Presses Universitaires du Septentrion

  • Tant les thèmes abordés par Pierre Michon que sa manière d'écrire se caractérisent par un refus de la ligne droite, de l'approche directe. Il faut détourner le regard du centre pour s'intéresser à la périphérie : petites gens, province, gestes de l'écriture qu'on aurait de prime abord jugés inintéressants. Si Michon décline l'obliquité sous ses formes les plus variées, c'est afin d'en proposer, d'une façon elle-même oblique, une théorie. Les grands thèmes, les enjeux véritables ne peuvent s'appréhender qu'en partant du détail, de la périphérie, de la digression. Obliquement, Michon nous dit le monde de façon bien plus percutante qu'une approche frontale ne saurait le faire. Mieux, Michon nous invite à cette gymnastique de l'esprit. Il s'agira donc de débusquer, dans la rigueur de ses phrases, les effets obliques du dire, de dépasser l'imposture de l'écrit pour atteindre la constellation essentielle de la vie même.

  • Georges Bataille, la terreur et les lettres met en cause la vulgate critique qui, à la suite de Tel Quel, continue à donner la faveur à une lecture « terroriste » de l'oeuvre bataillienne. On lit toujours Bataille pour le sublime de son abjection et la passion indicible de ses textes. On retient encore de son oeuvre ce moment initial où la révolte contre le surréalisme contribue à proposer l'image durable d'une « écriture » antirhétorique, sacrificielle et pulsionnelle. Or, cette approche est aussi historiquement limitée qu'elle est textuellement problématique. Elle ne permet pas de prendre en compte l'ensemble d'une réflexion littéraire qui, dans les années quarante, revient sur ses textes et repense leur relation au sacrifice et à l'indicible. C'est donc à partir d'une relecture générale de l'oeuvre et plus particulièrement de certains textes charnières des années quarante (le Coupable, L'expérience intérieure, L'impossible) que le présent ouvrage remet en question le « terrorisme » de Bataille. Il réévalue son approche littéraire dans le contexte critique des oeuvres contemporaines pour montrer que l'appel paulhanien à un « retour à la rhétorique » trouve alors davantage d'échos dans l'écriture bataillienne que la terreur anti-poétique. L'expérience intérieure de Bataille, son « impossibilité », n'y perdent pas leur tension vers l'indicible. Elles y gagnent une conscience de leurs clichés et le savoir très sûr de leur littérarité.

  • Où en est la littérature narrative française depuis les années 1980 ? Pour le savoir, cet essai étudie l'oeuvre de trois écrivains déterminants et leur projet respectif : l'investigation ironique des usages contemporains et des coutumes littéraires par Jean Echenoz ; la volonté propre à Hervé Guibert de se connaître, qui le conduisit à transgresser les contours convenus de l'autoportrait, à prospecter les envers de l'humain décor ; l'assimilation d'une érudition des plus éclectiques par Pascal Quignard, et son actualisation en fonction d'obsessions rémanentes. Représentatives par leur distinction même des différentes orientations littéraires en cours, ces trois oeuvres permettent aussi de dégager quelques tendances esthétiques. Des formes classiques de fiction ressurgissent, dans la parfaite mémoire des avant-gardes qui les ont tout au long du siècle dernier contestées : simultanément les romans énoncent et dénoncent le romanesque. Un renouvellement des pratiques autobiographiques s'observe aussi, qui refuse toute approche constituée du Sujet et déstabilise l'idée d'identité autant qu'il aide à la constituer. Récits indécidables, pour ces raisons : à toute position formelle, thématique, sémantique fixe, ils préfèrent les postures mouvantes, volontiers paradoxales. Cette nature ambiguë en fait par excellence des passeurs pour temps indécis. L'esthétique littéraire contemporaine, loin des frivolités qu'on lui reproche parfois, porte ainsi à la légère une réelle densité, culturelle et ontologique.

  • Après l'ère du soupçon, voici l'ère néolibérale, qui met le monde en coupe réglée, l'organise à sa façon, manage les « ressources humaines » comme elle gère matières premières et sources d'énergie. Face à une telle coercition, que peut la littérature ? C'était la question de Sartre dans les années cinquante, c'est à nouveau celle des écrivains contemporains. Évocations du monde du travail, romans d'usine et d'entreprise se multiplient sous la plume de François Bon, Didier Daeninckx, Thierry Beinstingel, Nicolas Bourriaud, Lydie Salvayre, Jean-Charles Massera, Michel Houellebecq... Mais s'agit-il encore d'engagement de la littérature en ce début de xxie siècle, alors que les idéologies sur lesquelles fonder cet engagement se sont effondrées ? Une oeuvre qui parodie le discours néolibéral, qui recourt à la satire ou à l'ironie comme à autant de protestations désenchantées, qui met en scène licenciements et délocalisations sans construire de discours pour en rendre compte, peut-on la dire engagée ? Par delà la définition sartrienne de l'engagement, cet essai convoque le discours économique et managérial, les théories postmodernes et néolibérales auxquelles s'affronte la littérature actuelle. Il interroge sa manière d'en traiter, ausculte les formes nouvelles inventées à cet effet, et montre comment, entre implication sociale, posture d'auteur et dispositifs inédits, les écrivains inventent les voies d'une nouvelle critique sociale.

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