• Benjamin Constant (1767-1830) appartient par sa formation à l'époque des Lumières et par sa carrière au XIXe siècle. Romancier (
    Adolphe), penseur politique (
    De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes), ce passeur entre plusieurs cultures (allemande, anglaise et française) a consacré quatre décennies à
    De la religion, un ouvrage peu commun et d'ample dimension, à l'ambition systématique.

    Comment une telle étude peut-elle se concilier avec la théorie du libéralisme politique dont il est l'un des pères ? Cela a-t-il une incidence sur notre conception moderne de la politique conçue comme un monde autonome ? C'est par le biais de cette oeuvre méconnue que Denis Thouard nous invite à redécouvrir Benjamin Constant. À rebours de nos opinions actuelles, la religion est pour Constant, au-delà d'un anticléricalisme déclaré, solidaire de la liberté et fonde la politique.

    Combinant Jérusalem avec la Grèce antique, qui offrait l'image d'une religion indépendante de toute prêtrise, il attribue au phénomène religieux une puissance émancipatrice.

    Le livre montre comment son apologie politique des droits individuels est étayée par une théorie de la subjectivité religieuse ancrée dans le sentiment.

  • Wilhelm von Humboldt a été à la fois un grand savant, grammairien, linguiste, et un penseur du langage. Sa réflexion s'est inscrite dans le croisement de la diversité des langues explorée sans relâche, de l'Amérique à l'Asie en passant par l'Europe, et de la conviction d'une unité du fonctionnement, appréhendable en termes de grammaire. Le livre entend restituer l'horizon universel de ce travail en montrant son inscription dans le mode de réflexion de la grammaire générale des Lumières. Il rappelle aussi le travail accompli sur une grande quantité de langues et la rédaction d'une trentaine de grammaires. On évoque cet immense chantier proprement linguistique en évoquant le travail sur les langues américaines et en s'arrêtant plus particulièrement sur la langue basque, chinoise et égyptienne (incluant la question de l'écriture). Enfin, il apparaît que la pratique intensive de la traduction a pu servir de modèle à Humboldt pour articuler cette approche universaliste avec la conscience très poussée de la diversité des langues, jusque dans leurs implications cognitives. Il en ressort une image plus complexe et précise du grand penseur qu'était Humboldt. On souligne particulièrement la continuité avec le projet des Lumières et la réalité de son étude empirique des langues du globe. Denis Thouard, est Directeur de recherche au C.N.R.S. Ses travaux portent sur la philosophie du langage et la tradition herméneutique. Il a publié une édition de textes de Humboldt, Sur le caractère national des langues et autres écrits sur le langage (Points-Seuil, 2000) et édité avec Jean Rousseau les Lettres édifiantes et curieuses sur la langue chinoise. Wilhelm von Humboldt et Jean-Pierre Abel Rémusat (1820-1831) (Presses Universitaires du Septentrion, 1999).

  • Emmanuel Kant (1724-1804), le philosophe des Lumières, de la raison, de l'universel et de la liberté, le solitaire de Königsberg (Prusse), a révolutionné durablement la philosophie en lui donnant un tour critique.

    Le geste critique consiste à diriger l'attention non pas sur les objets de la connaissance mais sur les conditions de leur constitution, ce à quoi Kant s'est employé méthodiquement dans la Critique de la raison pure (1781-87), la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique de la faculté de juger (1790).

    Philosopher, pour lui, ce n'est pas parvenir à une nouvelle définition du savoir, du juste ou du beau, mais s'interroger sur ce qui nous permet de parler du savoir, du juste ou du beau. Comment pouvons-nous penser ce que nous pensons ? Quelles sont les règles que nous suivons dans nos jugements et nos actions, et dans quelle mesure sont-elles légitimes ? C'est ce mode de questionnement qui autorise Kant à se réclamer de Socrate quand il évalue les discours et pratiques de son temps.

    Cet ouvrage se propose d'introduire à la cohérence mais aussi à l'actualité de la pensée de Kant, en exposant la signification de l'entreprise critique: revenant sur les conditions de l'activité philosophique, Kant découvre l'importance du jugement, de la réflexion et du sentiment. Il replace l'exercice de la raison dans la perspective concrète d'un sujet de sentiment, libre et sensible à la fois. On montre comment, à partir de là, il élabore une nouvelle conception de la subjectivité - legs de la philosophie kantienne à la pensée contemporaine.

  • Poète juif né en Roumanie, Paul Celan choisit d'écrire en allemand pour porter la contradiction jusque dans la langue et remettre en question une culture jugée complice de l'extermination. Peu de poètes ont fait l'objet de tant de commentaires dans la philosophie du xxe siècle, de Gadamer à Derrida et Alain Badiou. Mais ces appropriations n'ont pas été sans malentendu. Paradoxalement, l'inspiration intellectuelle légitimant l'intérêt des philosophes pour les poètes, et singulièrement pour ce poète, a souvent été puisée dans la pensée de Heidegger : Celan apparaît comme un auteur dont l'obscurité témoignerait de la profondeur de l'engagement poétique, seul susceptible de résister à l'emprise de la rationalité calculatrice. L'incompatibilité historique et politique du penseur et du poète fut alors souvent ignorée ou minorée, au profit de la construction d'une synthèse poético-philosophique dont l'ambiguïté est riche d'enseignements sur ce moment de la pensée. En proposant une analyse critique des modalités de cette rencontre, ce livre pose à nouveaux frais la question des rapports entre philosophie et poésie et ouvre la voie à d'autres réponses à la question : « Pourquoi des poètes en temps de détresse? » Denis Thouard, Directeur de recherche au CNRS, s'intéresse principalement à la question de l'interprétation et à la théorie herméneutique (Herméneutique critique. Bollack, Szondi, Celan, Septentrion, 2012 ; L'Interprétation. Un dictionnaire philosophique, dirigé avec Chr. Berner, Vrin, 2015) et a également traduit de la poésie (E. Meister, A. Krog) et des textes des romantiques allemands. >Florent Guénard est philosophe, maître de conférences à l'Université de Nantes, directeur de la rédaction du site laviedesidees.fr. Il est notamment l'auteur de Rousseau et le travail de la convenance (H. Champion, 2004).

  • Réflexion sur la méthode de l'interprétation des oeuvres, l'herméneutique critique s'attache à restituer dans son contexte historique la visée des auteurs. Pour elle, les oeuvres ne sont pas des représentants d'une entité préexistante, que ce soit une tradition, un esprit national, une ontologie ou une révélation, mais des actes d'innovation. En instaurant une distance par rapport à un contexte, une oeuvre se constitue dans sa puissance de dire. Elle est porteuse d'une subjectivité, d'un jugement marquant cette distance. L'herméneutique critique prend en compte cette distance introduite par l'oeuvre, qui est aussi une puissance de rupture. L'herméneutique critique a été exemplairement développée par le comparatiste Peter Szondi et le philologue Jean Bollack. En introduisant leur rapport au poète Paul Celan, qui leur était proche, l'ouvrage reconstitue un contexte intellectuel original et peu connu en France entre l'héritage de la Théorie critique sensible chez Szondi, la poésie de Celan et le renouvellement de la philologie conduit par Bollack. La réflexion théorique est ainsi replacée dans un contexte international caractérisé, dans les années 60 et après, par le besoin de réintroduire la dimension de l'histoire dans les formes abstraites de l'expression et de l'analyse.

  • Dans la pratique philologique, la critique, qui établit l'authenticité du texte et l'herméneutique, qui en dégage le sens, sont deux opérations solidaires. Ce modèle s'est vu élevé à la réflexion, dès la fin du xviiie siècle en Allemagne, par les auteurs de la génération romantique, Friedrich Schlegel, Schleiermacher et Ast. Le projet de réunir "philologie et philosophie" résume leur tentative, originale par rapport aux philosophies postkantiennes. Car ces auteurs cherchent à penser l'antinomie entre la critique et l'herméneutique, la mise à distance dans le jugement et l'expérience d'une appartenance première. Suivant des perspectives distinctes, ils ont conçu une théorie philosophique de l'interprétation, depuis le cadre d'une encyclopédie philologique. Mais cette théorie ne s'est pas préparée à l'écart de tout exercice. Depuis la pratique philologique jusqu'à l'invention d'un nouvel art de la critique littéraire propre au premier romantisme d'Iéna, il s'agit toujours de l'autoréflexion d'une pratique interprétative, de l'effort fourni pour en énoncer les fondements et la portée. Le choix des textes retenus vise à mettre en évidence cette double perspective, en reconstituant ainsi l'arc allant du jugement critique singulier (sur la Lucinde ou le Philoctète) à la recomposition du sens de grands ensembles textuels (Boccace ou Lessing) et menant à la proposition d'une théorie cohérente. Entre le jugement critique et la relation herméneutique partant de la reconnaissance de l'historicité du sens, c'est le projet d'une encyclopédie des sciences de l'esprit qui cherche ici ses fondements théoriques.

  • La connaissance à partir d'indices peut-elle fournir un modèle consistant pour interpréter, voire guider le travail en sciences humaines ? À partir de la conjonction à la fin du xixe siècle entre la lecture des symptômes psychiques indirects chez Freud, de la technique d'attribution des oeuvres d'art à partir de détails inventée par Morelli et de la naissance du roman d'enquêtes policières, Carlo Ginzburg a suggéré que le « paradigme indiciaire » constituait un modèle des « sciences humaines » dont le procédé consiste à « inférer à partir des effets ». Ce « paradigme » hériterait de la riche tradition de la sémiotique médicale et de la mantique, et aurait été en partie préservé par certaines disciplines partant de signes, trouvés ou suscités, pour parvenir, au moyen de leur « lecture », à la connaissance de leur « cause » : les symptômes du médecin, les indices de l'enquêteur, le détail pictural, l'écriture manuscrite, les traces relevées par le chasseur. Les études réunies ici interrogent la pertinence et les limites de la connaissance indiciaire depuis des perspectives croisées : philosophie, histoire, anthropologie, linguistique, histoire des sciences, préhistoire, médecine ancienne, philologie, sémantique, sémiotique, littérature.

  • Philosophe et sociologue, Georg Simmel (1958-1918) a développé une pensée originale qui se soustrait à la tentation des oppositions duales, telles qu'individu et société, expérience et structure. Sa pensée du tiers saisit la complexité des relations sociales à partir de la différenciation et de la réciprocité.

    Philosophe et sociologue, Georg Simmel (1958-1918) a développé une pensée originale qui se soustrait à la tentation des oppositions duales, telles qu'individu et société, expérience et structure. Sa pensée du tiers saisit la complexité des relations sociales à partir de la différenciation et de la réciprocité. Son approche se veut processuelle et relationnelle. Plus qu'un état de la société, ce sont les dynamiques qui la produisent, le " faire société " qu'il cherche à élucider.

    L'objectif de cet ouvrage est de montrer l'actualité et la fécondité des pistes ouvertes il y a un siècle par Simmel, pour penser des questions aussi décisives que la sociabilité, le pouvoir, la valeur de l'argent et du travail, la confiance ou la religion.

    Ces considérations se veulent des prolongements, des discussions à partir de Simmel plutôt qu'une exégèse de son œuvre. Elles font le pari que les sciences sociales ont beaucoup à gagner à rouvrir certaines de ces pistes. À travers son regard sociologique, Simmel nous engage à explorer la complexité des relations à travers lesquelles se constituent réciproquement l'individu et la société. À travers sa réflexion philosophique, il nous invite à interroger les évidences, les clivages catégoriels et disciplinaires auxquels nous nous sommes accoutumés.

    Esprit en son temps résolument moderne, Simmel, en bien des points, nous précède encore.

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