique Gu Zhenfu, diplomate officieux de la République de Chine, et bien d'autres personnalités plus discrètes, mais non moins influentes. Comprendre de l'intérieur ces acteurs de la modernité chinoise est d'autant plus nécessaire que la génération suivante, qui succède aux fondateurs, traverse aujourd'hui le détroit de Taiwan pour participer activement à un nouveau chantier, celui de la modernisation économique et sociale du continent chinois.

  • En 2008, le gouvernement français lance sa réforme de libéralisation des activités portuaires. Celle-ci impose la concession des terminaux au secteur privé et transforme profondément le rôle joué par les anciens ports autonomes dans leur territoire d'insertion. La France s'inscrit ainsi dans un processus de diffusion d'un modèle de gestion portuaire à l'échelle mondiale, initié dans l'Angleterre de Margaret Thatcher ou le Chili des Chicago boys dès le début des années 1980. Ce qui se joue sur les quais depuis trente ans s'inscrit dans un mouvement global de redéfinition du rôle des États dans les affaires économiques du monde. La réflexion proposée dans cet ouvrage est le fruit d'un travail d'enquêtes menées auprès des acteurs entrepreneuriaux et institutionnels, entre 2009 et 2012, dans une dizaine de ports du sud de l'Europe occidentale (France, Italie, Espagne). Cette analyse interdisciplinaire en sciences humaines et sociales propose un éclairage sur les grands principes politiques et économiques ayant conduit à ces transformations et s'interroge sur I évolution des conditions d'exercice des activités portuaires que 1ère libérale engage.

  • Prolongeant et explicitant la pensée saussurienne, la conception dynamique des structures langagières constitue une alternative aux approches formalistes dérivées du programme chomskien. Le langage n'y est plus conçu sous le mode d'un calcul formel, mais comme un système de processus différenciateurs travaillant à modeler et à délimiter, suivant les intentions de sens des locuteurs, des régions de signification. La conception dynamique réinvestit certains fondements épistémologiques et méthodologiques de la linguistique contemporaine. Très précisément, on s'attache à montrer qu'elle procède d'un ajustement du critère de « réfutabilité », proposé par Karl Popper, à l'ordre des phénomènes langagiers. Prenant appui sur les concepts fondamentaux du structuralisme saussurien, et après une évaluation critique des modèles formels en linguistique, une architecture fonctionnelle est proposée, où les unités de langue se composent au croisement des dimensions de l'expression, du contenu et de la recevabilité. Cette architecture, qui ambitionne de fournir une analytique de la connexion signifiant-signifié, du régime de l'intégration en langue, du phénomène de recevabilité et des processus de catégorisation du contenu (par émergence d'un réseau de frontières) est développée dans le cadre d'une modélisation morphodynamique. Elle débouche sur une conception du langage comme système de production négociée et de stabilisation de valeurs sémantiques.

  • De Moshé Smilanski à Amos Oz ou David Grossman de la diaspora aux années 1980, comment les écrivains israéliens ont-ils perçu l'Arabe palestinien, entre personnage réel et personnage de fiction ? Comment est-il décrit ou désigné ? De quelle manière s'exprime-t-il ? Comment s'insère-t-il dans la narration ? Certaines scènes, telle la rencontre, paraissent typiques de ce voisinage à la fois familier et inquiétant. Ce personnage a-t-il connu une certaine évolution ? Avant 1948, le personnage du bédouin, noble et puissant, adapté à un environnement difficile à saisir par le pionnier juif d'origine européenne, fait figure de modèle. Cette image positive, inspirée du bon sauvage, fait place, après la création de l'État d'Israël, à un traitement contrasté. C'est dans les années 1970 que le personnage prend plus de relief et s'individualise peu à peu. Les années 1980 représentent un véritable tournant : des auteurs tentent de reproduire une réalité arabe dans laquelle le personnage juif occupe une place périphérique. Cette évolution témoigne d'un renversement de points de vue lié aux événements historiques, et contribue peut-être, comme en témoigne la réédition de nouvelles rédigées dans les années 1950 et ne s'inscrivant pas dans une perspective sioniste, à une réévaluation de la littérature israélienne.

  • L'explosion scientifique des XVIe et XVIIe siècles, qui est à l'origine de la science moderne, a profondément marqué la culture et les esprits de l'époque, notamment en Angleterre où elle constitue une importante source d'inspiration poétique. La période 1600-1660, de Shakespeare à Milton, voit fleurir les métaphores scientifiques, forgées à partir des représentations mentales des savants. Ces derniers recourent en effet à l'analogie pour se figurer la puissance de l'aimant, la nature de la lumière ou l'organisation du cosmos. Chez John Donne ou Henry Vaughan, par exemple, les représentations de la passion amoureuse, de la quête de Dieu, de l'attente de la mort, s'alimentent aux théories élaborées par Copernic, Gilbert, Kepler ou Paracelse. L'ouvrage nous invite à un voyage au coeur du « concert », métaphore audacieuse, extravagante ou subtile des poètes « métaphysiques » anglais. Il éclaire une poésie complexe où se manifeste une connaissance intime des sciences qui sondent les secrets du microcosme et du macrocosme. Margaret Llasera croise étude des sciences et critique littéraire : chaque chapitre retrace l'histoire de l'une des sciences retenues - le magnétisme, l'optique, l'astronomie, la météorologie, l'alchimie et la médecine - et analyse les figures poétiques qu'elle a suscitées. C'est tout l'imaginaire d'une époque où se confondaient encore les « deux cultures » qui est ainsi restitué.

  • « Lieu de neige et de genévriers » : Pascale Dollfus a vécu plus de deux ans dans ce village ladakhi au nom poétique situé à 3900 mètres d'altitude. Dans ce livre, elle décrit les sites ainsi que les gestes, les pratiques journalières, et les rites de ces paysans sédentaires bouddhistes qui parlent un dialecte tibétain. Mais au-delà d'une description minutieuse et sensible du quotidien villa­geois, elle propose une réflexion nouvelle sur les liens de sang et de résidence dans cette partie du monde. À la lumière de l'histoire de cet ancien royaume indépendant et en le comparant avec le Grand Tibet et les communautés tibétophones du Népal, Pascale Dollfus montre le rôle de la notion de « maison » dans le système de parenté et dans la structure sociale, et dépeint la manière dont le bouddhisme « innerve » la société ladakhi. Ce « lieu de neige et de genévriers » n'est pas un lieu isolé. Aux confins de l'Inde et du Tibet, il participe à l'histoire des sociétés himalayennes.

  • En approuvant un texte commun, en novembre 1995 à Barcelone, vingt-sept pays d'Europe et du pourtour méditerranéen ont entamé un processus qui s'inscrit dans le cadre de la libéralisation globale des échanges économiques à l'échelle de la planète, mais aussi dans le prolongement de plusieurs initiatives euro-méditerranéennes visant à organiser un partenariat tenant compte des spécificités régionales. Concernées au premier chef, les économies maghrébines voient se profiler l'horizon 2010 (date théorique de l'instauration d'une zone de libre-échange) avec un mélange d'espoir et de crainte : s'agit-il pour elles d'une chance unique de faire partie d'une « zone de prospérité partagée », ou doivent-elles redouter au contraire d'être laminées par leur puissant voisin du nord ? Tentant d'apporter des éléments de réponse à cette question, cet ouvrage examine à la fois les contraintes nationales, régionales et internationales qui pèsent sur ces économies, les dynamiques et les résistances qu'affrontent les acteurs économiques, et pointe quelques-unes des conditions pour l'instauration d'une véritable coopération. Rassemblés sous la direction d'Abdelkader Sid Ahmed, économiste spécialiste des questions de développement, les auteurs, européens et maghrébins, apportent les données et les interprétations nécessaires à une meilleure appréhension des rapports économiques euro-maghrébins de la prochaine décennie.

  • Qu'une population rizicole maîtrise l'irrigation ne surprendra personne. En revanche, qu'elle partage minutieusement cette ressource, pourtant abondante, est beaucoup plus étonnant. Comment expliquer ce paradoxe et comprendre le système sophistiqué de gestion de l'eau à Aslewacaur, village du Népal central ? Grâce à une approche historique, l'auteur replace les choix techniques d'irrigation dans leur contexte socio-économique, politique et environnemental. Mais surtout, elle repère dans l'organisation du système d'irrigation la prédominance d'une logique de parenté qui, de surcroît, s'appuie sur l'inscription territoriale des caractéristiques sociales : l'accès à l'eau et sa gestion tout entière se calquent ainsi sur la division lignagère et le partage du patrimoine foncier du clan Brahmane qui domine le village. On découvre alors qu'à travers les tours d'eau que mesure l'horloge hydraulique, c'est la triade fondamentale eau - terre - société qui s'organise dans une relation en miroir entre société et espace hydraulique. En privilégiant l'étude de la pensée paysanne et de la dimension sociale des tech­niques, l'ouvrage fournit un modèle général d'approche des rapports entre société et agriculture. Il s'adresse de ce fait aux agronomes, ethnologues, géographes, sociologues ou étudiants concernés par les relations entre techniques de produc­tion et structures sociales en milieu rural.

  • La sociologie comme la politologie des sociétés musulmanes ont généralement confondu la domination publique d'une référence - l'islam, ses rites et ses règles - avec la détermination, par cette référence, des systèmes d'action dans lesquels les hommes se trouvent engagés. Mais comment expliquer, d'un même point de vue, la simultanéité, à l'intérieur d'un seul espace social, de l'islam et de l'autonomie des systèmes d'action des personnes vis-à-vis de la religion ? Comment envisager l'islam sous cet angle et ne plus l'appréhender comme le terme central de toute explication ni considérer ses acteurs comme de simples marionnettes de la religion ou, s'ils s'en écartent, comme de purs marginaux ? Dans une Égypte contemporaine agitée de débats religieux, de scandales, de faits divers et de controverses portant sur la moralité, l'auteur entend montrer qu'une référence peut apparaître dominante sans dominer la vie des gens et, surtout, que les systèmes d'action les plus communs - ceux qui tissent la vie quotidienne - peuvent défaire l'omnipotence d'une référence ou d'une norme, sans pour autant la nier.

  • Depuis quelques années, une critique structuraliste qui séparait rigoureusement structure et genèse, exigeant la considération d'un texte clos sur lui-même et dont elle négligeait les étapes et les variantes, n'est plus de mise. Les chercheurs proustiens furent conduits à ce dépassement par l'objet même de leur étude. Les matériaux que présente À la recherche du temps perdu sont en effet ceux d'une oeuvre inachevée non seulement dans son état final, mais même potentiellement, car de nombreux éléments abandonnés ou au contraire introduits en cours de route, notamment l'histoire d'Albertine, témoignent d'une activité incessante de « surnourriture » et de remodelage qui introduit de riches arrière-plans et de notables déviations par rapport à l'orientation d'ensemble. Les auteurs des présentes contributions, universitaires allemands, suisses et français, font ressortir, à propos de nombreux aspects du roman proustien, l'importance fondamentale que revêt l'étude des avant-textes, éléments non pas résiduels, mais constitutifs d'une écriture jamais parvenue à un point de fixation définitif. Ils analysent cette mobilité tantôt comme un phénomène de discours, du point de vue du produit ou comme une autoproduction, tantôt dans sa relation avec le sujet écrivant, envisageable lui-même sous différents angles. Il est certain en tout cas qu'avec Proust la question du sujet se pose de nouveau avec insistance à la critique contemporaine.

  • Nommé directeur artistique du Théâtre de la Taganka à Moscou en 1964, louri Lioubimov est l'un des metteurs en scène les plus significatifs des décennies 60-70. L'histoire de la Taganka constitue alors à la fois un moment capital de l'histoire du théâtre et de la société russes et soviétiques, et un cas représentatif du théâtre de résistance dans les pays communistes. La distance est aujourd'hui propice pour y revenir : ni trop près, ni trop loin encore de ce théâtre « effervescent » qui, au début des années 90, après les transformations à l'Est, perdit sa raison d'être, malgré le retour de son directeur, destitué et exilé en 1984. Les traces sont nombreuses et les témoins vivants, ce qui permet l'enquête avant l'analyse. L'enthousiasme s'est apaisé, mais la formidable aventure théâtrale n'a pas sombré dans l'oubli ni dans les querelles intestines qui, en 1992, ont abouti à la division de la troupe en deux. La scène poétique et politique de Lioubimov permet d'aborder des problèmes esthétiques spécifiques : celui d'un théâtre « sans pièces », montage de textes en prose, classique ou contemporaine, celui de la mise en scène « métaphorique ». Mais dans la mesure où sa pratique est déterminée par les rapports entretenus avec le pouvoir, l'idéologie, les instances de censure, la dissidence, et surtout par la relation essentielle, vitale, que la Taganka tisse avec son public, les questions artistiques se doublent toujours de questions touchant au fonctionne­ment de la société et à l'organisation politique. En URSS, la Taganka a été au coeur d'une problématique de la mémoire. L'oeuvre que louri Lioubimov a réalisée à la Taganka de 1964 à 1984, en rassemblant autour de lui une pléiade de grands écrivains et compositeurs, le scénographe David Boroski et une troupe unique où jouait le chanteur-poète Vladimir Vyssotski, a représenté un espace de liberté authentique dans le contexte de la stagnation brejnévienne. Elle peut aussi constituer un instrument de réflexion pour la scène d'aujourd'hui.

  • Les Dialectes indo-européens d'A. Meillet remontent à 1908. Il nous a semblé utile qu'un ouvrage français dressât vers la fin de ce siècle un état de la question sur ces dialectes, dont certains n'étaient pas encore connus de Meillet, tandis que la problématique de ceux qu'il traite a été renouvelée. Notre titre, Langues indo-européennes, implique qu'il y a des absents : le latin et le grec, que nous supposions mieux connus du public cultivé non spécialiste que les autres langues : tokharien, indo-iranien, langues anatoliennes comme le hittite, arménien, thrace, albanais, balte et slave, germanique, italique, celtique. Chacune de ces langues fait l'objet d'un chapitre. Le livre, dû à d'éminents spécialistes internationaux, traite aussi de problèmes plus généraux : la méthode comparative, la reconstruction culturelle, les ethniques comme le nom des Aryens. Il comporte, enfin, un chapitre sur l'étrusque, non apparenté jusqu'à plus ample informé aux langues indo-européennes, mais dont la comparaison typologique avec ces dernières pose d'intéressants problèmes.

  • Les textes ne naissent pas tout armés dans leur indépassable perfection, mais sont le produit d'une genèse. À preuve l'abondance des fonds manuscrits du XIXe et du XXe siècle, dont l'exploitation a permis le développement de la critique génétique. Peut-on élargir le champ de celle-ci et généraliser sa méthodologie et ses concepts en franchissant la frontière chronologique du XIXe siècle ? Ce volume entreprend une première exploration sur quelques cas singuliers du XVIIe et du XVIIIe siècle. Le XVIIe siècle voit naître la littérature au sens moderne du terme. Et c'est au XVIIIe siècle que s'élaborent progressivement les notions juridiques d'auteur et de propriété intellectuelle d'un objet immatériel qui est le texte. De fait, certains dossiers manuscrits de ces époques charnières apparaissent au généticien comme familiers. Mais des éléments hétérogènes viennent troubler la netteté de cette première image : rareté des documents génétiques conservés, abondance des florilèges et des compilations, porosité de la frontière entre manuscrit et imprimé, écriture à plusieurs mains relevant d'un contexte de sociabilité sans équivalent pour l'époque moderne. Cette tension entre l' « ancien » et le « contemporain » dont le XVIIe et le XVIIIe siècle portent témoignage nous rappelle que la genèse des oeuvres doit être appréhendée dans la longue durée. Beau défi pour la critique génétique !

  • Cet ouvrage analyse les rapports entre identité, médias et liens sociaux au Maghreb. Quels modes ou modèles de comportements - individuels ou collectifs - peuvent-être adoptés ? Qui peut les revendiquer ? Quels rôles jouent la nation et la religion dans l'adoption de telle ou telle pratique ? Comment parler de la tradition aujourd'hui... ? Ces questions traversent les présentes contributions, issues d'un travail collectif mené à l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain entre 1993 et 1996. Les thèmes traités - citons la presse dans le Tanger cosmopolite du début du siècle, la reconfiguration des liens familiaux par la télévision tunisienne au cours du ramadan, ou encore l'analyse des vêtements « islamiques » - offrent des réponses détaillées et nuancées à ces interrogations. Les lieux, par ailleurs, marquent leur importance, autant par leur histoire spécifique que comme vecteurs de sociabilité. Les liens qui s'y développent, à l'instar des vies qui s'y expriment, inscrivent ainsi des itinéraires où alternent mouvements et haltes. Qui sait mieux que les Maghrébins anciens d'Indochine la difficulté de situer leur mémoire ? Quelles trajectoires, imaginaires ou guidées, suivent le touriste ou le jeune écoutant du raï ? Si ces études sont résolument liées à l'espace social et géographique du Maghreb, elles rendent compte de l'imbrication complexe et mouvante de cet espace dans des « réseaux de référence » plus larges. Ces approches concrètes, menées dans des « lieux » variables, apportent une contribution aux débats actuels sur la globalisation et le rôle des médias.

  • Alexandrie au IIIe siècle avant J.-C., une ville nouvelle dans un monde nouveau : depuis les conquêtes d'Alexandre, la culture grecque s'étend et se diversifie. Alexandrie et sa Bibliothèque : un centre intellectuel sans précédent où les poètes sont aussi astronomes, grammairiens, mathématiciens. La littérature qui naît dans ce contexte est bien sûr à l'image de ce renouvellement et de cette ouverture culturelle. C'est ce que montre ici Christophe Cusset à travers l'étude de la réécriture chez les poètes alexandrins. Ces poètes - Callimaque, Théocrite, Apollonios de Rhodes notamment - créent une nouvelle poésie en étroite continuité avec la littérature grecque des siècles passés. Comment allient-ils l'ancien et le nouveau ? Que reprennent-ils à Homère ou à Pindare ? Comment lisent-ils et comment comprennent-ils ces textes désormais classiques ? À la lumière de la critique littéraire moderne, cette étude s'attache à éclaircir les données de l'esthétique alexandrine en mesurant au plus juste, soit sur des points techniques précis, soit dans une lecture plus large, la part de l'érudition et la place du jeu poétique dans une intertextualité toujours en effervescence et ambiguë.

  • Les études actuelles sur les « noms de famille », loin de se borner au seul terrain de la généalogie, font désormais pleinement partie du domaine de la recherche. Elles permettent de ce fait un décryptage original des conditions tant historiques qu'anthropologiques qui ont déclenché, en divers points de l'Europe, à différents moments, le processus d'identification des personnes : mouvement progressif dans l'Europe au Moyen Âge ; processus qui peut être coercitif, comme lors de l'attribution de patronymes aux esclaves affranchis, et devenu largement réglementaire après la promulgation de lois sur la transmission des noms. Étudiant tour à tour les origines et l'histoire des patronymes, leur distribution géographique et les liens entre marqueurs génétiques et patronymiques, les auteurs réunis dans cet ouvrage - anthropologues, historiens de la famille, démographes, spécialistes de la génétique des populations, sociologues - montrent combien une approche pluridisciplinaire est nécessaire à l'explication du phénomène du patronyme. En effet, l'informatisation récente de divers registres de noms de famille a permis le développement de nouvelles méthodes d'analyse, dérivées de la démographie historique et de la génétique des populations. Elles permettent non seulement de décrire l'évolution, au fil des générations, des cercles de mariage, des règles d'alliance et de la consanguinité, mais aussi de quantifier la direction et l'ampleur des migrations entre populations. Fondé sur des exemples concrets, des provinces baltes à la Sardaigne ou l'Atlas marocain, des Flamands de France aux Français du Québec, cet ouvrage offre un état sans équivalent de la question des origines et de l'évolution du patronyme.

  • Dans un village indien des montagnes du Chiapas, au sud-est du Mexique, se déroule, sous couvert d'un "Carnaval", un flamboyant bras de fer entre les hommes et les dieux : de la guerre à la familiarisation, de la séduction à l'agressivité, ce rituel déploie toute la gamme des émotions sociales dans un immense échange de biens et de promesses. Acteurs, forces, espaces et temps s'animent pour re-générer la Tradition, pour arracher de haute lutte aux forces ambivalentes l'assurance d'un avenir et pour "maintenir" la vie des corps et du monde ; pour que dans l'image troublée des destins humains se dessine la volonté des Mayas de vivre, jus­qu'à l'épuisement, contre les projets obscurs des entités surnaturelles en dépit de la pauvreté, de la souffrance et des sacrifices. La "guerre rouge", figure emblématique de cette lutte, condense jusqu'à l'incandescence les débris de l'Histoire - préhispanique, coloniale et moderne -, la mémoire et l'oubli, les gestes et les paroles, avec, pour héros, des hommes enceints et des femmes qui frayent avec des singes. L'expédition en forêt, l'attaque simulée du village, le banquet des animaux et des instruments de musique, la danse des princesses et des sauvages sont autant d'épisodes singuliers ici longuement décrits pour la première fois. Les conclusions s'attachent à placer ce rituel dans le temps long, fai­sant éclater la supposée unité interprétative d'une communauté sur son propre rituel, et dévoilent dans l'intrication des croyances une véritable politique du sacré.

  • Emblématique et singulière, et si l'Athènes contemporaine était simplement exemplaire. Certes, avec l'Acropole et le Parthénon, le soleil et la mer, la capitale de la Grèce symbolise la ville de toujours et l'attirance irrésistible pour la Méditerranée. Mais cette région urbaine de 4 millions d'habitants est aussi une ville nouvelle : refondée au XIXe siècle en même temps que l'État national, c'est à la mesure du vieux continent une Brasilia européenne. En cela, elle représente tout ce que l'urbanisation actuelle porte : le mythe et le gigantisme, le patrimoine et la modernité, le local et le mondial. C'est le sens de ce nouveau miracle athénien.

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