• "Aucune volupté ne surpasse celle qu'on éprouve à l'idée qu'on aurait pu se maintenir dans un état de pure possibilité. Liberté, bonheur, espace - ces termes définissent la condition antérieure à la malchance de naître. La mort est un fléau quelconque ; le vrai fléau n'est pas devant nous mais derrière. Nous avons tout perdu en naissant.
    Mieux encore que dans le malaise et l'accablement, c'est dans des instants d'une insoutenable plénitude que nous comprenons la catastrophe de la naissance. Nos pensées se reportent alors vers ce monde où rien ne daignait s'actualiser, affecter une forme, choir dans un nom, et, où, toute détermination abolie, il était aisé d'accéder à une extase anonyme.
    Nous retrouvons cette expérience extatique lorsque, à la faveur de quelque état extrême, nous liquidons notre identité et brisons nos limites. Du coup, le temps qui nous précède, le temps d'avant le temps, nous appartient en propre, et nous rejoignons, non pas notre figure, qui n'est rien, mais cette virtualité bienheureuse où nous résistions à l'infâme tentation de nous incarner."

  • Divagations

    Emil Cioran

    « Un être complètement possédé par l'espoir n'aurait rien à envier à Dieu. Mais un tel être est plus difficile à concevoir que ce non-sens qu'est le paradis. Là où il n'y a ni angoisse ni inaccomplissement la pensée n'a rien à faire, elle, l'enfant naturelle de cette vie qui se dévore elle-même dans un spasme d'inutilité et avec de sinistres prétextes de signification. Némésis entre la valse et l'abattoir. »
    En proie au vieux démon philosophique que Cioran a toujours nourri en lui-même tout en le désavouant sans relâche, les pages de Divagations doivent sans doute beaucoup à la langue qui les porte, à sa souplesse, à la liberté qu'elle octroie : parfois sibyllines ou mystiques, elles ne connaissent pas plus de tuteur stylistique que de Père aux cieux. Il s'agit ici d'une traversée du néant sur le seul radeau du moi, dans un isolement douloureux mais assumé.
    Aussi le titre mallarméen doit-il être lu à la fois comme l'aveu d'un principe d'écriture et comme l'affirmation d'un triple principe philosophique : solipsiste, anti-rationnel et sceptique - car dans le fond, sur Dieu comme sur tout le reste, peut-on jamais faire mieux que divaguer ? Qu'en savons-nous ?

  • Fenêtre sur le rien

    Emil Cioran

    "Serait-ce là ta raison d'être : te guérir du sublime par la lucidité ? La théorie l'emporte sur la pathologie, même noble ; sans les concepts, tu aurais pu t'élever jusqu'à de vastes vénérations, jusqu'aux vers, jusqu'à la prière. Mais tu as utilisé ton esprit pour éroder le mal céleste, et détruit la tentation de la transcendance ; ton esprit limpide t'a protégé des contenus impurs, gorgés de frissons. Tu t'es guéri de tout ; l'absence est devenue ton empire."
    Voilà sept ans que Cioran moisit glorieusement dans le Quartier latin, la guerre a emporté avec elle ses opinions politiques et sa propre destinée a toutes les apparences d'un échec : le jeune intellectuel prodigieux de Bucarest a beaucoup vieilli en peu de temps, passé sa trentième année ; il erre maintenant dans l'anonymat des boulevards de Paris et noircit dans de petites chambres d'hôtel éphémères des centaines de pages illisibles.
    L'issue radicale du changement de langue d'écriture ne lui est pas encore apparue, qui lui fera condenser dans ses deux premiers livres en français, Précis de décomposition et Syllogismes de l'amertume, toute la matière roumaine accumulée, y compris son inutilité et son dépit.
    Nicolas Cavaillès.

  • "Toute idée devrait être neutre ; mais l'homme l'anime, y projette ses flammes et ses démences : le passage de la logique à l'épilepsie est consommée... Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. Point d'intolérance ou de prosélytisme qui ne révèle le fond bestial de l'enthousiasme.
    Ce qu'il faut détruire dans l'homme, c'est sa propension à croire, son appétit de puissance, sa faculté monstrueuse d'espérer, sa hantise d'un dieu."
    Cioran

  • Syllogismes de l'amertume se présente sous l'aspect fragmenté d'un recueil de pensées, tour à tour graves ou cocasses. Rien pourtant de moins 'dispersé' que ce livre. Du premier au dernier paragraphe, une même obsession s'affirme : celle de conserver au doute le double privilège de l'anxiété et du sourire.
    Alors que dans son premier essai, Précis de décomposition, Cioran s'attaquait à l'immédiat ou à l'inactuel avec une rage lyrique, dans celui-ci il promène sur notre époque, sur l'histoire et sur l'homme, un regard détaché où la révolte cède le pas à l'humour, à une sorte de sérénité dans l'ahurissement. Ce sont là propos d'un Job assagi à l'école des moralistes.

  • "Le bonheur, c'est être dehors, marcher, regarder, s'amalgamer aux choses. Assis, on tombe en proie au pire de soi-même. L'homme n'a pas été créé pour être rivé à une chaise. Mais peut-être ne méritait-il pas mieux."
    "Frivole et décousu, amateur en tout, je n'aurai connu à fond que l'inconvénient d'être né."
    "Ces moments où l'on souhaite être absolument seul parce que l'on est sûr que, face à face avec soi, on sera à même de trouver des vérités rares, uniques, inouïes, - puis la déception, et bientôt l'aigreur, lorsqu'on découvre que de cette solitude enfin atteinte, rien ne sort, rien ne pouvait sortir."
    "Nous sommes tous au fond d'un enfer dont chaque instant est un miracle."
    /> Une pensée d'une exigence radicale, entre désespoir absolu et humour ravageur.

  • Lorsque Cioran, étudiant boursier à Berlin, rédige ces articles pour les journaux roumains Calendarul ou Gândirea, il y fait montre d'une fascination sans limite et assumée pour une Allemagne à laquelle Hitler promet un renouveau radical. Il reniera, plus tard, explicitement ses emballements d'alors, mais ces textes restent essentiels pour comprendre aussi bien l'évolution de sa pensée que celle de notre histoire passée et présente. En effet, le déferlement de violence qui y est invoqué, l'effondrement métaphysique, le déclin des valeurs morales et spirituelles, la perte d'identité d'une jeunesse désorientée à la recherche de solutions extrêmes, signent le sceau barbare d'une civilisation occidentale à l'agonie, d'une Europe des années 30 qui projette un éclairage cruel et singulièrement contemporain sur nos problématiques actuelles et notre impuissance à les résoudre.
    Il semble opportun, aujourd'hui, de proposer au lecteur ces écrits de jeunesse de Cioran, en lui demandant un regard lucide, sans préjugés et, surtout, sans les habituelles étiquettes de la pensée unique inaptes à saisir une démarche si extrême. Il convient néanmoins de préciser que certains propos exprimés ici peuvent choquer et n'entraînent, en aucun cas, l'adhésion de l'Éditeur.

  • Valéry face à ses idoles

    Emil Cioran

    • L'herne
    • 1 Septembre 2006

    " Les seuls problèmes que Valéry ait affrontés en initié sont ceux de l'écriture. Son culte de la rigueur se réduit à l'effort vers un éclat abstrait du discours. Ne rien laisser à l'improvisation ou à l'inspiration (synonymes maudits à ses yeux), surveiller les mots, les peser, ne jamais oublier que le langage est l'unique réalité ; telle est cette volonté d'expression, poussée si loin qu'elle tourne en acharnement au riens, en recherche exténuante de la précision infinitésimale. Il est difficile de se figurer une langue plus épurée que la sienne, plus merveilleusement exsangue. "

  • Des larmes et des saints

    Emil Cioran

    • L'herne
    • 1 Septembre 2006

    « Il y a chez tout auteur » écrit Sanda Stolojan, « une image clé, qui répond à une obsession profonde et révélatrice. Telle est l'image des larmes et de leur corollaire, les pleurs, tout au long de l'oeuvre de Cioran... Dans Des larmes et des saints, il prévoit le jour où il regrettera, où il aura honte, d'avoir tant aimé les saintes et « la mystique, cette sensualité transcendante ». il se séparera des saintes, de leurs effusions, mais l'adieu au lyrisme n'effacera pas en lui l'image et la pensée qui l'obsèdent »

  • Quand la NRF publia, en 1957, sa "Lettre à un ami lointain", Emil Mihai Cioran ignorait que la réponse de son correspondant n'arriverait jamais à destination, et vaudrait à son auteur, Constantin Noïca, d'être condamné à 25 ans de prison. Libéré en 1964, l'auteur est resté dans son pays, parce que "tout compte fait, l'exil est mieux ici". Aujourd'hui, la lettre et la réponse sont publiées ensemble, ainsi qu'un bref portrait des deux correspondants. Au-delà des deux types de société - et de leurs défauts comparés -, il s'agit plus profondément dans ces lettres, de l'Europe, d'une interrogation sur son essence et sur son avenir. Ce monde occidental, se demande Cioran, "quelle malédiction l'a frappé pour qu'au terme de son essor, il ne produise que ces hommes d'affaires, ces épiciers, ces combinards aux regards nuls et aux sourires atrophiés, que l'on rencontre partout, en Italie comme en France, en Angleterre de même qu'en Allemagne" ? "Qu'y a-t-il qui ne soit "Europe" de nos jours ?" interroge à son tour Constantin Noïca. "Les idéaux de libération des peuples de couleur, sont de simples échos du pathos européen de la liberté : l'humanisme oriental n'est qu'une réplique, leur matérialisme est technique d'emprunt : et jusqu'à ce communisme tout aussi spéculatif que pratique, quel résidu, mon Dieu, quel mince résidu par rapport au banquet de Hegel et de la culture occidentale ! Et si tout cela n'est que reste, le coeur, où est-il ?"

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