• Les seins de Faïna ont poussé l'espace d'un été, celui de ses seize ans.
    Et, avec les seins, sont apparus les admirateurs. Faïna pensait que sa mère, Oliko, et que sa grand-mère, Noutsa, lui confieraient alors le plus important des secrets de la famille : comment elles se sont mariées toutes les deux à seize ans. Et, surtout, qu'est-ce qui se passe après le mariage, quand les deux époux restent seuls ensemble. Mais personne ne lui a raconté quoi que ce soit. Les mots, c'est quoi ? Du vent ! " Il faut bien se marier au moins une fois dans sa vie, petite.
    " Voilà ce que grand-mère Noutsa se contente de répéter à Faïna. Mais qui ? Son premier fiancé aux noirs sourcils, ou le fils du vigneron au regard de feu ? Cette histoire se déroule dans un pays qui n'existe pas. L'Union soviétique a coulé comme le Titanic, mais le monde entier continue de nager vers cette épave pour regarder à travers ses hublots. Dans Faïna, de jeunes filles rêvent désespérément de se marier, des innocents se font tirer à bout portant, des femmes se déshabillent et écartent les jambes sur la table de la cuisine, une main qui sort de la terre saisit un homme par la cheville et son âme s'échappe, un cadavre repose sur un piano à queue, Brejnev se traîne jusqu'à la tribune en essayant de retenir ses pets.
    Voyez ! Voyez ! Voilà la vie derrière le hublot...

  • La demeure de l'ethnolinguiste Richard Dubé, au sommet du mont Royal, est squattée par une communauté de réfugiés qui ont réussi par miracle à s'échapper de toutes sortes de pays ex-postcommunistes. Telles des pièces d'échecs qui tombent dans la boîte après une partie, tous sont égaux, même s'ils occupaient des positions fort différentes dans leurs pays d'origine. Un roi incline la tête vers les pieds d'un pion de son adversaire, un fou furieux cajole une reine. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! « Le Canada est un beau pays, mais il est quand même stupide! » assurent-ils à propos du pays qui les a accueillis. « On nous fait venir ici, mais on ne nous dit pas comment y vivre. Sans mode d'emploi, nous, on ne sait pas comment faire, on n'a pas l'habitude. » Vous c'est vous, nous c'est nous. « Et tous ces gens dont la photo est accrochée partout, ce sont des hauts dirigeants? » Peut-on qualifier les agents immobiliers de hauts dirigeants? En un certain sens, certes... Ventes-achats, ventes-achats, capitalistes de tous les pays, quoi d'autre vous unit? Ce sixième roman d'Elena Botchorichvili marque un tournant dans son oeuvre. Celle qui a inventé le « roman sténographique » nous donne ici un roman plus ample que les précédents (une centaine de pages !) où elle laisse libre cours à sa veine comique, sorte d'hommage à Nicolas Gogol, son écrivain de prédilection. Il en résulte un portrait au vitriol de l'immigration, à mille lieues des bons sentiments qui plombent habituellement les oeuvres traitant de ce thème. Ce qui ne l'empêche pas, quand on s'y attend le moins, de nous ébranler avec des moments d'une indicible émotion.

  • « La tête de mon père est sur une montagne près de Gori, dans la région de Tchatchoubeti. » C'est ainsi que le narrateur du roman commence sa lettre à son fils, qui vit au Canada. Mais comment expliquer la façon dont les gens dansaient et vivaient en Union soviétique ? Comment on y travaillait et on y combattait ? Comment dire la rencontre entre ses parents, sa mère - une fête, pas une femme - qui était ventriloque au cirque et son père qui « saucissonnait » des discours pour les dirigeants communistes ? Comment raconter cette guerre qui a éclaté pendant que des gens prenaient tranquillement le soleil sur la plage ou que d'autres faisaient les courses, un cabas à la main ? Et cette route, qu'on ne voyait plus, car elle s'appuyait directement sur le ciel ? Et pourquoi pas un roman aussi court qu'un poème, avec seulement les moments les plus lumineux. Un roman sténographique. Pas un gros roman, lourd, pour qu'on puisse casser des noix avec !

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