Langue française

  • Ouvrir son coeur

    Alexie Morin

    Ce livre s'appelle Ouvrir son coeur. Le sujet de ce livre, c'est la honte. Ce livre raconte ma vie, des morceaux de ma vie. Il raconte la solitude d'une enfant, l'école peuplée de camarades qui savaient, eux, comment être des enfants, comment être un groupe, alors que je ne savais pas. Il raconte l'histoire de mon oeil. Il raconte les chirurgies, la peur, et l'amitié fusionnelle et jalouse avec une petite fille lumineuse, que la mort guettait. Il raconte une adolescence atrabilaire et secrète. Il raconte une petite ville industrielle, son usine immense et inhumaine, aux allures de vaisseau générationnel, et l'été de terreur et d'hébétude que j'y ai vécu, avant ma fuite à Montréal, qui n'arrangera rien. En racontant, j'essaie de comprendre comment les souvenirs deviennent des souvenirs, les personnes des personnes, les livres des livres. L'instant présent est inconnaissable et le passé est perdu. Les souvenirs, les livres, les personnes se construisent en se racontant. En se racontant, ils se transforment. Rien n'est jamais fixé. Au bout de cette histoire se trouve la mort. Ce livre s'appelle Ouvrir son coeur. Le sujet de ce livre, c'est la mort. - Alexie Morin

  • Chien de fusil

    Alexie Morin

    Nous voyons devant nous souvrir les percées à travers les arbres, là où nos ennemis sécorcheront la peau. Ils ne pourront rien contre nous tant que nous resterons cachés. Ou alors nous courrons. Cette forêt a déjà mangé des routes et des maisons, et nous sommes si légers. Elle nous absorbera. Nous navons besoin de rien, de presque rien. Nous avons dressé des listes: ce quil faudra apporter, ce que nous pourrons cueillir, planter ou tuer pour la viande, les objets à bâtir, à réparer, à brûler. Larme est trouvée, elle repose à sa place. Il faudrait plus de temps quil en reste à nos vies pour nous venger complètement. Nous y renoncerons bientôt aussi.

  • Royaute

    Morin Alexie

    David McCabe était pareil en vrai. Habité, économe de tout geste. À chaque pose je le comparais à un nouvel animal. J'avais presque tous ses films sur mon disque dur, et des dizaines de photos. On avait décidé de se filmer ensemble. Je suis une créature entièrement artificielle. Je lui aurais ouvert la porte en robe pâle et perles. On n'aurait jamais quitté le corridor. C'est là qu'il m'aurait ôté ma robe, qu'il se serait agenouillé devant moi. Ensuite, on aurait tourné des variantes.

  • Vous trouverez dans cet extrait tous les articles du rétroviseurs sur Anne Hébert, paru dans le No 301 de la revue Liberté.

    Pourquoi inaugurer le « Rétroviseur » avec Anne Hébert ? D'une part, il nous semblait qu'elle jouit d'un tel prestige institutionnel qu'il devient un peu difficile de la lire hors des ornières scolaires. De plus, contrairement à d'autres « grands auteurs » québécois, il nous apparaît plus difficile d'identifier avec précision la postérité de son oeuvre chez les plus jeunes. Il nous semblait aussi, peut-être à tort, que la violence et la puissance de son travail étaient souvent escamotées au profit d'un vernis de terroir ou d'un romantisme de pacotille. Nous avons demandé à quatre écrivains - et pas les moindres ! - de casser la glace. Ils ont largement dépassé nos attentes et ont signé des textes singuliers et engagés qui redonnent un lustre à l'oeuvre d'Hébert. Pour tout dire, ça donne follement envie de replonger dans ces beaux livres obscurs.

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