Théâtre du Soleil

  • « La Ville parjure est descendante et héritière des pièces qui l'ont précédée au Théâtre du Soleil. Vue de près, elle porte les traces, indélébiles, de Sihanouk, de L'Indiade, des Atrides, des Shakespeare. On pourrait aisément dégager une « Hantologie » de ces moments différents d'une même tragique Comédie trop humaine.
    Cette pièce a été écrite entre décembre 1992 et septembre 1993. Les événements de ce récit se sont produits entre 3 500 ans avant J.-C. et l'année 1993. Par la suite sont arrivés, dans la réalité, des faits qui leur ressemblaient. C'est que la parole du Théâtre, proférée au présent et à l'intemporel, est par définition prophétique, et que le drame que prit le nom « d'affaire du sang contaminé » était en vérité un crime très antique recommencé en costumes contemporains. »
    Hélène Cixous

  • Le roman Mephisto pose la question du rôle et de la responsabilité des intellectuels à la naissance du Troisième Reich. La fable qui, pour nous, s'est dégagée du roman pourrait se formuler ainsi : le spectacle serait l'histoire de deux comédiens, liés par l`amitié, également passionnés de théâtre, également talentueux, également préoccupés de la fonction politique, voire révolutionnaire, de leur art, dans l'Allemagne de 1923.
    « Pour qui est-ce que j'écris ? Qui me lira ?
    Qui sera touché ?
    Où se trouve la communauté à laquelle je pourrais m'adresser ?
    Notre appel lancé vers l'incertain tombe-t-il toujours dans le vide ?
    Nous attendons quand même quelque chose comme un écho, même s'il reste vague et lointain.
    Là où on a appelé si fort, il doit y avoir au moins un petit écho. »
    Klaus Mann

  • Au départ, il y a ce roman de Jules Verne : un bateau s'échoue sur une île, à la pointe de la Terre de Feu, ses passagers vont tenter de construire une société nouvelle, un modèle pour l'humanité future. En juin 1914, une équipe de cinéastes tente l'adaptation cinématographique de ce roman.
    Une fable poétique et politique, à une époque charnière où toutes les utopies d'un siècle naissant semblaient possibles.

  • L'Âge d'or, c'est peut-être demain. Mais c'est d'abord un spectacle d'aujourd'hui fait pour parler à la sensibilité et à l'intelligence du spectateur d'aujourd'hui. C'est le regard lucide porté sans complaisance sur ceux qui sont et font le monde que nous vivons : chacun peut se retrouver, et peut-être se trouver.
    Dans L'Âge d'or, première ébauche, des personnages quotidiens sont réinventés pour mieux témoigner de notre société. Il ne s'agit pas de théâtre militant au sens habituel mais d'un théâtre de l'immédiateté, avec, en plus de son authenticité, son plaisir ; sa beauté, et sa force tranquille. C'est le théâtre de la réalité qui se dévoile sous le masque arraché de la commedia dell'arte, moule générateur et révélateur d'une théâtralité immédiate qui, sous le couvert du rire et de l'émotion, rejoint directement, tant elle finit par se confondre avec elle, la vie. Et alors l'Âge d'or, ça peut-être demain.

  • Les tragédies historiques nous disent « les tristes histoires de la mort des rois, comment les uns ont été déposés, d'autres tués à la guerre, d'autres hantés par les spectres de ceux qu'ils avaient déposés... » Richard II est le premier chapitre de cette chronique d'une tribu de personnages qui luttent pour construire le monde, agrippés à leur île sauvage battue par les tourmentes, encore presque déserte. « Ce majestueux trône de rois, cette île couronnée, cette terre sacrée, ce siège de Mars, cet autre Éden, ce presque Paradis » est pour chacun de ces aventuriers l'image du monde ; et eux-mêmes sont à eux-mêmes l'univers, lorsqu'ils découvrent et racontent leurs paysages intérieurs. Chacun chante les terribles tempêtes qu'il voit gronder autour de lui. Ils se regardent, ils s'analysent : ils exhalent un flot d'images crues, somptueuses, sanglantes, extrêmes, faisant affleurer à chaque instant leur destin et leur mort, comme en une vivisection de l'âme.

  • L'Illyrie, ce continent où la mer jette Viola, et qui paraît lointain parce qu'il est ignoré, pays légendaire où souffle le vent brûlant de la passion, royaume de la musique, de la volupté et du désir impitoyable. L'histoire qui s'y déroule sans relâche, ce sont les phases d'un astre dévorant, les péripéties de l'amour, sa naissance, sa brûlure, les battements qu'il imprime au coeur, au corps, à l'âme, la blessure qu'il inscrit, sans retour, en l'homme. Ceux que le destin y mène devront connaître la sauvagerie de l'amour, et comme dans les plus grands contes, traverser les épreuves, subir l'initiation, accomplir les rites, les figures obligées du plaisir et de la douleur. La Nuit des rois dépayse moins par la distance dans le temps ou l'espace que par la profondeur du lieu où naissent les désirs de l'homme, ce pays des merveilles, ces Indes intérieures qui, pour l'imagination, tiennent de la légende, de la magie de l'enfance, et du cauchemar.

  • « Le Cambodge, pays des Khmers, antique royaume paysan, a pour fatalité sa situation géographique tout contre le Vietnam.
    Viennent les guerres indochinoises. Après la France, les États-Unis s'attaquent au Vietnam communiste. Le Cambodge neutre est emporté dans la tempête. Pour l'atteindre, l'Amérique n'hésite pas à lui passer sur le corps et à le piétiner. Cette tragédie engendre une tragédie plus amère encore. Fuyant l'Amérique, le peuple khmer se retrouve dans les bras meurtriers des Khmers rouges, effrayants nourrissons de l'idéologie communiste. De 1975 à 1979, le peuple khmer descend les degrés de l'enfer Pol Pot.
    Voici que l'Histoire doit devenir Théâtre. Dans le passage d'un genre à l'autre la vérité (historique ici) ne change pas. Ce qui change c'est le rythme. Créer pour le théâtre c'est d'abord se soumettre à l'urgence. Alors il faut écrire à l'immédiat. Au théâtre, le destin bat très vite, au rythme du coeur. À chaque battement (une scène), la vie risque d'être perdue.
    Le Prince Sihanouk vit sur la terre comme sur une scène de théâtre. Il prend le monde entier à part. Il se montre tel qu'il est. Et il montre les autres tels qu'ils sont. Il a fait sienne la malice shakespearienne : « All the world's a stage. »
    1955-1979 : notre pièce dure 24 ans en quelques heures. Il y a 50 tableaux. Tous sont fictifs. Tous auraient pu se passer en réalité. »
    Hélène Cixous

  • Agamemnon

    Eschyle

    « Ils craignent, ils souffrent, ils frappent, ils sont frappés, ils tombent sous les coups des êtres les plus proches, Iphigénie, Agamemnon, Clytemnestra, ils souffrent chacun à sa place dans la scène de famille, chacun et chacune en son nom et au nom du parent, Iphigénie en tant qu'elle est la fille, d'une part, d'Agamemnon, de l'autre, de Clytemnestra, elle souffre au moins trois fois, pour elle pour lui pour elle, chacun souffre, tue, est tué, chacun, chacune est dans l'atroce filet que tissent les liens de la famille Atride, ce n'est pas seulement Agamemnon qui est dans le filet, toute la famille est dans le filet, la famille tisse le filet, la famille est le filet, chacun tire et tue un autre par le nom, par les liens que le destin mauvais empoisonne. »
    Hélène Cixous

  • « Veuillez nous suivre il y a mille ans peut-être ou bien avant-hier, dans les états prospères du Seigneur Khang, en cette année où éclate soudain la menace d'une inondation extraordinaire. Une catastrophe aussi grande que celle qui se prépare, on n'en a jamais vu. La sombre nouvelle se répand. Chacun s'alarme à sa mesure. Les digues deviennent tout naturellement le point de mire des soucis et des calculs. Ah les digues ! Pourvu qu'elles tiennent, pensons-nous. Mais voici que se fait jour une pensée bien cruelle : ces digues, il faut peut-être au contraire qu'elles cèdent. »
    Hélène Cixous

  • Les personnages de Henry IV sont des métaphores palpitantes qui font de la vie un art perpétuel, tous atteints, altérés, ivres de désir et de jouissance, balayés par le démon du temps et de la guerre, galopant à l'assaut de leur propre destin, tels les messagers de l'épopée. Ceux qui, sans ancêtres, ni postérité, sont emportés comme feuilles au vent et ceux qui à travers les générations, apprennent leur vie et la consument, ceux qui volent en haut, ceux qui volent en bas, tous la dévorent et la chantent. Tous construisent le monde, ils écoutent, ils guettent, ils ouvrent les portes, restent éveillés la nuit et essaient tous les délices. Chacun est le monde à soi seul et forme avec les autres un système d'astres, de météores volubiles et brillants, âmes saignantes qui s'écoutent vraiment, se parlent vraiment, se regardent briller et s'offrent. Chacun est un héros de chanson de geste, écorché, dilaté, innocent, toujours en danger, qui rêve sa vie avec sérieux. Chacun a un système solaire dans sa poitrine, chacun est le poète de son aventure, aucun n'y résiste, tous s'y abandonnent et la racontent en détail, avec fièvre, impudeur et inconscience, imagination et gaîté.

  • « Le 15 août 1947, l'Inde est née. Trente années, le peuple indien a lutté pour qu'advienne ce jour tant désiré. Trente années à travers servitudes, prisons, grandes vagues de non-violence. Une longue passion. Trente ans de colère et de rêve.
    Vient enfin ce jour béni, vient la liberté, monte le drapeau safran blanc et vert. Mais le ciel est noir et voici que ce jour de joie est un jour de deuil. Voici que les sourires ont séché sur les lèvres et l'amertume enflamme les paupières. Car le destin a joué à l'Inde un de ses tours tragiques. Le jour de la naissance est aussi un jour d'adieu et de déchirement.
    Le 14 août 1947 est né le Pakistan. Découpé dans le grand corps indien, tiré de la poitrine du continent par une opération implacable, ce nouveau pays surgit de l'Inde dans un flot de sang. »
    Hélène Cixous

  • 1789-1793

    Collectif

    Au lendemain de la fusillade du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791 où la Garde nationale commandée par La Fayette a tiré sur le peuple venu réclamer la déchéance du roi, dont la trahison ne fait plus de doute après sa fuite à Varennes, des bateleurs entreprennent de jouer les principaux événements des deux années qui viennent de s'écouler : de la réunion des États généraux à la proclamation de la loi martiale, en passant par la prise de la Bastille, la Grande Peur, la nuit du 4 août. Ils tentent ainsi de montrer comment a été déçu son immense espoir et trompé son énorme enthousiasme ; et comment l'aristocratie des nobles a fait place à l'aristocratie des riches. Pour ce faire, les bateleurs utilisent toutes les formes théâtrales, de la pantomime à la tragédie, des marionnettes à l'opéra-bouffe. Ils représentent ainsi les personnages importants ou humbles de cette année décisive et prennent à leur compte la phrase de Saint-Just : « La révolution doit s'arrêter à la perfection du bonheur. »

  • Les Choéphores

    Eschyle

    « Où se passent ces Choéphores ? Ces Euménides ? Elles se passent il y a très longtemps, dans des pays de pierres où nous n'avons jamais été. Et cependant, pour notre peine, nous subissons ces duretés, ces noirceurs nous assombrissent, ces poisons nous enivrent aujourd'hui. D'une part, ce sont des événements qui ont eu lieu il y a des millénaires, avant notre culture, avant notre histoire. D'autre part, ces terreurs ont en nous leurs pareilles. Ils sont encore en nous ou tout près de nous, ces violents états de l'âme, qui nous bouleversent, nous désordonnent, sont plus forts que nous, font de nous en nous-mêmes des exilés, des affolés, des obsédés, ce sont ces affreux inconnus, que, dans notre égarement, nous appelons deuil, mélancolie, haine, soif de vengeance, comme si, avec des mots pour les nommer nous espérions brider leurs impensables déchaînements. »
    Hélène Cixous

  • Les Euménides

    Eschyle

    « Où se passent ces Choéphores ? Ces Euménides ? Elles se passent il y a très longtemps, dans des pays de pierres où nous n'avons jamais été. Et cependant, pour notre peine, nous subissons ces duretés, ces noirceurs nous assombrissent, ces poisons nous enivrent aujourd'hui. D'une part, ce sont des événements qui ont eu lieu il y a des millénaires, avant notre culture, avant notre histoire. D'autre part, ces terreurs ont en nous leurs pareilles. Ils sont encore en nous ou tout près de nous, ces violents états de l'âme, qui nous bouleversent, nous désordonnent, sont plus forts que nous, font de nous en nous-mêmes des exilés, des affolés, des obsédés, ce sont ces affreux inconnus, que, dans notre égarement, nous appelons deuil, mélancolie, haine, soif de vengeance, comme si, avec des mots pour les nommer nous espérions brider leurs impensables déchaînements. »
    Hélène Cixous

  • « Mais qu'est-ce qui est arrivé au grand Macbeth, ce général victorieux à la carrière brillante ? Un bel homme, aimé des siens, respecté, admiré, comblé d'honneurs mérités, salué par le roi. Il avait tout pour être heureux. Une femme aimante, distinguée comme une noble romaine. Un château magnifique. Et quel beau paysage ! Tout lui souriait.
    Et voilà que du jour au lendemain, une ténèbre tombe. Comme si un télégramme du diable était arrivé. Un mot : Tue ! Une idée horrible vient frapper à la porte de sa pensée. Pensée ? Même pas. C'est comme si la peste avait frappé à la porte de son château. Une seconde d'hésitation. Une seconde ? Même pas. C'est comme s'il avait déjà ouvert la porte avant d'ouvrir. Comme si quelqu'un avait précédé son mouvement.
    Le mal est juste derrière la porte. Vous l'entendez hurler. Macbeth n'aurait jamais dû penser à ouvrir la porte. Trop tard frappe comme la foudre. Attention ! Nous ne devrions jamais laisser les Macbeth ouvrir la porte, pensons-nous. Le mal est prêt. Il n'attend que cet instant. Attention ! Le mal est sans arrêt. Vous êtes prévenus ? »
    Hélène Cixous

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