• L'histoire s'écrit de plus en plus au prisme de la subjectivité de l'auteur, comme si, pour l'écrire, il fallait révéler l'intériorité de ceux qui la font, mais aussi celle de ceux qui l'écrivent. Ni histoire au sens conventionnel du terme, ni autobiographie, c'est un nouveau genre hybride qui a pris forme en remportant un succès considérable.

    La séparation entre histoire et roman est brouillée par une nouvelle interaction : les enquêtes historiques sont écrites comme des romans, avec des intrigues haletantes dont le héros est souvent l'auteur lui-même, et les romans sont de plus en plus inspirés par l'histoire. Il suffit de penser à des auteurs comme Laurent Binet, Emmanuel Carrère, Javier Cercas, Daniel Mendelsohn, W.G. Sebald, etc.

    /> Cet essor du moi soulève des questions fondamentales sur le rapport entre vérité historique et vérité romanesque ou sur le statut épistémologique de l'écriture à la première personne. Il soulève aussi d'autres questions plus profondes concernant le monde dans lequel nous vivons. L'histoire est affectée par une nouvelle forme de vie axée sur l'individualisme. Ce texte, qui n'est ni un portrait à charge ni un pamphlet, interroge les tenants et les aboutissants de cette mutation dans l'histoire.

  • HistoireQuand commence la révolution industrielle ? L'expression de «révolution industrielle» est-elle propre à décrire son objet : faut-il lui préférer le terme anglais de take off ? - ou celui, plus général et plus synthétique, de «croissance» ? Quelles conditions président à son démarrage et à son expansion ? Quelles en sont les conséquences - sociales, culturelles, psychologiques, humaines en un mot ? Ouvre-t-elle le fossé entre les nations dominantes et les nations «prolétaires» ? Où en est aujourd'hui la réflexion des historiens sur cette formidable mutation du travail de l'homme ?Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles on tente ici de répondre.

  • Un sociologue/anthropologue de renommée mondiale s'attaque dans ce livre à l'une des questions clés de l'historiographie occidentale : la Renaissance mérite-t-elle de conserver son statut unique de fondement de la modernité européenne économique, artistique et scientifique ?
    Jack Goody observe le modèle européen à la loupe pour le comparer aux renaissances qui ont eu cours dans d'autres espaces culturels, notamment dans le monde islamique et en Chine. Tous ces pays ont en fait connu des moments analogues de remise en cause des dogmes et des arts suivis d'une ouverture culturelle et économique. En mettant l'accent sur la dette de l'Europe envers ses influences extérieures, Renaissances s'inscrit donc dans la droite ligne des études d'histoire critiques de l'eurocentrisme que Goody a développées dans ses derniers livres pour finalement arriver mettre en doute que le capitalisme, le libéralisme ou l'individualisme puissent être encore considérées comme des inventions européennes.
    Puissant, mené de main de maître, cet ouvrage d'envergure constitue un modèle inégalé d'histoire globale. Il s'adresse à tous les passionnés de l'histoire de la civilisation occidentale, aux anthropologues, aux sociologues, ainsi qu'à tous ceux qui s'intéressent à la construction de la modernité.

  • Le massacre collectif des Juifs de Jedwabne dans le courant de l'été 1941 rouvre le dossier de l'historiographie des relations entre Polonais et Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il faut mettre de côté les sédatifs administrés depuis plus de cinquante ans par les historiens et les journalistes. Il est tout simplement inexact que les Juifs massacrés en Pologne au cours de la guerre l'aient été uniquement par les Allemands, à l'occasion assistés dans l'exécution de leur besogne macabre par des formations d'auxiliaires de police essentiellement composées de Lettons, d'Ukrainiens et autres « Kalmouks », pour ne dire mot des légendaires « boucs émissaires » que chacun fustigeait parce qu'il n'était pas facile d'assumer la responsabilité de ce qu'il avait fait - les szmalcowniks, les extorqueurs qui se firent une spécialité de faire chanter les Juifs essayant de vivre dans la clandestinité. En les désignant comme coupables, les historiens et autres ont trouvé commode de clore ce chapitre et d'expliquer que toute société a sa « lie », qu'il ne s'agissait que d'une poignée de « marginaux » et que, de toute manière, des cours clandestines s'occupèrent d'eux. [...] En vérité, il nous faut repenser l'histoire polonaise de la guerre et de l'après-guerre, mais aussi réévaluer certains thèmes interprétatifs largement acceptés comme explications des faits, attitudes et institutions de ces années-là.

  • Histoire de l'Histoire, l'historiographie analyse la manière dont chaque époque écrit l'Histoire, la comprend et l'utilise.
    Cet ouvrage  permet de comprendre l'évolution du rôle de l'étude de l'histoire en France de la période médiévale à nos jours et présente les plus récentes orientations d'analyse historique : l'histoire comme « roman national », les migrations, le genre dans l'histoire...
    Un livre indispensable pour découvrir les grands mouvements historiographiques et les grandes figures qui ont marqué la discipline et pour mesurer le poids de l'histoire dans la construction politique et idéologique de la France au fil des siècles.
     

  • Que peut-on savoir des premières guerres de Rome ? Quelle a été la portée des défaites romaines au sein de ces conflits militaires, qui ont tous été réécrits postérieurement comme des victoires indubitables de Rome ? Assurément, l'histoire des plus anciennes guerres romaines n'est connue qu'à travers des récits écrits plusieurs siècles après les faits. Confrontés à d'importantes lacunes documentaires, leurs auteurs n'ont pourtant pas renoncé à reconstruire l'histoire des guerres qui ont permis aux Romains de s'affirmer progressivement comme une puissance hégémonique en Italie. Ces historiens ont même composé des récits très détaillés et souvent cohérents de ces conflits militaires, en s'appuyant sur des archives familiales et publiques, des inscriptions, ainsi que sur des récits oraux. À en croire les Anciens, ces sources divergeaient fréquemment, à tel point que les récits conservés présentent des versions différentes des mêmes événements. De plus, chaque oeuvre reflète les choix de son auteur ainsi que sa réinterprétation singulière du passé romain, qui évolue selon l'orientation de son ouvrage et l'époque à laquelle il écrit (de celle d'Auguste jusqu'aux premiers temps chrétiens). Dans un processus de mise en intrigue de l'histoire archaïque, ces historiens ont parfois exagéré le nombre et la portée des victoires romaines, nié l'existence de défaites que d'autres auteurs admettaient pourtant, réécrit des épisodes entiers en s'inspirant de l'histoire grecque et envisagé, plus largement, les premières guerres de Rome comme l'amorce d'un processus de conquête qui prédestinait la cité à gouverner le monde connu. En s'appuyant sur un catalogue exhaustif des affrontements rapportés par les textes entre 753 et 290 av. J.-C. (747 entrées), cette étude propose d'analyser les logiques de réécriture des premières guerres romaines, et tout particulièrement les enjeux complexes que présentent la mise en récit des défaites et des victoires, leur alternance ainsi que l'intrigue construite autour de ces péripéties.

  • Nous vivons dans une époque où les spectres des terreurs, brune, rouge noire ne cessent de nous entourer et de solliciter nos mémoires. Peut-on parler de terreur sans penser à « La Terreur » de 1794 ? Le lien a été - et demeure - encore discuté notamment depuis Hannah Arendt.
    L'objet de ce livre est d'examiner comment se sont développés au fil du temps ces échos de la terreur qui influencent nos imaginaires et de mettre en évidence les prolongements jusqu'à aujourd'hui de cet épisode décisif de l'histoire de France. Il s'agit de rendre compte des liens entre terreur politique et démocratie, de la terreur comprise comme mode de gouvernement, de la terreur comme structure politique indissociable de la Révolution française. Il s'agira aussi de mettre en lumière les lacunes de la démonstration, qui a renversé le sens même du mot terreur, qui a utilisé sans précaution le mot terroriste, qui a aussi oublié, voire masqué, d'autres véritables terreurs.

  • La République romaine est-elle morte parce que ses légions auraient fini par être recrutées, pour l'essentiel, parmi les plus pauvres de ses citoyens ? L'historiographie moderne l'a affirmé et répété inlassablement depuis le XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui. Pour la première fois, ce livre propose une réfutation de cette théorie traditionnelle. Il montre que l'armée romaine dite « post-marienne » est un mirage historiographique. Elle n'a jamais existé que dans l'esprit des spécialistes modernes qui ont cru, par cette expression, pouvoir rendre compte d'une évolution significative en matière de recrutement légionnaire au cours du dernier siècle de la République. Or, malgré le très large consensus qui s'est formé autour de l'hypothèse d'une prolétarisation des légions à cette époque, un tel phénomène n'est absolument pas attesté dans la documentation, bien au contraire. En ce sens, l'armée de citoyens pauvres à laquelle l'historiographie moderne a coutume d'attribuer une responsabilité décisive dans la crise et la chute de la res publica s'apparente, en fait, à une armée imaginaire.

  • On trouvera ici un jeu biographique très libre sur Ernst Kantorowicz (1895-1963), auteur du fameux livre Les Deux Corps du roi. Son parcours avait de quoi intriguer : de la Posnanie à Princeton, en passant par l'Allemagne de Weimar, ce médiéviste autodidacte, essayiste devenu érudit, fut un réactionnaire volontaire dans les corps francs, mais se mêla plus tard aux libéraux et marxistes américains dans la résistance au maccarthysme. En outre cet homme, sans doute plus hautain que discret, effaçait ses traces et ne s'était guère expliqué sur cet itinéraire. L'auteur propose alors des vies parallèles, pour faire entrer le possible aux côtés du réel, miner le privilège de l'individu par une prolifération de personnages, empruntés à des contextes ou des occurrences historiques ou fictionnelles. En rapprochant Kantorowicz de Toller, von Salomon, Scholem, etc., on tente d'extraire l'individu de sa bulle artificielle, sans pour autant le jeter dans la multitude.
    Il s'agissait alors de retrouver un schéma existentiel dominant, au fil des textes, en recherchant moins le secret ou le caché que l'implicite, les plis d'une vie. En effet, la formule existentielle majeure, dans cette oeuvre, semblait être celle de l'appartenance : il importait à Kantorowicz d'appartenir à une totalité souveraine, l'Allemagne, ou l'Empire, ou l'Université. Ce désir d'appartenance, qui traduit une tension entre l'être-dans et l'être-dehors, est à la racine de la métaphore corporelle dans l'oeuvre de Kantorowicz. Cette thématique de l'appartenance construite peut contribuer à faire pièce à la désastreuse notion d'« identité ».

  • Aux premiers siècles du christianisme, les païens restaient aux yeux des chrétiens les maîtres des formes traditionnelles de l'historiographie. Ainsi, il n'y eut aucune tentative sérieuse de christianiser Thucydide ou Tacite, qu'on étudiait pourtant encore avec soin. Il fallait donc soit inventer de nouvelles formes, comme l'histoire de l'Église, soit se cantonner à des genres déjà connus, comme la chronographie, en y ajoutant toutefois un message : c'est ce dernier chemin qu'emprunta Eusèbe de Césarée (env. 260-339/340) dans sa Chronique. Dans cette oeuvre en deux livres, la chronologie devient philosophie de l'histoire. Tout antiquisant a un jour ou l'autre affaire à cette oeuvre labyrinthique, qui va d'Abraham jusqu'à l'époque romaine et couvre tous les peuples connus, des Chaldéens aux Assyriens, Mèdes, Lydiens, Perses, Hébreux, Égyptiens, Grecs et Romains. Ainsi, la Chronique est une référence indispensable pour le spécialiste d'histoire du christianisme, pour le chercheur en historiographie (Eusèbe étant une mine de fragments d'historiens perdus), mais aussi pour l'assyriologue, l'helléniste, le romaniste ou tout spécialiste d'autres secteurs, cherchant à dater tel ou tel épisode. L'original grec est perdu, mais on en conserve une version arménienne, qui remonte au Ve ou au VIe siècle. Le présent volume fournit la première traduction française de la première partie de la Chronique.

  • Assiste-t-on, autour de 1830, à la première révolution européenne ?De la France à la Belgique, de la Pologne à l'Italie centrale, des États allemands à la Suisse, une bonne partie de l'Europe connaît une impressionnante série de mouvements insurrectionnels et révolutionnaires, inégalement achevés. Rarement pensés ensemble, ces mouvements font ici l'objet d'une approche inédite.Ce livre collectif propose de confronter des historiographies nationales jusque-là cloisonnées (française, belge, polonaise, italienne, allemande, suisse, britannique, espagnole). À l'heure de l'histoire globale, il s'efforce de penser des circulations révolutionnaires, d'exhumer des mobilisations transnationales, sans négliger les échecs et les tensions sociopolitiques à l'oeuvre. Rompant alors avec la linéarité d'une histoire qui glisserait insensiblement d'une révolution à l'autre (1789-1830-1848), il permet d'interroger les sens perdus de ce « moment 1830 ». Les circulations humaines, symboliques et politiques décrites ici ont créé les conditions de possibilité d'un nouvel imaginaire de l'Europe des peuples. Ce nouvel imaginaire s'est pourtant heurté à une glaciation rapide du processus révolutionnaire.Autant de questions d'une stimulante actualité à l'heure des révolutions arabes.Textes de Sylvie APRILE, Arianna ARISI ROTA, Anna BARANSKA, Fabrice BENSIMON, Walter BRUYÈRE-OSTELLS, Jean-Claude CARON, Delphine DIAZ, Emmanuel FUREIX, Irène HERRMANN, Nathalie JAKOBOWICZ, François JARRIGE, Jean-Philippe LUIS, Marco MERIGGI, Julia A. SCHMIDT-FUNKE, Els WITTE.

  • C'est au prix d'une généralisation hâtive d'un trait de la sensibilité de son temps que Chateaubriand déclare : "Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines". S'il est en effet des époques où le spectacle des ruines a fait naître une émotion et un plaisir singuliers, il en est d'autres où il n'a suscité qu'indifférence voire horreur. Tout permet de désigner la Renaissance comme le moment où le goût des ruines s'est manifesté pour la première fois en Occident. Cette apparition elle-même peut être interprétée comme révélatrice de l'émergence d'une nouvelle forme de conscience historique.Située à la croisée de l'histoire de l'art, de l'esthétique et de la philosophie de l'histoire, cette étude s'attache à l'examen du traitement poétique, pictural et philosophique du motif de la ruine, du début du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle et appréhende, à travers lui, la transition d'une approche théologique et allégorique de l'histoire à une conception séculière, prenant pour modèle le cycle biologique de la croissance et du déclin.

  • À l'heure du succès de la world history, du dialogue tous azimuts entre les sciences sociales et du désenclavement de l'histoire politique, la compréhension du XXe siècle français exige de nouveaux outils d'analyse, un regard neuf, une critique féconde. Réflexion salutaire à laquelle se livre Jean-François Sirinelli dans cet essai qui bouscule avec bonheur nos traditionnelles grilles de lecture. Revisiter le siècle des deux guerres mondiales, interpréter ce temps long marqué par l'avènement de la culture de masse et l'affirmation insolente des baby-boomers, c'est d'abord faire le choix de nouvelles périodisations. Pour Jean-François Sirinelli, la césure du XXe siècle n'a pas eu lieu en 1945, mais au mitan des années 1960. C'est l'époque des adieux à l'Empire : après plus d'un siècle de domination coloniale, le pays se rétracte aux dimensions de l'Hexagone. C'est aussi l'époque de l'adieu aux armes : la guerre disparait de l'horizon national. Jean-François Sirinelli scrute cette accélération du temps qui signe les " Vingt Décisives " (1965-1985). Plaidoyer pour une histoire politique revivifiée, ouverte au grand large de la " culture-monde ", attentive à la circulation des idées, cet essai pose aussi les jalons des grands défis qui attendent les historiens du XXIe siècle.

  • L'oeuvre d'Alain Boureau, multiple et dense, se déploie sur les quarante dernières années en abordant de nombreux domaines de l'histoire du Moyen Âge et du christianisme latin. Elle suit les pérégrinations personnelles et professionnelles d'un chercheur à travers un monde peuplé de silhouettes incertaines : figures de l'hagiographie, faux-semblants de l'État moderne, anges, démons, cadavres et somnambules, vagues individus scolastiques qui eux-mêmes parlent de créatures étranges. Autant de fantômes d'un passé persistant qu'il a suivis avec ténacité tout au long de sa carrière, et qui nous embarquent à leur tour à travers l'histoire.

    Ce volume entend garder la trace vivante des deux journées qui furent organisées à Paris en mai 2015 autour de l'oeuvre d'Alain Boureau. Ce Liber amicorum d'un genre un peu particulier, production scolastique en quelque sorte, donne à voir les membres d'un studium, ce qu'était le séminaire d'Alain Boureau : les amis, les collègues, les proches, celles et ceux qui l'ont accompagné au cours de ses années passées à l'EHESS. Les textes rassemblés rendent compte de trajectoires et de réalisations, ils en montrent les apports scientifiques et les enjeux intellectuels. Ils racontent, aussi. Ainsi se manifeste la richesse d'une oeuvre singulière, construite aux croisements de différentes pratiques des sciences sociales dans une démarche souvent collective, toujours originale et novatrice.

  • Créée par le romantisme, puis investie des attentes fin de siècle, encore présente lors de la Shoah, la « belle Juive » - une invention d'hommes non juifs - est une figure porteuse d'altérités enchevêtrées : l'Orient, les Juifs, les femmes. Fascinante et mouvante, elle est autant un archétype partagé qu'un champ d'affrontement capable d'exprimer tant une féminité sublime ou les tensions entre genres qu'un antisémitisme fanatique ou un philosémitisme ambigu.La « belle Juive » est avant tout une figure imaginaire mais elle peut agir sur des êtres de chair. Quelle est son influence sur les Juives de France, de la prostituée anonyme aux Stars d'exception, telle Sarah Bernhardt ? Cette figure dit la beauté du monde et la violence du temps ; la quête d'un idéal esthétique et les épreuves vécues par des femmes.

  • Ali Cherri - Somniculus

    Osei Bonsu

    Dans son nouveau film, Somniculus (« sommeil léger »), Ali Cherri approfondit la question du rapport entre, d'une part, les processus qui permettent la mise au jour, la collecte et la classification des objets d'art et, d'autre part, la manière dont notre compréhension de ces objets est orientée par nos systèmes de représentation. Saisissant la vie secrète des musées français d'ethnographie et d'anthropologie, Somniculus nous présente un monde dans lequel quelques fragments de civilisations passées en sont venus à incarner l'universalité de l'expérience humaine. Préservés et exposés dans l'enceinte muséale, les objets survivent en tant que réceptacles de leur propre époque et histoire. Leur circulation matérielle, leur possible influence sur la formation du discours des Lumières, de l'impérialisme ou du colonialisme ne peuvent être retracées. Seuls subsistent des fragments du passé définis par des récits construits et compris à travers le prisme de régimes de représentation idéologiques. Les objets n'ont rien de vivant, mais ils continuent de nous parler et de nous hanter. Nous les regardons, comme eux-mêmes nous regardent et nous surveillent. Ici, regarder dépasse l'acte politique consistant à mettre en doute la réalité qui est sous nos yeux : il s'agit d'imaginer ce qui est au-delà du visible. Entrer dans une phase de « sommeil léger », c'est solliciter l'imagination à l'état de veille. À l'instar des objets suspendus hors du temps, qui n'ont pas de poids, le corps n'est ni mort ni vivant, mais en attente d'être réveillé.
    Accompagnant l'exposition d'Ali Cherri présentée dans le cadre de la programmation Satellite 10, le présent livre comprend des textes d'Osei Bonsu, de Fabien Danesi et de l'artiste.

    Ali Cherri est vidéaste et artiste visuel. Son travail porte actuellement sur la place de l'objet archéologique dans la construction des récits historiques.

    La programmation Satellite
    Initiée en 2007, la programmation Satellite du Jeu de Paume est dédiée à la création contemporaine. Depuis 2015, le Jeu de Paume et le CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux organisent conjointement ce programme d'expositions, assuré dès sa création par des commissaires d'envergure internationale (Fabienne Fulchéri, María Inés Rodríguez, Elena Filipovic, Raimundas Malasauskas, Filipa Oliveira, Mathieu Copeland, Natasa Petresin-Bachelez, Erin Gleeson et Heidi Ballet).
    Intitulé « L'économie du vivant », la dixième édition confiée à Osei Bonsu a pour propos la constante mobilité, par-delà les frontières réelles ou imaginaires, des corps, des plantes, des animaux, des oeuvres d'art, ainsi que d'un certain nombre d'autres produits culturels. Ce projet en quatre temps procède de l'idée qu'une des façons de comprendre l'état du progrès humain de nos jours est de consigner visuellement l'expérience vécue. Dans un paysage géopolitique en constante expansion, nous pouvons voir comment les grands axes imposent conflit et agitation à la circulation des peuples, des marchandises et des processus.
    Se projetant au-delà de la simple idée d'une cartographie de l'histoire, les oeuvres d'Ali Cherri, d'Oscar Murillo, de Steffani Jemison et de Jumana Manna - toutes spécialement commanditées pour l'occasion - parcourent les espaces étrangers et familiers afin de rendre visible la secrète migration des choses vivantes.
    Chaque exposition est accompagnée d'une publication imaginée comme une carte blanche au commissaire et aux artistes. Conçue dans un dialogue étroit avec un studio graphique renouvelé à l'occasion de chaque édition, cette série d'ouvrages s'offre comme un espace de création autonome au sein de la programmation Satellite.

  • Tante Blanche, Tante la Blanche, Véritable Mère du Madawaska : Marguerite Blanche Thibodeau, épouse de Joseph Cyr, est considérée la mère ou la tante de plus de la moitié de la population du Madawaska depuis sa mort à Saint-Basile en 1810. Cette femme exceptionnelle a réussi à survivre à une époque où la violence de la guerre de Sept Ans allait avoir de lourdes conséquences pour elle et sa famille. C'est avec raison que l'historien Denis Vaugeois a qualifié sa vie de destin démesuré. Partie de Grand-Pré en 1749, réfugiée à la Rivière Saint-Jean puis à Kamouraska pendant la guerre de Sept Ans, puis de retour à la Rivière Saint-Jean avant d'en être expulsée par l'arrivée des Loyalistes, la famille de Marguerite Blanche Thibodeau s'est finalement installée au Madawaska, accompagnée de nombreuses autres familles acadiennes « dérangées » par la guerre. Animée par un sens de la survie hors du commun pendant la famine qui a frappé le Madawaska à l'hiver de 1797, cette héroïne, qu'on nommera par la suite la Tante de tous les Madawaskayens, est devenue un personnage légendaire dont l'impérissable souvenir a traversé les siècles.

  • Témoignage de l'oeuvre d'une vie, ce volume réunit vingt-sept articles écrits en quarante ans. Avec pour fil d'Ariane l'élucidation de ce qui fonde l'identité de la « nation France » : le sentiment national et la conscience historique.Myriam Yardeni démontre que les croyances et les représentations sont des forces agissantes, aussi puissantes que l'économie ou les rapports sociaux. Elle soutient que l'individu assume son identité par son appartenance à un groupe ou à une communauté : village, ville, patrie, royaume, religion, Église, langue, culture...Individus, groupes et communautés entretiennent souvent des relations conflictuelles : dans chaque crise, notamment au temps des guerres de religion (1562-1598), l'individu doit forger sa propre hiérarchie de valeurs, de fidélités, de loyautés et d'appartenance.Cette identité au travail se construit par la médiation d'une mémoire souvent mythifiée qui joue un rôle moteur dans la prise de conscience historique. Les études ici réunies ont précisément pour point commun d'élucider la fonction assumée par la connaissance historique dans la formation et la cristallisation des identités et des consciences, qu'il s'agisse de conscience de la nation, de la conscience de la religion, de conscience sociale, de la conscience de soi...

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