Langue française

  • La Ballade des pèlerins est un très prenant récit d'aventure, celui d'un pèlerinage de Vézelay à Compostelle entrepris par une jeune femme et trois compagnons de route, un beau jour de juin du siècle passé, en un temps où un tel périple pouvait encore se faire dans des condi- tions très semblables à celles qu'avaient connues leurs prédécesseurs du Moyen Âge. Un voyage décidé par goût de la marche et de la na- ture, certes, mais surtout par désir « d'en finir avec des formes et des contenus religieux trop rabâchés, avec un langage devenu logorrhée, dénué de tout sens vital à force de vouloir donner réponse à tout ». Par cette volonté de redonner du sens aux mots en les confrontant à la rugueuse réalité des aléas d'une marche de plusieurs semaines, en s'interrogeant par écrit dans ce qui fut son premier livre sur les rai- sons de cet acte un peu fou, Édith de la Héronnière ouvrait en réalité le chemin d'un voyage autrement plus long, celui d'une oeuvre qu'elle poursuit aujourd'hui encore. Au fil des années passées à arpenter les pays et les pages, ni l'Italie, ni l'Inde, ni les États-Unis, ni même la Chine n'auront raison de son infatigable curiosité. Et, par certains aspects, les chemins qu'elle emprunte peuvent ainsi rappeler ceux d'autres écrivains-voyageurs, tel Nicolas Bouvier, qu'une prédisposition au cheminement ou une phénoménologie de la perception intuitivement menée élancent continuellement vers l'avant.
    Mais il faut insister sur ce que le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle où cette ballade entraîne le lecteur n'a de sens que par l'enracinement profond et parfois douloureux de la spiritualité dans le corps. Comme au temps des pèlerinages médiévaux, les rencontres sont hasardeuses sur ces chemins de foi qu'arpentent marcheurs de tous pays et de toutes langues. Une sorte de cadence commune parvient pourtant à nouer les existences, pour quelques jours ou plus, autour d'une même détermination, d'une même en-allée - et le pied peu à peu impose son rythme à l'écriture.

    Les villages de pierre et les paysages roulent au fil d'une pensée qu'inspirent souvenirs de lecture ou figures saintes, dans un tournis parfois heurté que finit par apaiser le seul exercice de la marche. Il s'agit alors, dans l'écriture comme sur le chemin de Saint-Jacques, de faire de l'épreuve de la désillusion ou de la meurtrissure la substance même de l'ouvrage à accomplir.

    Ce livre reproduit la première édition de La Ballade des pèlerins, parue au Mercure de France en 1993, et lui adjoint un avant-propos de l'auteur, inédit.

  • Léger mieux puise sa matière dans la vie quotidienne de poètes lus et admirés. Articulé autour de trois grandes figures du xxe siècle, une Anglaise, une Américaine et une Russe : Virginia Woolf, Sylvia Plath et Marina Tsvetaïeva, ce livre très original essaie de restituer l'intimité d'une vie d'écrivain. La prose de Shoshana Rappaport est à la fois simple et aérienne, proche du journal et du monologue intérieur. Elle nous transporte de la table de travail au jardin en fleurs, nous rendant infiniment proches ces femmes que lie un même tourment face à la vie. Rien d'impudique ni d'indélicat, pas un mot sur leur suicide, mais au contraire une remarquable attention aux détails les plus vivants et les plus concrets de leurs journées. Tout l'art du texte est de lier ici l'infime d'une voix ou d'une silhouette à l'embellie précaire d'un ciel ténébreux. Shoshana Rappaport signe là son meilleur livre : un émouvant et fraternel hommage à trois femmes hantées par les mots jusqu'à leur mort. « Voici, s'écrie-t-elle, un jour qui commence. Un nouveau jour a commencé. Ce sera peut-être un jour meurtri, un jour imparfait. Pourtant, elle trouve le mot juste, il résonne comme un gong. Il se murmure. Il dissipe l'effroi. Elle pourrait écrire sur le bleu. Couleur timide, d'enfant sage. Elle est pleine d'invention et de subtilités. En elle germent des idées continuellement. Le matin a été beau. Elle aime la vue des clochers à travers l'étendue grise des champs. Oh, comme elle aime la vie. Pourquoi penser dans un monde où l'instant présent existe ? »Shoshana Rappaport, « Sylvia Plath », Léger mieux, 2019. Léger mieux a paru aux éditions L'Act Mem en 2010.

  • À première vue, ce livre très singulier pourrait apparaître comme une simple galerie de portraits d'écrivains et d'artistes. Ou même, pour une bonne part de ses pages, comme une petite histoire de la littérature suisse romande d'après-guerre, où l'auteur reconstitue, à la suite d'une longue enquête sur les lieux, la figure de son plus prestigieux éditeur, Henri-Louis Mermod avant d'évoquer ses propres rencontres avec les écrivains que ce dernier avait publiés (Gustave Roud, Philippe Jaccottet) ou qui sont apparus dans son sillage (le romancier Jacques Chessex, la poétesse Anne Perrier). Mais ce serait là faire fausse route, ne s'attacher qu'à la liste des noms évoqués qui, avec le peintre Garache ou le poète Pierre Oster, finit par excéder les limites géographiques d'un pays. Le texte liminaire est d'ailleurs très clair, il s'agit en réalité d'une sorte de roman d'apprentissage et même plutôt, toute proportion gardée bien sûr, comme dans La Recherche, du récit d'une vocation. Paradoxalement, alors même qu'Amaury Nauroy va à rebours du Contre Sainte-Beuve et que, loin de s'en tenir aux oeuvres seules, il semble s'intéresser d'abord au quotidien des artistes qu'il approche et même aux aspects les plus anecdotiques de leur existence, c'est bien à Proust qu'il peut faire penser par cette manière de faire vivre sous nos yeux, avec la vivacité d'un Saint-Simon (autre modèle revendiqué), et sans complaisance aucune, toute une petite société. Et s'il s'attache à la décrire, dans une prose alerte, pleine de fantaisie, « vagabonde et imprévisible », plus proche de Charles-Albert Cingria, qui n'apparaît qu'en passant dans ces pages, que des modèles autour desquels elles tournent, c'est qu'il est moins à la recherche d'une écriture que d'une leçon de vie, n'analysant pas les oeuvres mais s'attachant à comprendre de quelles expériences elles naissent, de quelle nécessité vitale, et avec quelle endurance elles tentent de maintenir une joie, un enthousiasme, en dépit de tout ce qui contribue à nous déposséder de nous-mêmes. Ne négligeant pas l'anecdote, le narrateur réussit à nous faire aussi partager les moments d'épiphanie, comme cette présence des montagnes, soudain perçue au buffet de la gare de Lausanne : « quelque chose d'invisible dans l'air m'a paru pousser d'en bas vers le haut sur le ciel ; une lointaine, mais très énergique pression de ces rocs sur le vide alentour, m'a atteint de plein fouet ».

    Longtemps, le narrateur de Rondes de nuit a vu dans les personnages du tableau de Rembrandt auquel il emprunte son titre, « une mystérieuse ronde de poètes », lui-même s'identifiant à l'enfant ébahie d'être là, « à qui la parole manque », au centre de la composition. Plus tard, au cours de l'ouvrage, sa compréhension du sens du tableau s'approfondira pour y voir désormais « la connivence des vivants et des morts sans quoi toute vie demeure irrespirable ». Les deux côtés de son existence se rejoignent, le portrait du grand-père paysan peut alors figurer dans le livre à côté de ceux de la famille d'élection.

    La première édition de ce livre a été très bien accueillie aussi bien en France qu'en Suisse Romande.

    « Ce livre est une merveille. » (Jérôme Garcin, Le Masque et la plume, 1er octobre 2017)
    « L'ouvrage le plus original, le plus inattendu, le plus fin de cette rentrée 2017 » (Pierre Assouline, La République des Livres, novembre 2017)

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