• L'instruction

    Antoine Brea

    Patrice Favre a suivi les traces de son père magistrat. Sorti d'école, il est nommé temporairement juge d'instruction en banlieue parisienne - une banlieue lointaine, mi-réelle mi-fantomatique. On observe les débuts de Favre, ses premières audiences au Palais de justice, ses investigations dans le cas criminel dont il a hérité : le meurtre d'un détenu emprisonné pour crime sexuel. Son prédécesseur - Herzog, un magistrat décati, énigmatique, en tout cas plus expérimenté - s'y est épuisé avant de se donner la mort.

    Au fil de son enquête, où il progresse pour l'essentiel en reprenant l'instruction qu'a menée Herzog, Favre est renvoyé à ses dilemmes, à ses choix de vie, à sa propre histoire familiale et au récit national trouble, à toute la comédie sociale qu'il faut jouer pour tenir le rang dans son milieu et son métier.

    Roman empruntant parfois au documentaire, L'instruction questionne avec inquiétude la société française contemporaine à travers le prisme techno-cratique, judiciaire, carcéral et policier. C'est une manière d'anti-polar où l'enquête consiste surtout dans la recherche existentielle, voire métaphysique, d'une solution au malaise croissant de l'enquêteur.

  • En 1996, la cour d'assises du Jura condamne deux réfugiés kurdes, Ahmet A. et Unwer K., à trente ans de prison pour l'un, à la réclusion à perpétuité pour l'autre, pour faits de viol aggravé, assassinat en concomitance, tortures et actes de barbarie sur la personne d'Annie B., une jeune aide-soignante. Seize ans plus tard, le narrateur, jeune avocat souffreteux, se voit chargé par une vieille amie de porter assistance à " ce pauvre Ahmet " qui purge toujours sa peine à la prison de Clairvaux. Celui-ci craint d'être expulsé vers la Turquie après sa libération, ce qui selon lui le condamnerait à une mort certaine. Pas tout à fait sûr de ce qu'on exige de lui, notre narrateur prend connaissance du dossier, sans savoir qu'il met ainsi le pied dans une affaire qui va très vite le dépasser. Si Récit d'un avocat débute à la manière d'un rapport juridique, le roman glisse rapidement vers une enquête sous le signe de l'inquiétante étrangeté, pour ne pas dire de l'angoisse pure. Bien au-delà du fait divers, ce sont des questions politiques qui émergent : les zones de guerre au Proche-Orient, Daech, l'éternel conflit entre l'État turc et les rebelles du PKK, la migration des populations qui en découle. " "Les sociétés ont les criminels qu'elles méritent', observait en son temps Lacassagne. Se doutait-il que la corporation des criminels peut être assez large pour englober ceux qui les jugent ? " Toujours sur le fil entre fiction et réalité, Antoine Brea signe ici un thriller juridique implacable.

  • Roman dormant

    Antoine Brea

    Le Roman Dormant d'où vient-il ? Le Roman Dormant est de partout et nulle part. Un rêve se pose contre la langue quand on s'endort et le Roman arrive. Regarde si tu le sens quand tu t'enfonces dans l'eau noire de ton coeur. Regarde si tu le vois dans l'oeil allumé par la fièvre d'un malade. S'il est présent dans le sang du mouton rendu propre à la consommation. S'il est là dans la lame du couteau qui lave. Regarde si tu te mires dans la lave. Regarde à la surface du rêve. Le Roman se pose aux côtés de ton rêve tout contre le palais. Il allume un feu dans ta bouche tu ne dois pas avaler. Il faudra boire et cracher pour laver. Mâcher de la mie de pain blanc. Le Roman Dormant a rué en moi comme une bête. Si tu l'avales il fait de toi un animal. Il s'enfonce jusqu'au profond des veines qui mènent partout et nulle part.

  • Méduses

    Antoine Brea

    « Le train finit par venir, dans un chahut de tous les temps. Dans le train, la chaleur est à rendre. Étrangement, le train contient beaucoup de prostituées, quelques travestis à l'air paterne et un seul Jimmy Namiasz. Jimmy est accroupi dans un coin. Jimmy paraît mort avec des dents d'acier. Son corps gît là intact, ses yeux blancs mangés de taies. Tout le monde me regarde, lui seul feint de ne pas me reconnaître. Les putains me dévisagent, font claquer leurs strings et leurs mâchoires. Les travestis articulent des signes, relèvent leurs robes de mariée traînant au sol. Dans son sommeil, les yeux de Jimmy sont éteints. De grands phalènes viennent pourtant s'y poser, qui vivent dans les excavations. Jimmy les ôte mécaniquement, il les dévore sans se réveiller, ce qui fait rire tout le monde. Le train roule un train d'enfer. Ce jour-là, je comprends que Jimmy Namiasz et moi-même allons faire un bout de chemin ensemble. Ce jour-là, je comprends que jamais plus je ne marcherai seul dans un désert. J'ai très mal aux yeux. La lumière électrique. Maintenant on sera plusieurs entassés dans une même machine. »

    Récit d'une errance dans un demi-monde hanté d'êtres incertains, Méduses suit le narrateur au long d'une lente descente aux abîmes affective et sexuelle, où s'entend en écho, dans une langue magnifique et bâtarde, le rire de l'ennemi qui l'accompagne.

  • Fauv

    Antoine Brea

    Afin de diluer un peu le poison et d'atténuer les tensions, l'angoisse maladive pendue à l'arbre du jardin, je me rince la bouche à petits coups de saké dans l'appareil ; j'en renverse un peu partout et c'est interdit mais je vais quand même pas conduire la gorge sèche. Sur le réseau mobile, la race humaine se propage et respire mal d'un horizon à l'autre en avalant des couleuvres. Je ne sais rien foutre de mes dix doigts palmés mais je peux aider, faire n'importe quoi et s'il faut je saurai me contenter de donner mon sang, de tester des protocoles, de récurer la merde, les cuisines... Une ravissante créature en uniforme me cède une place de dernière minute dans un vieil oiseau de ferraille à réacteurs pétrochimiques en partance pour le Brésil. Je signe une décharge de responsabilité et je n'ai pas de bagages à enregistrer, je n'ai rien à déclarer excepté une tendance ponctuelle à la schizophrénie et le fait que je risque de mourir de vomissements pendant le voyage. Atterrissage à Manaus prévu à trois heures heure locale Dieu me réclame justice à grands renforts d'ordalies dans les escalators et je tuerais pour quelques grammes de novocaïne là maintenant tout de suite juste de quoi me détendre un peu patienter sans danser des sabbats sur mon siège du début à la fin.

  • Papillon

    Antoine Brea

    Ça n'allait pas très fort. Quelqu'un était en train de me forer le crâne à la perceuse électrique et toujours ces stroboscopes blancs et éclatés qui me percutaient la cornée en saccades. Je suais à grosses gouttes et mes dents claquaient malgré la chaleur insupportable. Le véhicule a grimpé le trottoir sablonneux sans ralentir et est venu mourir à la lisière du bois en faisant crier les graviers. Je me suis concentré quelques secondes pour ne pas gerber. Plus rien. Le décor avait cessé de se mouvoir. J'ai longuement expiré en clignant des yeux, les lèvres sèches, et je me suis tourné vers l'otage. Immobile, il fixait le pare-brise sans conviction. Son visage blême sous ses cheveux gris lui donnait un air cadavérique. Visiblement, il se rendait compte de l'état dans lequel j'étais et ne savait pas trop quoi en penser. Était-ce favorable ou non à sa survie? On devinait une intense activité cérébrale derrière les larges lunettes d'acier et les traits durs et froids.

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