• Ile de Bréhat, Côtes-d'Armor. Ambroise est un gardien de phare des plus expérimentés. Et un habitant de l'île très apprécié. Mais un jour il doit faire face à un double cas de conscience qui engage toutes ses responsabilités. Ne rien dire pour protéger ceux qu'il aime ? Seul face aux colères de la mer et à la cruauté des hommes ?Des tempêtes, Ambroise, gardien de phare respecté de l'OEil-du-Diable, au large de Bréhat, en a traversé beaucoup. Dans sa vie personnelle aussi. Il a su, depuis, renouer avec un bonheur simple auprès d'une jolie Anglaise et de sa fille, Betty, qui se sont réfugiées sur l'île pour fuir un passé douloureux. Mais, en septembre 1987, l'adolescente disparaît.
    Or, un mois plus tard, un ouragan d'une violence inouïe balaie les côtes bretonnes et dépose au pied du phare une naufragée frappée d'amnésie.
    Prémices d'un drame, tendu comme un huis clos, où se mêlent vengeance et folie, avec en toile de fond la solitude morale d'un homme en proie à un terrible cas de conscience.
    Un roman à l'ambiance noire et marine.

  • En Bretagne, entre les années 1930 et 1940, l'amitié forte et brisée de deux petites filles et l'histoire d'un pacte secret. Un roman poignant sur une impossible amitié et sur le droit à la différence. Par l'auteur des Coiffes rouges.
    Au premier regard, on les croirait soeurs tant elles se ressemblent, l'une brune, l'autre blonde. Parce qu'elles ont toutes les deux un bec-de-lièvre, Marie et Jeanne, sept ans, se lient d'amitié sur les bancs de leur école, dans le Finistère en cette année 1931. Leur première amitié. La dernière. Instants volés, heureux mais éphémères, bientôt anéantis par Hubert Lesvêque, notable qui ne tolère pas que Marie - adoptée contre son gré par son épouse - fréquente la fille d'un vannier.
    Puis vient cette nuit fatale, cette nuit de drames où tout bascule...
    Quelques années plus tard, dans leur maison au fond des bois, vivent le vannier et sa fille. Ils sont poursuivis par la haine de Lesvêque, et cernés par l'occupant allemand.
    Leur vie est comme suspendue, aux aguets.
    Pour cacher ce que personne ne doit savoir...
    Un roman poignant sur une impossible amitié et sur le droit à la différence.

  • Hiver 1991. Près de Lorient. Plusieurs suspects et autant d'alibis après l'assassinat de Franck Hamonic, que personne ne regrettera. Mais les autres meurtres ? En plus de sa sagacité, c'est la maîtrise du gendarme Derval qui est mise à l'épreuve quand enquête et sentiments s'entremêlent... Par l'auteur de Trois femmes en noir. Ciel noir sur Port-Louis. Hiver 1991.
    Une petite fille est percutée à vélo par un chauffard, introuvable.
    Sept jours plus tard, on découvre le corps sans vie de Franck Hamonic, pendu au bout d'une corde. Suicide ? Le gendarme Philippe Derval en doute : beaucoup auraient bien réglé son compte au jeune voyou, alcoolique notoire. On interroge Sterenn, adolescente un peu paumée et soeur de Franck, qui partageait ses virées nocturnes. Elle livre des aveux édifiants.
    Journées noires pour Derval : d'autres meurtres suivent. En plus de sa sagacité, sa maîtrise de soi est mise à l'péreuve quand enquête et sentiments s'entremêlent.
    Les brumes de décembre se dissiperont-elles pour faire la lumière sur ces deux affaires que Derval pressent liées ?

  • " Dans toute tradition populaire circulent des croyances qui dépassent l'entendement. En Bretagne sans doute plus qu'ailleurs... " Ainsi débute en 1858 l'histoire du brodeur de Pont-l'Abbé qui créa un costume féminin d'une beauté exceptionnelle. Trois jeunes filles voulurent le porter le jour de leurs noces. Pour leur plus grand malheur.Aux yeux de tous, Lazare Kerrec est considéré comme le meilleur tailleur-brodeur de Pont-l'Abbé. Péché d'orgueil ? Il a en tête de confectionner le plus beau des costumes mais que nul ne portera. La parure achevée, un gilet et un manchoù (sorte de petite veste) ornés de broderies somptueuses, révèle une telle maîtrise qu'on pourrait croire qu'elle est l'oeuvre du diable. Qui sait... ? En 1860, à l'insu du brodeur, sa petite-fille décide de porter le costume pour son mariage. Folies et tragédies s'enchaîneront...
    Des décennies plus tard, Zacharie Le Kamm, modeste pilhaouer - chiffonnier -, arrière-petit-fils du tailleur, a hérité de la parure. Même s'il désapprouve l'union de sa fille adoptive, Violette, avec le fils d'un riche terrien, il accepte qu'elle revête les sublimes atours en ce jour de noces du printemps 1900. Comme pour défier la malédiction.

  • Dans les années 1990, Port-Louis est le lieu de vie, de bonheur et de souffrance des femmes guettant le retour des marins. La découverte, un matin de printemps, du cadavre d'Eugénie à quelques mètres de la jetée plonge la petite communauté dans un climat lourd de suspicion...A Port-Louis, près de Lorient, la vie suit son cours entre rythme des marées et horizon du grand large. Mais ce matin-là, deux vieilles pêcheuses de palourdes, Guite et Fanch, découvrent sur une petite plage le cadavre d'Eugénie, " brave fille un peu bizarre ". Des indices sur le lieu du crime orientent l'enquête vers trois marins, estimés et respectés. Parti en mer, leur chalutier ne répond pas aux appels radio et tarde à revenir. Au coeur de la tourmente, trois femmes guettent fébrilement le retour des marins, l'une, son mari, la seconde, son frère, la troisième, son fils.
    L'un d'eux serait-il l'assassin d'Eugénie ?

  • Sur les chemins de Bretagne, un jeune garçon, né avec le don d'oreille absolue, en quête d'identité qui en changera plusieurs fois pour les besoins de sa fuite , n'aura de cesse de vouloir retrouver ses origines et l'amour de sa mère abandonnée.1928, Finistère.
    Un petit garçon étrange vagabonde seul sur les chemins. Dans sa tête, tout est bruit, tout est son, tout résonne trop intensément. Symphorien a fui la cave où sa mère l'a élevé dans l'ignorance du monde et des hommes. D'aventures en rencontres, c'est un colporteur qui va changer sa vie. Il décèle en lui le don d'oreille absolue, qui lui permet de mémoriser d'instinct toute mélodie. Et sa voix d'exception.
    Voici le maître et l'enfant prodige allant, de pardons en foires, chanter leurs complaintes alors que gronde bientôt le fracas de la guerre...
    Mais Symphorien n'oublie pas d'où il vient, ni sa mère qu'il a abandonnée...
    Un roman magnifique, autour de savoirs ancrés dans la grande tradition populaire bretonne, qui fait revivre le temps des veillées campagnardes et des fêtes des travaux des champs.

  • Comment se sentir légitime, dans le secret de ses origines, auprès de deux femmes insensibles ? Grâce à son amitié avec le vieux guérisseur Daoudal, un petit garçon va grandir, aimer, souffrir. Apre et tendre, l'enfance d'Auguste émaillée de souvenirs authentiques, dans un village morbihannais.
    C'est l'enfance d'un malaimé, d'un petit garçon sans père connu, éduqué à la dure par sa mère et sa grand-mère, et qui doit veiller sur son cadet à qui, d'office, on pardonne tout. Alors, dans les chemins creux autour de Saint-Fiacre, Auguste - sept ans, gamin vif, tendre, plein de ressources - conquiert son espace de liberté, appréhende la vie au contact de la nature et recueille des animaux blessés... C'est non loin également qu'Auguste fait deux rencontres décisives. La première scelle une amitié entre deux solitaires. Le vieux Daoudal, guérisseur mis au ban par le village, va éclairer sa conscience et le guider avec bienveillance. Puis c'est la petite Lise qui va toucher Auguste en plein coeur. Par deux fois...

  • Epouses, filles, mères de marin, elles sont toutes
    penn-sardin à la conserverie Guéret sur le port de Douarnenez. Chaque jour, sous les ordres des contremaîtresses, elles s'échinent à une cadence infernale pour un salaire de misère. Parfois dures entre elles, les sardinières restent solidaires et aucune d'elles n'a oublié la vieille Clopine, mise à la porte et qui attend son heure, patiente. Un matin, avec tout l'éclat et l'insolence de sa jeunesse, surgit Dolorès.
    Il y a presque cent ans, en 1924, sur les pavés de la ville rouge de Douarnenez, quelque quatre mille
    penn-sardin brandirent le drapeau de la révolte. Un roman " vrai " pour raconter ce magnifique symbole de la lutte ouvrière et de la dignité des femmes.

  • Un roman intense sur l'âme de la forêt bretonne dans la communauté marginale des " gens des bois ", aujourd'hui disparue.Jusqu'aux années 1950, sabotiers et charbonniers sont une caste à part, vivant dans des huttes misérables dans les bois. Louis-Marie et Céleste Conan ont grandi dans la forêt de Camors, en Bretagne, avec leur père sabotier. Anaïs, la mère, épuisée de " vivre comme des bêtes " dans leur hutte humide et bouleversée par la naissance de son cadet trisomique, a fui. On ne l'a plus jamais revue.
    Ne plus être à la marge, différent des autres... Depuis l'enfance, Louis-Marie a à coeur de concrétiser son rêve : construire sa maison. Une vraie, en pierre, avec un toit. Le jeune homme est tout à son oeuvre, à son immense chantier. Tandis que son frère Céleste, adolescent à la face de lune et à la force colossale, perçoit autour d'eux les dangers d'un monde troublé, alors en pleine Occupation...

  • Est-ce le hasard ou le diable qui les a fait se rencontrer ? Pourquoi le jeune séminariste enquête-t-il sur cette femme cachée au fond des bois ? Pour lui pardonner ce qu'elle lui a fait ? Il y a pourtant des vérités qu'il vaut mieux laisser aux ténèbres... La veine noire de Daniel Cario.En 1958. Dans une maison isolée au plus profond de la forêt, une femme tient captif un jeune homme d'une vingtaine d'années. Démence, vengeance... Que lui veut-elle ? Elle va jusqu'à abuser de lui. Après des jours de doutes, d'angoisses et d'émotions troubles, Silvère Lavarec parvient à fuir. Mais comme pour redonner à cette pauvre âme égarée -qui a contre toute attente réveillé ses sens endormis - une certaine dignité, le religieux veut reconstituer l'histoire de celle dont il a découvert par hasard l'identité : Blandine de Quincy. Sous le sceau du secret de la confession auprès de ceux qui l'ont connue, Silvère entrevoit peu à peu le chemin qui a conduit cette femme de trente-six ans, bien née, vers la folie, la solitude et l'obsession de la maternité. Car sa vie est une succession de tragédies et de violences...
    La mission de Silvère, aussi charitable soit-elle, n'est-elle pas risquée ?
    Car il ne le sait pas encore, mais il est déjà damné...

  • Extrait
    Se convulsant parmi la mousse arrachée, le renard geignait faiblement. Depuis le milieu de la nuit, il s’acharnait à tirer sur la chaîne attachée à un piquet fiché profond dans le sol ; à sans cesse aller et venir, il n’avait plus la force de traîner les lourdes mâchoires de métal qui lui broyaient la patte arrière. Plus impérieux que l’atroce douleur, l’instinct ancestral lui dictait de s’enfuir coûte que coûte : son ennemi juré, l’homme, avait écarté les mors acérés du piège et l’avait recouvert de feuilles sèches ; celui-là allait déboucher dans la clairière, et achèverait le misérable goupil d’un coup de fourche ou de fusil, comme sa mère. Épouvantée par ce souvenir, la pauvre bête reprit sa ronde, creusant un peu plus le tour de sa prison sans barreaux. Clopinant, ou en une reptation forcenée, le renard cherchait une impossible fuite, et ses volte-face soudaines ne lui offraient nulle autre issue. La morsure d’acier lui devenait barbare, et vaine la lutte malaisée. Harassé d’angoisse et de souffrance, le malheureux rouquin ne put que renoncer une fois encore ; en un glapissement désespéré, il héla ses congénères à l’aide : insouciante du drame dérisoire, la forêt continuait de babiller. Résigné, le renard se confondit dans la rouille des frondaisons flétries de l’automne, et on l’eût cru mort sans ses flancs soulevés par intermittence.
    Un pâle soleil éclaircit lentement la pénombre du sous-bois, et la bête en souffrance se sentit encore plus vulnérable dans la lueur dorée. Alors, elle lécha les bords de sa plaie au-dessus du piège, puis ses dents pointues se plantèrent résolument dans la patte prisonnière. Avec une obstination farouche, l’animal héroïque dilacérait sa propre peau, sa propre chair. Soudain, le renard s’immobilisa ; on courait dans le sentier des hommes, et il crut sa dernière heure venue.
    Traversant la forêt du Duc, Jacquot Le Louarn filait vers la ville, et bien qu’épuisé il n’avait pas le droit de ralentir. Ses lourdes galoches cahotaient dans les ornières des charrettes glaneuses de bois mort ; de temps à autre, ses chevilles s’y tordaient, mais il serrait les dents. Il gravit le menez Lokorn, la montagne de Locronan, chauve au milieu de la forêt. Rendu au faîte de ses deux cent quatre-vingt-cinq mètres, le gamin hésita, mais sans ralentir la course : il fallait gagner du temps en coupant après le grand rocher, puis la clairière et, juste après, descendre jusqu’à Croaz Keben, la croix de Kéban, la maudite. La rue Saint-Maurice à dévaler, et apparaîtraient les premières maisons du bourg où il courait quérir du secours… Vite, faire vite !
    Soudain une douleur terrible lui cisailla la base du mollet, et, stoppé net dans sa course, il culbuta en avant, d’un seul bloc, parmi les feuilles rousses. Sa tête heurta une souche, et il s’immobilisa en un ultime soubresaut.
    Le garde-chasse avait tendu un second piège : ces fichus voleurs de poules maraudaient parfois en ménage ! Rapporter deux panaches à la mairie ne déplairait pas à Maurice Le Bert, ne fût-ce que pour couper court aux allégations quant à sa tempérance.
    L’enfant resta assommé ; à quelques mètres de lui, le renard léchait à petits coups l’os dénudé de sa patte blessée. Puis Jacquot remua et geignit sourdement ; à demi inconscient, il tenta de se redresser, mais, trop violente, la douleur le fit retomber sur le flanc en gémissant. Il glissa lentement une main tremblante le long de la cuisse, et, aux froides mâchoires, un cri atroce lui jaillit entre les lèvres. Son esprit incrédule s’embrouilla, et il ne sut plus pourquoi il se trouvait dans la forêt du Duc. Surmontant la douleur qui lui affolait le cœur, il parvint à s’asseoir ; une fine chaîne reliait la gueule mécanique à un piquet et empêchait la victime de s’enfuir avec. Se traînant pareil au renard, il empoigna le pieu et s’arc-bouta de toutes ses forces, mais ses muscles de douze ans ne pouvaient seulement l’ébranler.
    Terrassé à son tour, Jacquot se mit aussi à appeler ; d’abord hésitante, la frêle voix s’enfla jusqu’à hurler, vaine clameur contrainte par les arbres serrés. Terrorisé, il ne resta plus à l’enfant qu’à hoqueter de gros sanglots, qui lui inondaient le visage. Ses mains tentaient toujours de desserrer l’étau, mais le ressort en était trop robuste. Lui aussi explora sa prison ouverte à tous vents, cherchant où s’accrocher, mais le garde-chasse avait pris soin de tendre ses pièges hors de portée du moindre tronc, afin que la proie ne pût y enrouler la chaîne. Réalisant son impuissance, l’enfant se savait perdu ; c’est alors qu’il avisa son compagnon d’infortune.
    Repérée, la bête se tapit un peu plus parmi les feuilles sèches et la mousse éparpillée par ses griffes. Leurs yeux se croisèrent, et la même détresse noyait leurs pupilles éperdues.



  • Sur les thèmes de la vengeance et de la différence, le roman de Korrig raconte le destin d'une " fille des bois " prise dans l'engrenage de son secret.Korrig habite une ferme isolée au coeur de la forêt du Faouët, dans la Cornouaille morbihannaise pleine de croyances et de traditions. Sa mère, lavandière, l'a élevée seule, dans l'acceptation de sa différence - sa petite taille -, et l'a initiée au repassage des coiffes. Depuis la mort de cette dernière, mais surtout depuis sa rencontre traumatisante, un jour, avec quatre chasseurs qui l'ont violentée, elle se retranche dans une vie solitaire, se rendant quand nécessaire au village, au lavoir, à l'église. Ses journées sont denses : le travail de la dentelle, l'entretien de la maison, l'éducation de Justin... Mais hantées surtout par l'angoisse permanente d'être un jour démasquée. Car Korrig, née avec une force de caractère et un courage hors du commun, préserve loin de tous son incroyable secret...

  • La parure du cygne

    Daniel Cario

    Extrait
    Le carillon de la cathédrale Saint-Corentin sonnait à toute volée. Les vibrations du bourdon s’infiltraient dans les rues resserrées de Quimper, tandis que les notes plus aiguës montaient au ciel dissiper les guenilles matinales. La veille, les mêmes cloches avaient tinté la mort d’Éléonore Maziguet, la doyenne du quartier, quatre-vingt-quinze ans, trois maris mis à la tombe, une maîtresse femme naguère très belle, le dos voûté de chagrin à chaque deuil, le cœur aussitôt en jachère en prévision d’autres semailles amoureuses. Singulier cérémonial que cette masse d’airain branlée à chaque instant afin d’y faire cogner le lourd battant. Était-il donc si important d’assourdir ses concitoyens à seule fin de leur faire partager ses états d’âme ? Les sonnailles de joie ne faisaient qu’aggraver le tourment des malheureux en peine, tandis que le lugubre glas ternissait la félicité de ceux à qui souriait la vie, mais il en était ainsi de cette pratique ostentatoire depuis que l’on érigeait des édifices à la gloire de Dieu.
    Ce jour-là, c’était de bonheur que chantaient les cloches de la grande ville bâtie sur les rives de l’Odet. Chaque note de métal libérait un papillon aux ailes invisibles qui voletait dans les rais du soleil autour de la femme sur le parvis, la prenant pour un coquelicot. Bien que parfaite, sa beauté naturelle était accentuée par la splendeur de sa robe : un corsage et une ample jupe de drap rouge vif, la couleur encore en vogue pour les mariages, taillés et brodés à l’ancienne, avec des rubans chatoyants et des galons de felh étincelants, un hommage en fait à la grand-mère de la fiancée, ensevelie naguère dans une semblable parure. Ses cheveux étaient strictement rangés dans la borledenn, un savant assemblage : d’abord une petite coiffe, ar c’hoef bihan en breton, sur laquelle prenait appui une armature de carton en forme de bonnet tronqué et recouverte de papier glacé, ar vorledenn qui avait donné son nom à l’ensemble, puis, afin de parachever l’échafaudage, ar c’hoef bras, la grande coiffe de devant, à l’allure d’un hennin du haut duquel pendaient derrière deux délicats rubans.
    Le cortège était sur le point de pénétrer dans l’immense nef. Chose singulière, Célina donnait le bras à deux hommes, un de chaque côté. Aucun être humain n’a deux pères, et la jeune fille ne faisait pas exception à la règle. Sa main gauche était posée au creux du coude de Jacques de Cosquéric, plus connu sous le nom de Jacquot Le Louarn, roux comme le renard dont il avait porté le nom breton si longtemps. Celui-ci préférait d’ailleurs qu’on l’appelât ainsi. Tailleur-brodeur de son état, lui n’était que le père officiel de la fiancée, privée dès sa plus tendre enfance de la tendresse de sa mère. Le père biologique se tenait de l’autre côté : Aurélien Cordroc’h. Curieux, n’est-ce pas ? L’explication n’en était pas moins surprenante… Après avoir étreint la même femme, ils s’étaient associés afin d’assouvir leur passion commune : l’art de tailler, de broder puis de coudre les vêtures des gens à la guise paysanne. Fallait-il que ce fût une passion dévorante pour que le mari bafoué et l’amant taisent leur orgueil de mâle et acceptent une promiscuité aussi ambiguë ! Célina savait l’histoire étrange des deux hommes qui l’avaient élevée, et elle les aimait autant l’un que l’autre.
    L’imposant cortège finit de pénétrer dans la cathédrale. Mathilde Rouvières fermait la marche, et son fils Bertrand lui donnait le bras. Un bien beau fiancé, médecin débutant et qui avait fini d’apprendre son métier chez un praticien d’expérience, le docteur Olivier Hermeline, dont il allait prendre bientôt la succession.
    Dernière touche d’excentricité : la mère aurait pu être encadrée de deux fiancés identiques, car celui en passe de se marier avait un jumeau, Adrien, déjà entré sous les voûtes avec au bras une cavalière espiègle qui, d’être en compagnie de la copie du marié, se pavanait en faisant des mines.
    La noce emplissait désormais la moitié de l’immense nef, car les commerçants amis avaient été invités, ainsi que les pratiques paysannes que Jacquot et son compère avaient eu l’occasion de vêtir en vingt ans d’activité au cœur de la cité, puis à Locmaria. La cérémonie religieuse fut fastueuse.
    La bénédiction donnée et les registres signés, le temps pour le biniou et la bombarde de s’accorder, et après une dernière volée de joyeuses sonnailles une grande ronde se constitua sur la place voisine. C’était le moment de la gavotte, red an dro, une danse qui n’avait jamais autant mérité son nom que ce jour-là : la course en tournant. Elle prit en effet la vivacité d’un tourbillon de tempête sur le macadam qui avait remplacé les pavés voilà une vingtaine d’années, et c’était réelle prouesse de ne pas s’arracher le petit doigt pour ceux qui ne se tenaient pas par la main. Comme s’il lui avait fallu ces quelques tours de chauffe pour trouver son rythme, le cercle s’ouvrit bientôt en une longue chaîne qui se mit à serpenter en arabesques imprévisibles, pareille à une couleuvre affolée en quête d’une issue pour s’échapper de la place. Le meneur s’en donnait à cœur joie, accélérant de temps à autre pour se placer face à sa cavalière et l’éblouir de sauts alertes en arrondissant le bras libre avec grâce.



  • Extrait
    Par-dessus les maisons à pans de bois se découpait sur le ciel bleu foncé la cathédrale Saint-Corentin ; ni son immense taille ni la magnificence de ses sculptures gothiques ne parvenaient à la rendre majestueuse. On aurait dit en effet un grand oiseau aux ailes rognées, cloué au sol. Cette impression d’essor brisé venait du fait qu’elle était inachevée, et deux étouffe-cierges de plomb lui servaient de tristes tours, du provisoire qui durait depuis bientôt six siècles. Chicots ou moignons, entre les deux excroissances une plate-forme béante laissait perplexe : sa vocation initiale était forcément d’héberger quelque chose, mais quoi ? Le 12 décembre 1793, le jour même de la Saint-Corentin, dans leur ivresse révolutionnaire, une horde d’exaltés avaient descendu de son perchoir une effigie de plomb campée sur sa monture. Celui-là n’était autre que Gradlon le légendaire, qui payait à retardement le privilège d’être roi. Sans doute avait-il été trop présomptueux de croire chevaucher pour l’éternité son cheval Morvarc’h…
    Jacquot Le Louarn sourit : décidément, les églises de la région avaient du mal à se dresser vers le ciel, comme si, jaloux de leur popularité, le grand patron considérait comme des sous-fifres les saints locaux que lesdits édifices religieux étaient censés honorer. Celle de Locronan, dédiée à l’ermite Ronan, avait été décapitée par la foudre, la cathédrale de Quimper serait-elle un jour ornée des deux flèches qu’elle méritait ? Pauvre Saint Louis ! Si le bon roi avait pu se douter que son chantier traînerait aussi longtemps…
    Jacquot s’apprêtait à continuer son chemin vers son échoppe de tailleur-brodeur quand des éclats de voix résonnèrent dans la nuit. Cela venait du bas de la ville : des mendiants à se disputer un porche ou une guenille, ou bien des noctambules enivrés à se quereller à propos d’un fond de mauvais vin ; en cette période de disette, c’était le lot de chaque nuit, au grand dam des bourgeois citadins, outrés que pareille vermine troublât leur quiétude. La rumeur se précisa ; des pas pressés montaient de la rue Saint-François, et bientôt retentit une détonation, suivie d’un cri étouffé. Gast ! se dit le jeune homme, cette fois, il ne s’agissait pas d’une simple chamaillerie d’ivrognes. Un peu plus loin, les maisons en retrait élargissaient soudain la rue, et Jacquot se tapit instinctivement dans l’obscurité du décrochement. Une silhouette déboucha sur la petite place Maubert, un homme courbé traînait la jambe et un havresac de toile, probablement fort précieux pour ne pas s’en séparer malgré sa blessure. Il se déhanchait aussi vite qu’elle le lui permettait, mais à ce train-là il serait bientôt rattrapé. Arrivé à la hauteur de Jacquot, un gémissement douloureux lui échappa ; à bout de force, il chancela et tomba à genoux sur les pavés encore humides de la pluie du crépuscule. À tous les coups un voleur enfui avec son butin, poursuivi par ses victimes, ou par la maréchaussée, se dit Jacquot. Le maraudeur haletait, et quand il voulut reprendre sa course cahotante, ses jambes se dérobèrent, et il s’affaissa en pestant à voix basse.
    Les voix s’amplifiaient dans la rue d’où avait surgi le misérable. Sans réfléchir, Jacquot bondit de sa cachette et tira le blessé derrière l’angle du mur où celui-ci perdit connaissance. À ce moment, un autre noctambule apparut dans cette même rue Keréon, en amont de la même place Maubert, que lui aussi entreprit de traverser. On le confondit avec le maraudeur, une voix impérieuse le somma de s’arrêter et de se rendre. Ce promeneur-ci fut-il effrayé ou n’avait-il pas lui non plus la conscience en paix ? Il eut le mauvais réflexe de hâter le pas. Mal lui en prit, un second coup de feu retentit ; le malheureux tituba quelques mètres en avant et s’affala à son tour sur le pavé, les bras en croix, la face vers le ciel. D’où il était, Jacquot distinguait assez nettement son profil, sur lequel donnait la lune à l’aplomb de la rue : la bouche et les yeux grands ouverts, et surtout un trou au milieu de la tempe droite, nul doute qu’il était mort. En une seconde, Jacquot devina le parti à tirer de cette pitoyable erreur : celui-là n’avait plus rien à craindre de personne. Il empoigna le sac toujours entre les mains inertes du fuyard et le lança de toutes ses forces en direction du cadavre ; le contenu tinta sur le sol à travers la toile. À ce moment, les silhouettes des poursuivants se découpèrent dans la pâleur des réverbères à huile de la place : à la forme de leurs couvre-chefs, Jacquot reconnut des gendarmes.
    « Je suis sûr cette fois de l’avoir touché. Tiens, regarde ! le voilà ! s’exclama l’un des deux. Ah le salaud, il nous aura fait cavaler !
    — Il ne le fera plus, dit son compagnon penché sur le corps. Tu ne l’as pas raté en effet.
    — Voilà ce qu’il avait dérobé. Le bedeau va être content ! Depuis le temps qu’il vient pleurnicher à la gendarmerie pour qu’on surveille la boutique du bon Dieu !
    — Par contre, je ne suis pas convaincu que le commandant soit ravi de la tournure des événements.
    — On lui dira qu’autrement ce païen allait nous échapper. Voler les affaires du Seigneur, c’est un crime que personne ne peut tolérer. »
    Pétrifié, Jacquot se retenait de respirer. Derrière lui, le blessé remua ; il recouvrait ses esprits, et son sauveur lui plaqua la main sur la bouche. À portée de voix en effet, les argousins palabraient sur la conduite à tenir et sur les ennuis que ne manquerait pas de leur occasionner le trépas de leur voleur. Finalement, l’empoignant sous les aisselles et par les chevilles, ils soulevèrent le corps pour en estimer le poids, et décidèrent de l’emporter, sans oublier le butin qu’ils posèrent en travers de leur fardeau.



  • Le sonneur des halles

    Daniel Cario

    Extrait
    En cette fin d’hiver 1876, les eaux de l’Ellé étaient grosses et se bousculaient inlassablement dans le dédale des rochers qui l’encombraient. Le bouillonnement sourd et régulier parvenait jusqu’au champ d’Iffig Lharidon. L’homme pesait de tout son poids sur les mancherons de la charrue. Dans l’air froid, le cheval fumait de sueur. Ses jarrets musculeux poussaient en cadence sur le sol jonché de fumier, déhanchant sa croupe luisante qui se contractait d’un bord puis de l’autre, sous le balancement de la queue nattée. Mieux aiguisé par le frottement que par une meule, le soc fendait la terre et la renversait en un contrefort parfaitement droit. Dans le sillon frais, une grive voletait, chapardant les tronçons de vers tranchés par la lame. L’oiseau semblait n’avoir aucune crainte ni de l’homme ni du cheval. Iffig clappa deux coups secs de la langue contre ses dents du haut.
    « Alors, ma belle, on se régale ? Si tu ne fais pas plus attention, tu vas finir par te faire couper le bout du bec… »
    Curieusement, la grive se figea et le regarda de ses petits yeux ronds, en hochant comiquement la tête sur le côté, comme si elle comprenait. Depuis deux ans maintenant, c’était la même ; Iffig la reconnaissait à coup sûr dans toutes les volées qui venaient s’abattre sur les champs en labour : son aile gauche avait été cassée et pendait un peu sur le côté ; sans doute un gamin avec son lance-pierres. Quand il prenait son envol, l’oiseau déviait toujours et tardait à trouver le rythme. Ses congénères voletaient à distance, semblant lui accorder le privilège de picorer la première les lombrics mutilés qui se tortillaient dans la terre fraîche.
    Arrivé au bout du sillon, Lharidon poussa un « Ho ! » sonore et amical. Farser s’arrêta docilement et secoua les naseaux en renâclant, attendant que son compagnon ait relevé le soc de la charrue. Le paysan s’essuya le front de son grand mouchoir à carreaux, du côté où il ne s’était pas mouché. Là-bas, tout en haut, une cloche sonna. Il jeta un œil vers la colline. À travers les arbres enracinés dans les fentes des rochers, on pouvait distinguer le toit de l’oratoire Saint-Michel, accroché au-dessus du vide. Celui qui tirait la corde du campanile carré, planté sur le haut du plateau, était un bon ; il avait ce coup de poignet qui savait casser le balancement pour faire cogner le battant des deux côtés. À leur tour, les non-initiés s’y essayaient ; suant et ahanant, ils branlaient la lourde masse d’airain à s’en décoller les pieds du sol, mais ils n’en tiraient qu’un seul coup. Alors, le maître leur remontrait, d’une seule main, avec une facilité déconcertante et un sourire malin au coin des lèvres. Le carillon régulier coulait dans la vallée, s’égrenait de l’à-pic dans une excavation duquel était nichée la chapelle Sainte-Barbe.
    L’attelage fit demi-tour et la lame replongea dans le sol plus facilement qu’un couteau dans une motte de beurre. Un nouveau vallonnement de terre noire versa sur le flanc découpé, aussi régulier que le précédent. Encore une bonne douzaine d’aller et retour et ce serait fini pour ce champ. Décidément, ces nouvelles charrues Dombasle, c’était autre chose que les anciens araires en bois où il fallait se défoncer les reins pour tracer une misérable rigole. À ce train-là, il finirait avant la nuit et il aurait le temps de rentrer les vaches pour les traire, de donner à manger aux poules et à Napoléon, le cochon. Habituellement, la tâche en incombait à Francine, mais ces derniers temps elle ne pouvait plus s’en charger. Non pas qu’elle soit fainéante, mais…
    Iffig entendit alors qu’on le hélait, du haut du chemin, et il sut tout de suite pourquoi on venait le chercher. Il fallait rentrer, et vite. Dans la voix qui se rapprochait, il reconnut celle de ce grand escogriffe de Bernez, l’aîné des Coutillon, la ferme voisine. Quand le jeune garçon sauta le talus pour gagner du temps, Iffig avait déjà dételé la charrue et tirait son cheval vers la sortie.
    « Il faut te presser, Iffig ! à ce qu’on m’a dit, ça devrait pas tarder !
    — On y va, on y va. Est-ce qu’au moins on a envoyé prévenir la mère Ficelle ?
    — J’y suis allé avant de venir, et, à cette heure, elle doit pas être loin d’arriver. »
    La mère Ficelle était l’accoucheuse attitrée des hameaux nichés le long de la rivière. Pour ceux d’en haut officiait une autre matrone. Celle du bas devait son surnom au bout de ficelle qui remplaçait toujours le ruban de son tablier et serrait en même temps la taille de sa blouse. Cela tenait mieux, disait-elle, et on n’avait pas besoin de renouer à tout bout de champ. Lharidon atteignait les trente ans et allait connaître sa première paternité. Quand il confia les rênes de Farser à Bernez, il en était plus angoissé que fier. Il faut dire que l’animal portait bien son nom de farceur : placide le plus souvent, il se permettait quelque blague quand l’occasion se présentait.
    « Tu le ramènes et tu fais bien attention ! » recommanda-t-il au jeune garçon qui avait bientôt treize ans, mais pas la vivacité que l’on peut espérer à cet âge-là, loin s’en faut.
    Déjà, Iffig était parti, sans prendre le temps de choquer ses sabots comme on le fait d’habitude pour les débarrasser de la gangue collée aux semelles. Il longea la rivière, blanche d’écume et si odorante des menthes sauvages qui se baignaient dans le flot tourmenté. Il fallait remonter jusqu’au moulin et emprunter par-derrière un raidillon de chemin juste assez large pour la charrette. Son pied se tordit dans une des ornières boueuses. Il jura et claudiqua pendant quelques mètres, en jetant un œil vers la chapelle pour s’excuser aussitôt : ce n’était pas le moment de se mettre la sainte patronne à dos.



  • Pour la première fois dans Terres de France, un roman au coeur du Berry et de ses marais parfois inquiétants. Un superbe drame autour d'un petit garçon tiraillé entre l'amour de la musique et le devoir familial.
    Au coeur du Berry, début du XXe siècle... Entre étangs et marais, le petit Silvain Brisaille vit avec ses parents dans la pure tradition des fermiers brennous. Le père, Xavier, a interdit à son fils d'aller au-delà de l'étang des Touchières où sévirait la Miaulemort, une créature monstrueuse. Un jour pourtant, en entendant au loin le son d'une étrange musique, Silvain désobéit. Et découvre, dans une masure vétuste, un vieillard jouant de la vielle. Cette rencontre insolite entre l'enfant des marais et le vieux saltimbanque éveille la fureur de Xavier, agriculteur despotique, qui s'use à travailler la terre... Paysages empreints de mystère, personnages rudes et fiers, dualité ville et campagne marquent ce roman beau et âpre qui inscrit pour la première fois dans Terres de France le caractère unique du Berry.

  • Extrait
    Je n’ai pas eu de mère. Elle mourait au moment même où je naissais. Je suis sorti d’un ventre mort pour entrer dans la vie. Image terrible.
    Pendant de longues années, je n’ai pas eu de père non plus. Celui-ci me refusait, cause tangible de la disparition de la femme qu’il aimait si fort. Tout cela, je l’ai appris plus tard des deux pauvres vieux qui m’ont élevé, mes grands-parents. En fait, Iffig et Francine Lharidon me tenaient office de père et de mère, et malgré leur âge, je les considérais comme tels : dans le monde de la campagne, on a l’air vieux très jeune, et je ne me sentais pas plus mal loti que mes camarades.
    À la ferme rôdait aussi l’oncle Lannig, une ombre noire me rabrouant sans cesse, un visage sans sourire, une voix hostile. À la moindre peccadille, il me tannait le cuir, au figuré quand les vieux étaient à la ferme, au sens propre s’il était seul avec moi, car il avait alors la taloche facile et la main lourde et calleuse. Enfant de la cam-pagne, il ne me serait cependant jamais venu à l’idée ni de me plaindre ni de juger le comportement d’un adulte, aussi déroutant soit-il.
    J’allais à l’école, au bourg du Faouët ; au-delà de l’obligation à l’assiduité scolaire, mon grand-père y tenait farouchement :
    « Tu écouteras bien, il faut apprendre le français », me serinait-il chaque matin au moment de partir. « C’est l’avenir et le progrès… »
    Ce discours de beaux principes m’était baragouiné dans un français cocasse et lamentable, appris sur le tard : en ce début de siècle, le breton régnait encore en maître dans les campagnes armoricaines, malgré les efforts pugnaces de l’État français relayé par son école publique pour éradiquer la langue régionale. Traîtrise suprême, le maître était souvent lui-même breton, renégat à nos yeux de sa propre culture.
    À la ferme, le grand-père ne s’adressait à moi que dans ce nouveau parler et il obligeait sa femme à en faire autant. Entre eux en revanche, ils discouraient dans leur langue maternelle, léguée par les ancêtres et dont ils n’arrivaient pas à se dépêtrer, au grand désespoir d’Iffig. En dehors de la ferme et de l’école, je ne parlais que breton, comme tous mes camarades ; d’ailleurs, ceux-ci m’auraient fait un sort si j’avais seulement essayé de m’adresser à eux en français, symbole de l’école et de ses tourments. Finalement, mon cœur et ma raison ballottaient entre les deux langues « ennemies ».
    Un matin, mon existence enfantine allait basculer. C’était en 1903, un été chaud, un orage après l’autre, déversant des trombes d’eau sur la campagne faouëtaise ; d’innombrables ruisseaux dévalaient la colline Sainte-Barbe jusque dans le lit de l’Ellé, transformant la petite rivière en un torrent boueux et tumultueux. Les nuages vidés de leurs humeurs violentes, le soleil s’installait à nouveau, lourd et brûlant, insupportable. Déchirée par tant d’incohérence, la campagne semblait fatiguée.
    C’était donc un matin d’août et, cette nuit-là, le hameau de Douar Mad avait subi encore plus les foudres du ciel, interdisant tout véritable sommeil. Au petit jour, la maisonnée était cependant debout à la première heure ; dehors, la lumière de l’aube me parut froide, mais je n’eus pas le temps de m’en inquiéter.
    Un homme se tenait au milieu de la cour, face à la ferme, immobile.
    Il ne venait pas grand monde, surtout à une heure si matinale, et je fus intrigué par cette silhouette fondue dans la pénombre tourmentée. Je n’avais que cinq ans, mais une angoisse sourde me noua aussitôt l’estomac, avec l’intuition immédiate que cette présence fascinante était pour moi d’une importance capitale.
    La grand-mère arriva dans mon dos, puis le grand-père, et ils apostrophèrent l’étranger dans des mots auxquels celui-ci répondit avec le ton d’un enfant coupable. Les voix se calmèrent et Francine me poussa vers le nouveau venu.
    « Va, Yves… »
    L’homme s’accroupit à ma hauteur, et des larmes perlaient dans les rides de ses joues rougeaudes. J’en ressentis une gêne étonnée : pour moi, seuls les enfants savaient pleurer. Alors, il me serra contre lui avec une violence terrible. Curieusement, ma peur se dissipa. Cette chair à l’odeur lourde me fut aussitôt un refuge accueillant. Les épaules robustes tressaillaient de sanglots douloureux. Peu à peu, l’homme se calma et me décolla de lui, pour me regarder.
    « Je suis ton père », me dit-il d’une voix rauque.
    C’était un mot dont je ne connaissais pas le véritable sens. Il ne partirait plus jamais, continuait-il, les mains crispées sur mes épaules chétives.
    Puis il se leva et s’en alla, titubant comme le grand-père au retour du bourg, le chapeau de travers, rabroué pour être resté traîner dans les bistrots. Je découvris alors qu’un mal mystérieux frappait ce père tombé du ciel ; chaque pas de sa jambe droite le déhanchait : il boitait.
    Toute la journée, les mots mystérieux me résonnèrent dans la tête. « Je suis ton père… » Tous les autres enfants en avaient un, et moi, j’avais Iffig Lharidon. Je m’en ouvris à la grand-mère. Très embarrassée, elle m’expliqua que l’homme de l’aube était effectivement mon père, mais il valait mieux oublier cette visite, il n’était pas sûr qu’il revienne.
    Le lendemain matin, il revenait, m’étreignit et m’embrassa ; je ressentis la même quiétude que la veille, comme si la chair où je me blottissais m’était familière.
    « J’emmène le gamin avec moi, marmonna-t-il d’une voix hésitante aux grands-parents occupés à vider le fumier de l’étable.
    — Comment pourrions-nous t’en empêcher… » ron-chonna le grand-père, tandis que la douce Francine lui cria alors qu’il m’avait déjà pris la main :
    « Veille à ne pas aller traîner au bourg, Fañch !
    — Là-dessus, vous pouvez être tranquilles. D’ailleurs, je vous ramène le petiot dans la soirée. La maison n’est pas encore prête… »
    Il m’entraîna avec lui, d’un pas alerte malgré sa claudication. Heureux, il chantonnait sans cesse d’une voix grave et douce.
    « Tu es bien, mab ? » me demanda-t-il à plusieurs reprises.
    Je n’avais pas encore les mots pour parler à un père et je me contentais d’acquiescer d’un vague grognement, mais je me sentais effectivement très bien.



  • Les tranchées, et la mort omniprésente. Par flashs et par instinct de survie, le jeune soldat Joseph Titouenne se souvient : sa fiancée Lisbeth, son village lorrain au milieu des vignes, la paix, Hans, l'ami allemand, séduisant et retors, à qui il ressemble étrangement tel un jumeau. Sur le front, Hans et Joseph se retrouvent par hasard, face à face, ennemis. Ils n'ont plus d'illusions sur leur sort et reprennent le jeu de leur enfance : ils échangent leurs identités, leurs uniformes. Survivront-ils à leur acte fou, et à quel prix ?
    D'une belle ambition littéraire, angoissant, dérangeant, Le Bal des âmes perdues dénonce l'absurdité de la guerre à travers le discours halluciné de ses partisans et témoigne de l'infinie douleur des survivants, des gueules cassées, face à la compassion impuissante des leurs.

  • La figure de la mort constitue le fil rouge de ces quinze nouvelles + 1 « novela » (court roman) réunies en un recueil plein de surprises : grande variété de tons, de lieux et de genres pour ces textes, tantôt drôlatiques, tantôt presque fantastiques, mais qui tous embarquent le lecteur pour des voyages pas ordinaires.
    L'écriture de Daniel Cario rend ici un hommage déclaré à Maupassant : goût pour des situations sociales ou psychologiques insolites, et art consommé de la chute.
    On va donc des campagnes du XIXe s. aux milieux les plus contemporains, on passe d'une atmosphère de conte à celle d'un roman noir ou d'un récit intimiste.
    Vengeances assouvies avec raffinement, disparitions inexpliquées, prémonitions coupables... On se délecte de ces récits très divertissants, avec en prime un mini roman situé pendant la dernière guerre, mettant aux prises deux soldats allemands frères ennemis, une toute jeune fille et un résistant.

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