• Abed Charef a décidé, dès 1993, de devenir « Grand reporter » dans son propre pays. Grand reporter était certes son métier, quand il était journaliste. Il avait même lancé en 1992 l'hebdomadaire La Nation, aujourd'hui dirigé par Salima Ghezali et interdit de publication. En 1994, il dut quitter l'Algérie pour quelques mois. Mais vivre en exil, spectateur passif du drame que vivait son pays, lui était insupportable. Il est donc retourné vivre avec sa famille « quelque part tout près d'Alger », d'où il nous a fait parvenir ce manuscrit. L'originalité et la force de ce livre se construisent à partir de la plus terrible réalité, vécue d'évidence jour après jour, pour nous mener peu à peu à une compréhension profonde de l'Algérie ! d'aujourd'hui. Mais Abed Charef n'est pas sans espoir Il s'agit de trouver les moyens de surmonter la crise : en regardant vers l'avenir. En préférant la justice au règlement de compte. En parlant de paix avant de parler de guerre Il ne s'agit pas ici de naïveté. Cette relative espérance est au contraire l'aboutissement du récit d'un épouvantable massacre dans les monts du Dharha. « Abdelkader Zeraoula est seul face à son drame. Seul face aux dix-sept cadavres de membres de sa famille, alignés dans la poussière, sous le terrible soleil du mois d'août ». La violente chronique est suivie d'une enquête rigoureuse, d'une analyse implacable des forces en présence, des responsabilités de chacun, des mythes nés de la crise algérienne. Voici donc un bouleversant témoignage de la douleur de l'Algérie, mais aussi un formidable souffle de vie pour ce pays

  • « Assis à même le sol, Rabah ramena sa jambe valide sous lui. L'autre, en bois, restait allongée. Il prit sa canne posée à côté de lui, la planta dans le sol et, s'y agrippant des deux mains, il réussit, d'une puissante traction, à se mettre debout. Son fils Miloud le regardait, intrigué. Il y avait surtout ce moment, moins d'une seconde, durant lequel le père se trouvait dans une position d'équilibre instable, mi-assis, mi debout, qui le fascinait. Miloud était le cadet de Rabah. Né par hasard, il allait sur ses dix ans, poussant on ne sait comment, un peu comme ces plantes qui poussent sur les bords du jardin sans qu'on puisse savoir d'où elles viennent, et qu'on hésite à arracher, car leur nature sauvage leur donne une beauté qu'on ne retrouve guère chez les plantes cultivées. » Rabah, Miloud, Lima, Si Aïssa l'épicier, Khaldi le poissonnier, Chergui le sage, et puis Rahma, cette belle jeune femme qui n'a peur de rien, convoitée par les hommes et redoutée par les femmes, abandonnée par un mari harki et qui veut trouver la paix... Une vie de village dans le bled algérien juste après le départ des Français, avec ses mômes qui furètent partout, ses adultes qui hésitent entre joies et souffrances, dans la lumière et la poussière que le soleil fait trembler. Un roman simple et fort qui est comme une source éclairante des drames ultérieurs.

  • Ce livre a une qualité essentielle : quand on le lit, on a le sentiment de comprendre l'Algérie de l'intérieur. Les tentatives démocratiques de certains réformistes du FLN à la fin des années quatre-vingt, la naissance du terrorisme ; la lente montée du FIS, la reprise en main d'un État dirigiste ; les stratégies de la France et des États-Unis, le poids de la corruption, celui de la dette ; les choix du pouvoir - volontaires selon l'auteur - qui ont contraint les démocrates à opter pour le FIS ou pour l'armée, la logique des attentats, la spirale de la violence, les meurtres d'étrangers... Pris sous l'angle du récit chronologique, documenté, précis et vivant, cet essai est nourri de chacun de ces dossiers difficiles. Écrit par un journaliste algérien, qui malgré deux tentatives d'assassinat, a choisi jusqu'à présent de vivre et de travailler à Alger, ce livre a la force des textes écrits de l'intérieur des drames ; avec un vif souci d'objectivité, accessible à un large public, il vient à point nommé.

  • « La première détonation réveilla Kamel Rahem en sursaut. Un bruit assourdissant. Il crut, un moment, que le tir avait eu lieu à l'intérieur même de son appartement. Il rejeta le drap, regarda autour de lui, et allait se lever quand il entendit la seconde détonation, tout aussi forte. » Dans une jolie rue d'Alger un homme est assassiné. Impulsivement, Kamel se précipite pour aider la victime ; mais s'il est trop tard pour elle, il l'est aussi pour rester en dehors de cette affaire. Kamel le savait pourtant bien que dans l'Algérie d'aujourd'hui, il vaut mieux ne jamais rien voir ! Le voilà pris dans le maelström des arrestations, enlèvements et interrogatoires. En réchappera-t-il ? Et si oui, ne sera-ce pas au détriment de ce qu'il a de plus cher au monde ? Abed Charef nous livre ici, dans sa brutalité, le roman noir de l'Algérie. Terrible et fascinant.

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