Le Quartanier

  • À l'école, quand on nous demandait ce que nos parents faisaient dans la vie, je n'avais rien à répondre, car mes parents ne faisaient rien. Ce n'était pas leur faute. Je ne comprenais pas pourquoi ils avaient fait un enfant. Ils m'ont eue, mais nous avons failli être deux. Souvent je me dis qu'ensemble il aurait été plus facile de vivre avec eux, d'obéir à ceux qui ne désiraient rien créer. À la place, je suis deux. Je ne peux ni te libérer, ni t'avaler pour de bon. J'ai dû apprendre. J'ai grandi avec toi, je suis partie avec toi, vers une lumière que moi seule arrive à voir. Ce n'est pas juste, mais c'était la seule solution.

  • Le drap blanc

    Celine Huyghebaert

    Quand mon père est mort, je n'ai pas hérité de boîtes pleines de documents et de lettres. Ses cendres ont été jetées à l'eau. Ses biens ont été donnés, détruits à la hâte.

    Il avait les yeux clairs et portait la barbe. Sur les photos, il avait cette allure virile et négligée caractéristique des années soixante-dix. Il ne pouvait pas se mettre à table sans son couteau de poche et du pain. Il disait « il » à ceux qu'il aurait dû vouvoyer, parce qu'il refusait de se soumettre à leur supériorité de classe. Il était drôle et colérique. Il était sensible. Il fumait, il buvait; il n'a pas laissé grand-chose derrière lui. Je crois qu'il avait commencé à disparaître de son vivant déjà. Quand on a soulevé son corps, j'ai vu la légère empreinte qui creusait le drap, là où était posé son crâne. Puis elle s'est effacée, et le drap est redevenu lisse.

    C'est cette disparition qui a déclenché l'écriture de ce livre, cette absence que laissent les morts, avec laquelle ceux qui leur survivent tissent des fictions pour s'en sortir.

  • Ma meilleure amie, Vickie Gendreau, était écrivaine. Elle est morte d'une tumeur au cerveau, à l'âge de vingt-quatre ans, après m'avoir légué ses archives. Deux ans après sa mort, quelque chose a commencé à apparaître dans mes rêves. J'ai eu l'impression que cette chose m'appelait, qu'elle voulait que j'aille la chercher au royaume des morts pour la ramener dans la littérature, où elle se sentait chez elle. Mais je me suis aperçu que cette chose que j'ai cru entendre n'était pas tout à fait Vickie. Je l'ai appelée la morte. Ce livre est le récit spéculatif d'une expérience personnelle. Il explore le phénomène des fantômes depuis une perspective éthique, loin de la psychologie du deuil, et loin des traditions occultes, ésotériques et religieuses, dans lesquelles les fantômes sont maintenus de force. Il affirme la nécessité de trouver comment se mettre à l'écoute des morts qui parlent au plus profond de soi. Il tente de montrer que l'écriture est l'un des moyens d'y parvenir. - M. A.

  • Ornithologie

    M. K. Blas

    Ornithologie est un antiguide d'identification des oiseaux morts ou vivants. Un compte-rendu détaillé de vos derniers moments de vie. Un aide-mémoire à l'intention des restes humains. On y répertorie les façons de mourir les plus inspirantes et les plus ridicules.
    Ornithologie, c'est aussi une comédie dramatique sans rebondissements.
    Un long documentaire sur le silence. Un road movie qui tourne en rond. Un film catastrophe qui ne sort pas de l'ordinaire. Un drame biographique mettant en vedette le premier venu.
    Ornithologie ne contient aucune illustration, mais des poèmes en noir et blanc qui cachent bien leurs couleurs. Des poèmes dont le goût rappelle celui de la poussière des albums photo. Des poèmes qui se lisent comme les cartes de petits pays perdus et retrouvés.

  • Pompéi

    Patrick Roy

    Chaque fois que je sors de moi-même, je me liquéfie, au gré des journées de travail et des villes où je m'égare, étranger. Je m'arrache du lit le matin pour retomber en enfance ou en convulsion devant les cadences d'un monde durci. Partout l'avenir passe pour mort et j'essaie d'habiter le présent dans un univers d'algorithmes où règnent l'évasion et l'expérience client - pour un peu, j'y croirais encore. Il y a les voix de mes parents et tous mes âges emmêlés, il y a des nuées d'oiseaux jaseurs et mon corps couvert de cendres. Il y a les signes multiples que nous courons à notre perte et l'évidence de ma bonne fortune. Je sais bien qu'on dort toujours sur le Vésuve, n'empêche : j'apprends à être là pour ceux que j'aime.
    - P. R.

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