République des Lettres

  • Texte intégral révisé comprenant les Réflexions morales, les Maximes supprimées, les Maximes posthumes et les Réflexions diverses, suivi d'une bibliographie et d'une biographie de La Rochefoucauld. Le thème majeur des Maximes est cet amour de soi exclusif qu'avec saint Augustin les spirituels dénoncent comme l'obstacle premier à l'amour de Dieu. C'est celui de la fausseté des vertus humaines du fait de l'omniprésence en chacun de nous de l'amour-propre, entendu comme "l'amour de soi et de toutes choses pour soi" comme le suggère l'épigraphe du livre: "Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés". Mais pour La Rochefoucauld, s'il est vrai que l'homme est toujours soumis à l'amour-propre, il lui reste cependant la possibilité de se montrer vrai et authentique. La thématique de l'être et du paraître traverse toute son oeuvre. Le "portrait du coeur de l'homme" qu'il entend donner est l'une des premières tentatives visant à démasquer nos comportements, à démystifier nos prétentions à l'héroïsme et à la sagesse, à faire intervenir ce qui sera de nos jours appelé l'inconscient: l'homme est agi, qui croit agir.


  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Georges Bernanos. De 1919 à 1926, Georges Bernanos est employé comme inspecteur dans une compagnie d'assurances. À côté de son travail, il se consacre à la rédaction d'un roman, écrit dans les gares, les wagons de chemin de fer, les hôtels, et publie en 1926, à trente-huit ans, "Sous le soleil de Satan", qui rencontre d'emblée un écho très vif. Le futur auteur de "La Joie" et du "Journal d'un curé de campagne" montre, à travers Donissan, le héros de son roman, la grande déception de sa génération à la suite de la Première Guerre mondiale. Il se propose en même temps de dénoncer la rhétorique creuse de l'après-guerre, l'inflation de la parole, grâce au personnage de Saint-Marin. Par sa recherche d'une langue authentique, Donissan incarne en revanche la conception bernanosienne de la littérature sur les conflits de l'âme. La figure de Satan, loin de relever du fantastique littéraire, incarne ici un principe métaphysique: le Mal.


  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Ernest Renan. Souvent comparé aux reflexions de Jules Michelet sur la nation, ou opposés à celles de Johann Gottlieb Fichte pour ce qui est de la perception allemande sur le même sujet, Qu'est-ce qu'une nation ? est resté le texte le plus célèbre d'Ernest Renan. Toujours actuel, ce chef d'oeuvre de rhétorique et de science politique a été prononcé lors d'une conférence donnée en Sorbonne en mars 1882. Il apparaît aujourd'hui comme le testament politique de ce maître à penser de la IIIe République, académicien et titulaire de la chaire d'hébreu du Collège de France. "J'en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin", écrira-t-il plus tard: "c'est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l'équivoque funeste de ces mots: nation, nationalité, race, je désire qu'on se souvienne de ces vingt pages-là." S'interrogeant sur les fondements de l'identité nationale, l'auteur de la Vie de Jésus, vivement affecté par l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Empire allemand, constate d'abord dans l'histoire des peuples l'existence d'un droit national à côté du droit dynastique. Développant son propos, il affirme ensuite que ni la race, ni la langue, ni la religion, ni la communauté d'intérêts, ni la géographie ne peuvent définir une communauté nationale. Pour Ernest Renan, "Une nation est une âme, un principe spirituel, [...], une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. [Son] existence est un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie."



  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Friedrich Nietzsche. Sous-titré "Réflexions sur les préjugés moraux", "Aurore" compte 575 aphorismes répartis en cinq livres sur "la morale considérée comme préjugé". Bien que ce livre marque le début de sa campagne contre la "moraline" - commencée avec "Humain, trop humain" et poursuivie avec "Par-delà bien et mal" et "Généalogie de la morale" - on n'y rencontre aucune attaque, aucune négation, aucune malignité. "Aurore" est au contraire plein du pressentiment d'une "transmutation de toutes les valeurs" qui enseignera aux hommes à dire "Oui à la vie" en se débarassant du mensonge du moralisme. Bien que méfiant envers les imposteurs moraux, Nietzsche n'entend cependant pas nier la moralité et ne nie pas que des hommes agissent pour des "raisons morales", mais il nie que l'hypothèse sur laquelle ils se fondent ait un fondement réel. Pareillement, il nie l'immoralité. L'idée de "l'innocence du devenir" s'impose au philosophe. Prônant la libération de la pensée, il exprime ici ce que peut avoir d'ennuyeux la culture si on la conçoit sans enthousiasme et en dehors de la vie. Nietzsche avertit d'ailleurs lui-même que son ouvrage n'est pas fait pour être lu du commencement à la fin. Il faut au contraire l'ouvrir souvent "puis regarder ailleurs et ne rien trouver d'habituel autour de soi".

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Léon Bloy. L'"Exégèse des Lieux Communs", livre terrible sous son apparente cocasserie, se présente sous la forme de quelque trois cents textes en deux séries où sont analysées, interprétées et commentées une à une les expressions toutes faites par quoi se traduit la "sottise bourgeoise". Comme Flaubert avec son "Dictionnaire des idées reçues", Bloy s'attaque férocement à l'homme "qui ne fait aucun usage de la faculté de penser" et se contente d'un répertoire limité à quelques formules toutes faites. L'énumération des lieux comuns fait ressortir la prédominance des préoccupations d'argent: "Les affaires sont les affaires, Qui paie ses dettes s'enrichit, Les bons comptes font les bons amis, etc." D'autres expriment avant tout la bonne conscience et l'assurance qu'il n'est besoin d'être ni un héros ni un saint pour mériter considération: "On ne se refait pas, Je m'en lave les mains, Être à cheval sur les principes, etc." Bloy s'empare à chaque fois d'une expression, et la poussant au terme de sa logique secrète, en déduit magistralement l'imbécillité ou la perversité cachée du petit bourgeois qui l'emploie. Mais ce n'est là qu'un artifice de méthode pour laisser entendre que sous chacune de ces paroles mortes subsiste la vertu inchangée de la Parole sacrée. Bloy interprète avant tout les lieux communs à la lumière de l'Écriture et le mot "Exégèse" doit être entendu ici dans son sens précis. Ce qu'il tente, c'est de tirer de l'absurdité même, ou de la pesanteur humaine, ce qui peut s'y dissimuler qui appartient à la révélation de Dieu aux hommes. Toute parole, selon lui, est "réellement dérobée à la Toute-Puissance créatrice", si bien que "les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d'effrayants prophètes". Dès lors, le sens le plus mystérieux réapparaît sous les pires platitudes, et le génie contemplatif et verbal de Bloy parvient sans cesse à tirer du plus pauvre langage la solennelle attestation du mystère de notre humaine nature.




  • Texte intégral révisé. Le moine bénédictin Heriger est jugé par un tribunal ecclésiastique. Surpris en flagrant délit de zoophilie avec une chienne noire, il risque la peine de mort. Sur un ton froid mais tendu à l'extrême, le coupable se confesse. Il relate d'abord son enfance auprès d'un père excessivement pieux, sa vocation sacerdotale et son amour de Dieu, puis la découverte de la sexualité et l'irruption imprévisible de ce désir bestial qui le contraint irrépressiblement à de monstrueux accouplements. Bien sûr, rongé par la honte et la culpabilité, il a d'abord lutté contre la tentation, mais ce combat avec le Diable lui a finalement permis de découvrir sa nature profonde. Et face à ses juges, alors qu'un acte de contrition sincère pourrait lui apporter l'absolution, il revendique sa liberté sexuelle et sa personnalité vouée au Mal, signant ainsi son arrêt de mort. Troublant et dérangeant, scandaleux et répulsif pour certains en raison de son sujet tabou, en tous cas admirablement écrit sur le mode de la confession, Le Moine apostat, unique roman d'Anthony Shafton, a été publié en 1962 aux Etats Unis alors que l'auteur avait 25 ans. "Nous admirons, nous envions même, les martyrs. Mais que dire de l'homme qui met en question la morale de sa société, de toute société; qui se prive de toute allégeance et de tout soutien en faveur d'un idéal qui apparaît aux autres comme à lui-même sacrilège, inhumain, odieux, abominable ?"


  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Maurice Maeterlinck. Philosophe, entomologiste, écrivain récompensé par le Prix Nobel de Littérature, Maurice Maeterlinck a développé tout au long de son oeuvre une importante réflexion sur la condition humaine, explorant toutes les formes et toutes les métamorphoses de la vie et de la mort. Dans ce brillant essai de pure pensée métaphysique, publié bien avant l'actuel débat sur l'euthanasie et la fin de vie, il nous invite à regarder la mort telle qu'elle est en soi, c'est-à-dire "dépouillée des terreurs de l'imagination", et s'interroge sur le passage des corps, des esprits et des âmes vers l'inconnu de l'au-delà. L'auteur de La Vie des abeilles passe au scalpel de la raison diverses hypothèses religieuses (christianisme, hindouisme,...), téosophiques et/ou néo-spirites (survivance de la conscience, réincarnation, communication avec les morts, etc), réfutant le pari sur Dieu de Blaise Pascal, et méditant sur divers aspects de l'Absolu, de l'Éternité et de l'Infini. Pour Maurice Maeterlinck, "tout ce que contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose; et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui n'aura pas de fin..." Nettement contraire à la dogmatique catholique, cet essai lui valut la mise à l'index par l'Église de l'ensemble de son oeuvre.



  • Brève biographie de Blaise Pascal suivie d'une étude des Provinciales et des Pensées. "Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques; qui, à seize ans, avait fait le plus savant Traité des coniques qu'on eût vu depuis l'Antiquité; qui, à dix-neuf ans, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l'entendement; qui, à vingt-trois ans, démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air, et détruisit l'une des grandes erreurs de l'ancienne physique; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine à naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de leur néant et tourna ses pensées vers Dieu; qui, depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort; enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par distraction un des plus hauts problèmes de la géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l'homme. Cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal (Chateaubriand, 1802).

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