Klincksieck

  • Fritz Lang

    Alfred Eibel

    « J'ai fréquenté Fritz Lang durant de nombreuses années. J'ai vu et revu la plupart de ses films. Le texte qui va suivre ne s'adresse pas à un public de cinéphiles. Les rapports souvent orageux avec Fritz Lang sont ici rapportés avec exactitude. Les rapports souterrains entre la vie de Fritz Lang et les personnages de ses films font partie de mon interprétation personnelle. Les critiques que j'ai pu lire à propos de son oeuvre, nombreuses, se recoupent ici et là et pourtant diffèrent sur bien des points. Aucun ne détient la vérité absolue. Je laisse de côté ceux qui, revoyant certains films, sont revenus sur leurs premières impressions. Leur enthousiasme a disparu. Certains considèrent l'oeuvre américaine du cinéaste comme un pis-aller dû à un exil forcé. Les quelques propositions que j'avance concernant les deux Tigre n'engagent que moi et peuvent aussi bien être refusées. Les lettres que Fritz Lang m'avait adressées, figurant en fin de volume, sont suffisamment parlantes pour que je m'abstienne de les commenter. Enfin, reconnaissons que cet homme n'a pas cédé un pouce en rapport avec ce qu'il voulait exprimer ; plus souvent qu'on ne l'imagine avec des budgets dérisoires. Il s'en est accommodé en tirant le meilleur parti possible, restant lui-même. Ce fut à la fois sa force et son anémie. » Alfred Eibel

  • « Ce qui m'attire encore c'est cette incomplétude dont le son est porteur ; ce sont ces creux de silence qui entourent tant de pleins m'offrant le temps de pénétrer mes souvenirs. Sonore qui autorise de tenir à distance les actes. Sonore incertain, un sonore indice de l'acte, pourtant déjà porteur de plus que sa seule trace. Étrange sonore ; étrangeté pourvoyeuse d'hypothèses et de rêves qui engagea ma vie dans un si profond parcours et qui m'y tient encore... Une étrangeté qui ne se perçoit qu'après coup, après la sortie de l'emprise, quand ce qui m'a pris revient pour m'interroger. Je sais que c'est cela qui suscita une avidité à comprendre : ce retour par le truchement de la mémoire vers l'évènement qui a eu lieu, une obligation de faire retour via l'imaginaire pour saisir l'insaisissable présent d'un monde complexe. Cela commence par l'apparente facilité de la captation des sons avec les outils que l'on croit adaptés à cette première quête - mystère du micro et de l'enregistreur qui font accroire à une domination qui arriverait avec eux - revient cette étrangeté à mesure que les questionnements s'imposent et se précisent, croissant au long des années. Je ne savais pourquoi, mais je percevais déjà qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène ordinaire. »
    Né en 1950, preneur de son, concepteur du sonore au théâtre et au cinéma, Daniel Deshays a enseigné les conditions de la création sonore dans les écoles nationales supérieures (Ensatt, Fémis, Ensba). Il mène actuellement sa recherche sur le renversement des procédures cinématographiques.

  • Qu'y a-t-il de commun entre un manuscrit médiéval, Les Ménines de Velázquez, le Cameraman de Buster Keaton et On connaît la chanson d'Alain Resnais ? Réponse : la présence d'images inattendues, « enchâssées », telles une porte ouverte au fond de la pièce dans le tableau du maître espagnol, la queue d'un faisan pris au piège débordant largement du cadre d'une enluminure du XIVe siècle, la présence incongrue d'un navire de guerre dans les rues de New York chez Buster Keaton, des méduses mobiles en surimpression à la fin du film de Resnais. Dispositifs et procédés aujourd'hui banalisés au cinéma et en vidéo, les « images dans l'image » susceptibles, depuis des siècles, aussi bien d'intriguer que de passer presque inaperçues auprès du spectateur, sont loin d'être innocentes. Sous l'oeil attentif de Vincent Amiel, ces « images-secondes » insérées dans une image-englobante, injustement délaissées parfois par les esthéticiens du cinéma, acquièrent un véritable statut théorique qui n'est pas celui d'une simple mise en abyme figée. Les images enchâssées demandent à être vues et pensées au moment où elles deviennent images, dans l'instant de leur naissance, comme des figures cachées mais dynamiques qui, comme le souligne Amiel, « s'affirment comme monde et comme représentation ».
    Marc Jimenez
    Vincent Amiel est professeur d'esthétique du cinéma à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Essayiste, il a publié des études sur la bande-dessinée, la télévision, le cinéma. Ses ouvrages, comme Le Corps au cinéma (1998), Formes et obsessions du cinéma américain contemporain (2004), Esthétique du montage (4e édition 2017), ont donné lieu à de nombreuses traductions.

  • Le cinéma de Philippe de Broca qui paraît bien sage, puisqu'il relève de la comédie et du film d'aventures, est en réalité un cinéma ravageur : il mord sur la pensée et la philosophie, explorant les jeux du réel et de l'imaginaire comme la lutte contre le temps et le destin. Il n'imite rien, n'adapte rien, il poursuit dans une forme filmique exigeante des interrogations qui sont celles de la philosophie depuis ses origines et que l'on retrouve parfois dans l'anthropologie avec Michel Leiris, dans la philosophie du langage de John L. Austin ou chez Jacques Derrida. Ce sont ces dialogues imaginaires qui permettent de saisir combien Philippe de Broca est un contemporain à venir.

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