• À en croire le nombre de poètes contemporains, il serait tentant de penser que nous vivons un âge d'or de la poésie. Évidemment, il n'en est rien. Dona Gioia pose ici un regard acerbe sur la moindre exigence esthétique des poètes d'aujourd'hui. Cette crise de la poésie est symptomatique d'une époque obnubilée par le paraître, au détriment des charmes de l'anonymat. L'ambition d'être publié n'est-elle pas finalement le plus grand obstacle à la libre création poétique ? Quoi de moins poétique que la course à la notoriété ?

    Sans pour autant sacraliser les icônes du passé, Dana Gioia constate surtout l'absence de projet esthétique profond et novateur chez les poètes d'aujourd'hui. Publié dans les années 1990, cet essai n'a rien perdu ni de son actualité, ni de sa force provocatrice.

    Dana Gioia est un écrivain et poète américain, né en 1950. Après avoir étudié à la Stanford Business School, il travaille dans l'agroalimentaire, et occupera le poste de vice-président de la General food corporation. Lorsqu'il publie Can Poetry Matter ?dans le journal The Atlantic en 1991, il gagne une renommée mondiale. En 1992, il quitte le monde des affaires pour se consacrer exclusivement à l'écriture, en tant que poète et critique littéraire.

  • Le monde universitaire est peuplé d'enthousiastes, persuadés qu'ils aident à faire avancer la recherche. Mais à quoi bon avancer quand on a perdu sa boussole ? Dans ce pamphlet, Baptiste Dericquebourg fait le constat d'une Université profondément en crise, uniquement capable d'assurer la reproduction de ses propres ministres. Philosophie et littérature sont désormais bonnes pour elles-mêmes, et le culte de ces disciplines a finalement mené à une « esthétique de l'impuissance ». Les théoriciens structuralistes sont loin d'être innocents de ce processus, à commencer par Pierre Bourdieu.

    Âgé de 33 ans, Baptiste Dericquebourg, a étudié la littérature et la philosophie à la Sorbonne et à l'École Normale Supérieure. Plutôt que d'entrer dans le monde universitaire, il choisit d'abord d'enseigner à l'Institut Français d'Athènes, puis en lycée et en collège. Depuis cinq ans, il est professeur de Lettres classiques en classes préparatoires littéraires en Bretagne. Il a également participé à la traduction de Marxisme et philosophie de Karl Korsch, publié aux Éditions Allia.

  • Le Paradoxe sur le comédien est l'un des dialogues les plus célèbres - et les plus controversés - de Denis Diderot (1713-1784). Prenant à rebours l'idée d'une "sensibilité" particulière des comédiens, il y soutient que l'acteur doit maîtriser avec sang-froid tous les éléments de son jeu. Loin de ressentir les passions du personnage qu'il incarne, il crée une sorte de double idéal : "Un mannequin l'enveloppe."
    Diderot élargit le propos à la morale (une émotion ne se communique aux autres que si nous la "jouons"), à la politique (les rois et les magistrats doivent sacrifier à une mise en scène pour convaincre), à l'esthétique (la vraisemblance procède de la réalité, mais en s'opposant à elle), à la philosophie du langage (les mots sont par eux-mêmes ambigus, et le sens leur est donné par les gestes dont on les accompagne).

  • Le maître, le disciple et l'artiste entrent dialogue : comment l'homme peut-il atteindre à la perfection anarchique de la beauté dans la nature ? Ce texte miraculeusement retrouvé du jeune Hopkins annonce toutes les révolutions de l'art et de la philosophie modernes. Un indispensable. Quoi de plus beau qu'une forêt ? Entre amis parler aux arbres, prendre le temps de respirer sous les ombrages de leurs canopées. C'est à l'écoute des arbres, que le jeune Hopkins - 21 ans au moment où il rédige ce traité - puise l'essence du beau, qu'il tire son amour pour la nature et toute la Création ; là où sa poésie se donne.
    Sous les frondaisons d'un grand parc à Oxford, Hopkins met en scène la rencontre fortuite entre un professeur d'histoire de l'art, un étudiant et un peintre amoureux de la nature. Discussion philosophique et poétique, au cours d'une touchante promenade, sur la beauté de la nature et la critique des règles classiques de composition en peinture, en poésie, en musique. Il n'est question que du regard et de l'écoute, et de la joie de se parler en toute sérénité, en toute gratuité.
    La force des arbres n'est pas vaine, ni l'harmonie qu'ils nous dispensent. Leurs ramifications ne miment-elles pas les méandres de notre pensée en mouvement ? À moins que ce ne soit l'inverse : comme un esthète qui se ferait écologiste, le poète s'en vient et nous rappelle que tout est lié, combien est capitale la préservation des équilibres dans la relation entre l'homme et ses arbres dont il a reçu la garde. C'est une invitation à renouer des liens avec la nature, qui touchera au coeur les lecteurs de l'encyclique
    Laudato Si' du pape François : une respiration dans la tourmente.

  • Aperçues

    George Didi-Huberman

    • Minuit
    • 1 Mars 2018

    Choses vues, non, pas même vues jusqu'au bout. Choses simplement entrevues, aperçues. Êtres qui passent, souvent au féminin pluriel, comme la Béatrice de Dante, Laura de Pétrarque, la « nymphe » d'Aby Warburg, la Gradiva de Jensen et de Freud ou la « passante » anonyme des rues parisiennes selon Charles Baudelaire. Créatures ou simples formes qui surgissent ou qui tombent. Instants de surprise, ou d'admiration, ou de désir, ou de volupté, ou d'inquiétude, ou de rire. Impressions enfantines, deuils. Colères aussi. Réflexions esquissées. Instants critiques. Ou descriptions, tout simplement.
    Phraser le passage des aperçues ? Comme un recueil de circonstances, de visions en bribes, d'émotions inattendues, de pensées qui s'inventent devant des choses ou des êtres apparaissants, apparus et, très vite, disparaissants, disparus. Une phénoménologie, une poétique, une érotique du regard s'esquissent. Tout cela devenu, sans crier gare, un journal sans continuité, un ensemble de récits sans personnages bien définis, un autoportrait sans visage unique.
    Remonter ce journal en désordre. Découvrir, alors, qu'il était fait d'occasions (où les temps passent vite), de blessures (où les temps frappent fort), de survivances (où les temps reviennent toujours) et de désirs (où les temps adviennent pour un futur entraperçu).

  • L'art n'est pas, pour Adorno, un objet régional parmi d'autres mais, à l'égal de la philosophie, une pensée capable de se rapporter au vrai. Entre les années 1930 et 1968, le philosophe de Francfort a consacré six cours à l'esthétique, qui ont nourri son livre Théorie esthétique, paru à titre posthume. Chacun de ces cours avait sa cohérence propre, celui de 1958/59 a pour spécificité de porter l'accent sur la conception matérialiste de l'art, notamment à travers une analyse très singulière de l'oeuvre de John Cage. Reprenant des considérations qu'il avait déjà développées dans le champ de la musique, Adorno les réinscrit, grâce à ce cours, dans une élaboration théorique plus large. Certains concepts cruciaux de son esthétique - construction, expression, mimèsis, rapport de sens, beauté - sont explicités de la manière la plus rigoureuse et intégrés à une interrogation proprement philosophique de l'art, nommée « expérience ». Ce cours, inédit en français, est une introduction critique à l'esthétique. Esthétique que le philosophe confronte inlassablement aux limitations caractéristiques des esthétiques de la réception. Introduction critique qui lui permet de déplacer ses propres réflexions pour faire apparaître la contradiction extrême d'un art en passe de devenir indifférent à la qualité sensible de l'esthétique.

  • Ce livre écrit par une toute jeune romancière explore les dérives de la féminité et de la séduction à travers le regard de trois femmes japonaises de générations différentes. Convaincue par les promesses de la chirurgie plastique, bien décidée à modifier sa silhouette, l'une d'elles perd tout crédit aux yeux de sa fille. Et c'est à Tokyo, chez la tante de celle-ci, qu'elles parviendront à surmonter cet étrange malaise issu de leurs fantasmes esthétiques respectifs.

  • Compagnon de tout amateur d'art désireux de visiter l'Italie, le Cicerone de Jacob Burckhardt (Bâle, 1818-1897) a connu une immense notoriété au XIXe siècle. Un succès dû non seulement à la précision avec laquelle l'auteur a recensé et décrit les oeuvres d'art, mais aussi à l'objectif qu'il s'était donné : initier le lecteur à la beauté en lui apprenant à s'en emparer et à en jouir, en lui apportant, au-delà des éléments historiques, de quoi alimenter sa réflexion et former sa sensibilité. Les analyses proposées par Burckhardt, d'une rare pertinence et d'une totale liberté, donnent la mesure de l'étonnante capacité de compréhension de l'un des plus grands esprits de son siècle. Historien mais aussi philosophe, pénétré de Platon et de Hegel, admirateur de Winckelmann, il a proposé une approche nouvelle des oeuvres d'art, les considérant enfin pour elles-mêmes et non comme les seuls produits d'une culture ou d'une civilisation - démarche qu'il a illustrée ensuite dans ses célèbres ouvrages sur la Renaissance en Italie. Paru en 1855, le Cicerone original de Burckhardt n'a jamais été, à ce jour, traduit et édité en France. Seule existe une traduction, inégale et parfois fautive, parue en 1885, établie d'après une édition corrigée - et déformée - par divers spécialistes. Cette publication restitue donc pour la première fois, dans une traduction nouvelle, l'intégralité du texte tel que Burckhardt l'a conçu.
    Jean-Louis Poirier, professeur, spécialiste de philosophie antique et auteur de diverses contributions en histoire de la philosophie ou en sciences humaines, est passionné de culture italienne (Ne plus ultra, Dante et le dernier voyage d'Ulysse, 2016). La poursuite obstinée d'une interrogation philosophique et l'amour de l'Italie le destinaient naturellement à faire connaître le Cicerone en France.

  • La série n'est pas simplement un genre télévisé en vogue, c'est d'abord une forme. C'est du neuf esthétique, et on sait que les inventions de formes sont rares. Pour la décrire, il faut se lancer dans une anatomie comparative et la confronter à d'autres formes, au cinéma, évidemment, mais aussi à des formes plus anciennes, fondamentales dans notre civilisation?: au mythe, au roman, aussi au tableau. La question de la série se pose depuis toujours, dans la littérature, avec le feuilleton par exemple, ou dans l'art, avec les Nymphéas de Monet, la reproductibilité technique selon Walter Benjamin ou la collection, notamment. Mais la forme-série n'est pas qu'un problème esthétique, et cette forme n'est pas seulement nouvelle, elle est profondément actuelle. La forme-série pourrait être le langage du monde comme il est?: en crise. La série serait une forme de crise. Elle serait structurée comme le monde en crise, ou le monde serait lui-même structuré comme une série. D'où l'interrogation qui anime le propos?: de quoi la série est-elle la forme?? La série symptôme du monde comme il va, ou comme il ne va pas. Une forme témoin du malaise dans la civilisation. Cela conduit, pour finir, à la question de savoir pourquoi les femmes occupent le devant de la scène des séries.

  • S'il est une oeuvre du XIXe siècle injustement oubliée aujourd'hui, c'est bien celle d'Erckmann-Chatrian. Écrivains et conteurs prolixes, Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890), qui signèrent d'abord Émile Erckmann-Chatrian puis sous le pseudonyme double Erckmann-Chatrian, ont laissé un grand nombre de nouvelles plus étonnantes les unes que les autres. Leur récit fantastique Hugues-le-Loup et le roman réaliste L'Ami Fritz ont enchanté les générations de l'immédiat après-guerre. Auteurs engagés politiquement, soutenus par Victor Hugo, intéressés par la science et la philosophie, ils ont eu pour ambition d'instruire le peuple, en le divertissant tout en lui apprenant l'Histoire et la morale. Longtemps étiquetés écrivains régionalistes et romanciers pour la jeunesse comme d'autres auteurs publiés chez Hetzel, ils méritent d'être lus et relus au même titre que George Sand, Alphonse Daudet et Jules Verne. À côté des fresques historiques des Romans Nationaux, véritable mine pour les historiens de l'Empire, leurs romans et leurs contes, entre réalisme et fantastique, demeurent d'une richesse insoupçonnée. Complété par une annexe comprenant deux récits du duo jamais publiés en volume, cet essai donne un éclairage nouveau à l'oeuvre d'Erckmann-Chatrian imprégnée de morale et de didactisme. Il montre comment les deux hommes ont réussi à faire passer leurs idées sur la vie et le monde à travers leurs écrits fictionnels, mais aussi leurs romans, leurs essais et leurs pièces de théâtre. C'est que toute l'oeuvre du duo est finalement celle d'un conteur.

  • « Le grand maître des apparences, Baltasar Gracián, dit que ce qui ne se voit pas est comme s'il n'était pas. Il n'a sans doute pas livré là, peut-être par prudence, le fond de sa pensée : ce qui ne se perçoit pas n'existe pas. Telle est la thèse en tout cas du présent Traité. »
    Clément Rosset

  • "Parmi les diverses modalités que se donne la pensée critique, figurent, aux extrémités du spectre, d'un côté l'exposé systématique, de l'autre l'approche fragmentaire. C'est cette dernière démarche qui caractérise Feux croisés, enquête où se déploie un enchaînement de thèmes qui forment une constellation de pensées touchant à l'art, la littérature, la philosophie, la science, la critique sociale et politique, la relation de l'homme à l'histoire et à la nature. L'auteur poursuit de façon performative ses recherches sur l'histoire de la critique, notamment à l'époque des Lumières. Le choix du fragment s'inscrit dans la tradition d'écriture illustrée par Gracián, Chamfort, Lichtenberg et, plus près de nous, Adorno. Servi par un style expressif et incisif, le questionnement tend ici à la mise au jour d'éléments significatifs pour une critique de notre temps, envisagés dans leurs rapports contradictoires ou complémentaires. Feux croisés se place ainsi sous le signe de l'avenir, renouant avec l'élan des lumières de l'utopie. Le dernier mot n'appartient pas au présent.

    "

  • Le « jardin paysager » fut la grande invention anglaise du début du XVIIIe siècle. Son style parvint à se substituer à la solennité régulière des jardins « à la française » et à coloniser nombre de jardins italiens. Mais c'est bien en Allemagne que furent réalisés les plus beaux parcs qui sont aussi, pour s'être émancipés de la tutelle britannique, les plus incomparables. À la différence de la France et de l'Italie, l'Allemagne comptait entre le XVIIIe et le XIXe siècle quantités de cours avec des princes suffisamment cultivés et passionnés, mais surtout assez riches pour satisfaire leurs passions grâce à de grands artistes paysagistes aux premiers rangs desquels figurent Friedrich Ludwig von Sckell, Peter Joseph Lenné et le prince Hermann von Pückler-Muskau. C'est à la découverte de ce pan essentiel de l'histoire culturelle allemande que convie cet ouvrage mettant en évidence les enjeux philosophiques et esthétiques de la discussion sur le nouveau modèle paysager. Et cela, tout au long d'une période qui a vu la création de nombreux parcs dont ceux, parmi les plus fameux, de Wörlitz à Dessau et de Wilhelmshöhe à Cassel, inscrits tous deux au Patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco, ou encore de Muskau et de Branitz. Cette Esthétique du jardin paysager allemand regroupe un ensemble inédit en français de textes descriptifs et relatifs aux réalités pratiques de leur aménagement, mis en regard avec les photographies de Ferdinand Graf von Luckner qui donnent à voir ces parcs dans leur état actuel, à la fois exemplaire d'entretien et de conservation. (Photographies de Ferdinand Graf von Luckner)

  • Le Collectif à venir indique d'emblée la dimension et le projet politique de ce livre, au sens de : comment s'organiser, comment se regrouper, comment agir ensemble ? Ou encore : comment créer du commun ?

    Les auteurs rassemblés par La Criée, association créée en 1986 à Reims, exercent dans des institutions psychiatriques. En s'appuyant sur ceux qui les ont précédés, et en particulier sur la pensée de Jean Oury, ils témoignent de leur résistance opiniâtre contre les folies évaluatrices et les volontés de mise au pas de la Haute Autorité de santé, qui s'institue aujourd'hui en « police de la pensée » du soin et des pratiques. Ils montrent comment leur clinique prend sens dans un collectif à construire et à entretenir en ayant le souci de tenir le cap des « praxis instituantes », autrement dit de relancer sans cesse la création de lieux d'accueil et de soins qui s'appuient sur la créativité et la parole mise en acte de ceux qui s'y tiennent : patients, soignants, mais aussi familles et personnes concernées.

  • « Quelle est la consistance d'un personnage que la mode fait et défait ? » interroge d'emblée Françoise Coblence, au commencement de sa minutieuse enquête sur le dandysme. Le terme lui-même est déjà une énigme étymologique : anglais ou français d'origine, nul ne le sait avec certitude. Et l'incertitude demeure à propos du personnage inventé par le « beau Brummell » à la fin du XVIIIe siècle. Ce « monarque de la mode » tant célébré, à la fois adulé et craint à l'époque de sa superbe, mondain superficiel et prétentieux, littéralement inimitable, se réduit-il à cet « androgyne de l'histoire » décrit par Barbey d'Aurevilly ? Ou bien faut-il le hausser au rang de « héros des temps modernes » comme le veut, en connaisseur, Charles Baudelaire, tout prêt, au demeurant, à le qualifier aussi d'« Hercule sans emploi » ? Toutefois, cet élégant, insolent et impertinent, affecté dans son maintien et son esprit, fashionable fascinant et personnalité indéfinissable, est autre chose qu'un simple gandin ou un muscadin ridicule. Au fil des portraits esquissés avec minutie par Françoise Coblence, émergent, après Brummell, d'autres types caractéristiques, ainsi ceux du dandy mondain, littéraire, ou politique. Mais il n'est pas certain que de telles figures, en apparence plus consistantes, parviennent à effacer totalement l'image confuse et mouvante de ces personnages dont la principale qualité est justement de n'en avoir aucune.

  • Jubilations

    Paul Audi

    L'acte de création repose-t-il sur une nécessité ? Et si oui, laquelle ? Si « créer, c'est jouir », de quelle nature est le désir qui préside à la naissance comme à l'amour des oeuvres ? Telles sont les questions autour desquelles Paul Audi a choisi de rassembler dans ce livre, parfois léger et parfois grave, des essais composés par lui au cours des dix dernières années. En s'appuyant sur certains phénomènes (la pulsion, l'incarnation, le sexe, le désespoir, l'amour, l'esprit), l'auteur cherche ici à éclairer la façon dont l'alliance de l'éthique et de l'esthétique pourrait encore dresser des pôles de résistance à une époque, la nôtre, où le simulacre est devenu le seul mode de représentation agréé et où la pulsion de mort règne sur la culture dite dominante.

  • De plus en plus d'artistes utilisent les nouvelles technologies à des fins esthétiques et artistiques. Des termes et des expressions tels bioart, biotech, biofacts, art transgénique, biogénétique, art in vitro, etc., désignent ainsi des créations hybrides mi-artistiques, mi-scientifiques. Ces « oeuvres », volontairement provocantes, dérangent. Elles ébranlent l'imaginaire et transgressent parfois les limites traditionnellement et historiquement assignées à l'art occidental. Elles troublent aussi notre jugement en révélant, au-delà du domaine de l'art, une multiplicité d'enjeux d'ordre éthique, religieux, philosophique, culturel, juridique et politique.
    La neuroesthétique, espace interdisciplinaire entre l'esthétique, les neurosciences et les sciences cognitives, représente aujourd'hui un aspect particulièrement novateur de l'alliance entre l'art et la science. Les questions qu'elle pose sont nombreuses : quelle est la part de l'inné et de l'acquis dans l'expression de notre sensibilité au beau ? Existe-t-il des dispositions neuronales, des structures cérébrales, qui favorisent la reconnaissance et l'appréciation de la beauté ? Peut-on identifier les processus physiologiques qui déterminent ou accompagnent l'expérience esthétique plastique ou musicale ?
    Autant d'interrogations tournées vers un futur incertain, sources d'inquiétude, auxquelles la technoscience livre peu à peu ses propres réponses.
    Autant de défis que doit pourtant relever la réflexion esthétique.

  • Le monde interne des adultes imprègne les interactions qui vont aider le bébé à organiser progressivement son propre monde interne. Le rythme partagé entre le bébé et l'adulte est simultanément dialogue des corps et des comportements et dialogue des psychés, dialogues mutuels, bien que dissymétriques.

    Ainsi le rythme et l'intersubjectivité constituent les fondations de la subjectivité de l'être humain. Victor Guerra s'attache à le montrer, en présentant notamment une grille de onze indicateurs observables d'intersubjectivité chez les bébés, de la naissance jusqu'à leur un an. Ce tableau, élaboré à partir de son expérience clinique, de recherche et de formation, a une valeur inestimable pour les professionnels qui travaillent en périnatalité.

    Victor Guerra développe deux notions qui lui sont propres - l'objet tuteur et le faux self moteur - et propose une réflexion approfondie du complexe de l'archaïque dans l'abord des pathologies contemporaines et des troubles du spectre autistique.

    L'ouvrage est parsemé et nourri d'observations de bébés, de séquences cliniques auprès d'enfants et de leurs parents dans un dialogue vivant avec des artistes, peintres, poètes, écrivains et danseurs.

  • La musique est un art peu considéré par la philosophie et l'esthétique, spontanément poéticistes et picturalistes. Trop vague, trop louche, trop rebelle au concept : comment penser ce que l'on ne peut que si mal décrire ? L'expérience musicale est pourtant, sous ses deux aspects (le jeu, l'écoute), susceptible d'une approche rigoureuse. Dans les deux cas, le corps est primordial : producteur de musiques, il est aussi soumis aux pouvoirs de la musique qui règle ses mouvements (danse) ou qui les dérègle (transe). La musique nous révèle quelque chose du corps et de la corporéité ; elle nous révèle aussi quelque chose du temps. Le temps musical est un temps non narratif, un temps extérieur ou antérieur à l'ordre humain du récit. On rassemble ici ces diverses puissances de la musique sous un concept, celui d'altération. L'altération musicale se déploie dans la construction et la vie des codes musicaux, dans l'interprétation et l'histoire des œuvres, mais, d'abord, dans l'œuvre elle-même, qui n'est pas objet mais processus : rythme, redondance, polyphonie, immanence et retour. Le philosophe a quelque chose à apprendre de la musique, s'il veut bien l'écouter.

  • Arthur Schopenhauer (1788-1860), philosophe allemand nommé « le pessimiste de Francfort », héritier de Kant, s'inspirant de la sagesse hindouiste et bouddhiste, a imprimé une marque durable sur la philosophie en faisant du vouloir inconscient « la moelle substantielle de l'univers » et l'élément déterminant en l'homme.

    Inventeur de la démarche généalogique, il interprète toutes les manifestations humaines (comportement, texte, discours, etc.) à la lumière d'un sens latent qu'on peut découvrir sous le sens manifeste en remontant au type de volonté qui s'exprime dans chaque manifestation. Nietzsche, Marx et Freud se souviendront de la leçon et s'attacheront à détecter les aspirations profondes qui se travestissent dans les attitudes et déclarations assumées par les individus ou les groupes sociaux. A ce titre, on peut dire que Schopenhauer préfigure « les penseurs du soupçon ».

    Christophe Bouriau expose ici cette philosophie du sens en partant de son fondement métaphysique, le « vouloir-vivre », pour développer ensuite la portée existentielle de cette intuition initiale. Le vouloir est en effet à la source du mal, c'est-à-dire de la souffrance (le mal subi) et de l'injustice (le mal commis). A l'encontre de ce que soutient Nietzsche, Schopenhauer n'entend pas « nous disposer à la résignation » face au mal. Il nous propose plutôt trois voies pour le contrer : l'expérience esthétique, la morale de la compassion et l'ascèse. L'ouvrage se clôt sur la postérité de cette pensée atypique et en particulier de son concept d'« inconscient ».

  • Penser à ne pas voir réunit les principaux textes consacrés par Jacques Derrida à la question des arts depuis la parution, en 1978, de La Vérité en peinture.
    À travers ces interventions de facture diverse (études, conférences, entretiens) s'échelonnant sur vingt-cinq ans et portant autant sur le dessin et la peinture, la photographie, que le cinéma, la vidéo et le théâtre, le lecteur pourra suivre les concepts issus de la déconstruction, mieux saisir toute la cohérence de la critique de la représentation et de la visibilité à l'oeuvre dans le travail de Derrida et, surtout, prendre la mesure de ses axiomes les plus inventifs en ce qui concerne l'oeuvre d'art et son commentaire.
    /> Une bibliographie détaillée et une filmographie complètent l'ouvrage.

  • On parle du pouvoir de la raison, du pouvoir politique, du pouvoir de la science, du pouvoir des armes, du pouvoir économique, du pouvoir de l'argent, de celui des corps, du sexe qui sont les enjeux d'une course infinie, mais il est un autre pouvoir, moins «médiatique», plus secret mais néanmoins d'une vigueur insoupçonnée: le Pouvoir Esthétique. C'est de celui-ci dont le livre de Baldine Saint Girons s'essaie à dénouer les fils, à mettre à jour les efficaces, les magies et les sortilèges. Le Pouvoir Esthétique est le pouvoir premier, naturel et indépendant (non auxiliaire ou instrumental comme la richesse ou la réputation) propre au sensible: capacité d'avoir des impressions, capacité d'en produire, recevoir et générer. En amont et en aval de l'Art. Mais, et c'est ce que montre Baldine Saint Girons, il ne se réduit pas aux beaux-arts, n'embrasse pas que le domaine du beau. Il concerne aussi toutes les activités humaines et les instruit, car, nous le savons, rien n'apparaît en dehors de la sensation: la parole est audible, les corps sont visibles, les parfums nous enivrent, le vent, le soleil embrasent notre peau. Bref, pas de monde sans sensation. Et c'est du monde essentiellement dont il est ici question. Et du monde le plus contemporain qui soit, celui du Spectacle tautologique, omniprésent, universel. Après avoir fait une généalogie savante de la thématisation du Pouvoir Esthétique [Beau/Sublime/Grâce; Plaire/Inspirer/ Charmer] dans la Tradition: Aristote, Hobbes, Burke, Baumgarten, Kant, Hegel, Winckelman, etc., l'auteur ne manque pas de répondre à la provocation de l'Image moderne-essentiellement visuelle, plastique, immédiatement mobilisable, manipulable, analphabète, telle un argument de type nouveau, étalée dans le visible et assénée par lui. Car l'Image, loin d'être l'outil des autres pouvoirs, possède son autonomie, son propre génie, son propre vertige. Et règne aujourd'hui sur la circulation des jeux de plaisirs et de domination, en maître insoupçonné et inflexible de nos vies. Mille exemples en témoignent: l'écran télévisuel autophage, l'infinie mise en scène politique, la planétarisation des icônes Michaël Jackson, Lady Di, ou Obama, la «fashion victimisation» consentie et voulue, etc. À l'inverse d'une vulgate moderne toute faite de dénigrement ou d'adoration de l'Image, c'est en parcourant le long chemin du Pouvoir Esthétique que de Baldine Saint Girons nous rend à notre liberté de jouir de l'Image sans pour autant abdiquer notre liberté car, écrit-elle, «le problème n'est pas de juger la manipulation esthétique: on ne saurait la condamner ou la légitimer a priori, comme si elle était un mal ou un bien en soi. Il est d'en reconnaître l'efficacité, d'en isoler et d'en démonter les mécanismes. Une manipulation esthétique en remplace toujours une autre, car nous sommes des êtres sensibles et impressionnables, toujours piégés et dupés; mais il appartient de repérer comment procède le piège, la nature de ses lacs et les moyens de nous en préserver».

  • Emmanuel Kant (1724-1804), le philosophe des Lumières, de la raison, de l'universel et de la liberté, le solitaire de Königsberg (Prusse), a révolutionné durablement la philosophie en lui donnant un tour critique.
    Le geste critique consiste à diriger l'attention non pas sur les objets de la connaissance mais sur les conditions de leur constitution, ce à quoi Kant s'est employé méthodiquement dans la Critique de la raison pure (1781-87), la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique de la faculté de juger (1790).
    Philosopher, pour lui, ce n'est pas parvenir à une nouvelle définition du savoir, du juste ou du beau, mais s'interroger sur ce qui nous permet de parler du savoir, du juste ou du beau. Comment pouvons-nous penser ce que nous pensons ? Quelles sont les règles que nous suivons dans nos jugements et nos actions, et dans quelle mesure sont-elles légitimes ? C'est ce mode de questionnement qui autorise Kant à se réclamer de Socrate quand il évalue les discours et pratiques de son temps.
    Cet ouvrage se propose d'introduire à la cohérence mais aussi à l'actualité de la pensée de Kant, en exposant la signification de l'entreprise critique: revenant sur les conditions de l'activité philosophique, Kant découvre l'importance du jugement, de la réflexion et du sentiment. Il replace l'exercice de la raison dans la perspective concrète d'un sujet de sentiment, libre et sensible à la fois. On montre comment, à partir de là, il élabore une nouvelle conception de la subjectivité - legs de la philosophie kantienne à la pensée contemporaine.

  • Il y a des images propres à représenter la honte et, à côté, des images éhontées, enfin des images qui éprouvent, en leurs plis, la honte. Dira-t-on que notre culture se plaît à jouer avec l'impudeur, l'opprobre, l'abjection? Cherche-t-elle à les piéger ou à les exalter? Que signifie la tentation du snuff movie: ces films «interdits» qui veulent capter le travail du trépas sur les visages ou dans les postures ultimes, et ainsi porter atteinte à ce qui est au plus profond de l'être, à l'identitaire?Aux multiples domaines de l'art s'appliquent les diverses interrogations propres aux sciences humaines: histoire des mentalités, esthétique, psychanalyse.

empty