• Sait-on qu´il y eut au bagne une catégorie de réclusion spécialement conçue pour les condamnés « coloniaux » de couleur en provenance des Antilles françaises et de la Réunion ? Se souvient-on qu´ils furent environ cinq mille à survivre ou mourir dans les camps les plus durs, employés aux travaux souvent les plus pénibles, avec les forçats, pour des fautes allant du délit de vagabondage au crime d´incendie ? La société créole est en train de se reconstruire, au lendemain de l´abolition de l´esclavage, et reçoit une main-d´oeuvre engagée d´origine indienne en bonne place dans les convois qui partent annuellement des Saintes à destination de la Guyane en passant par la Martinique. De même qu´il existe un code pénal colonial, il existe une prison coloniale, et le pénitencier de l´îlet à Cabrit, constitué maison de force et de correction pendant les cinquante années de son existence, est la plaque tournante d´un circuit pénitentiaire hésitant, dans le dédale des législations coloniales, entre exploitation de la population pénale en Guadeloupe (où la colonie veut créer son bagne) et rejet de la même population de « transportés ».

  • Le beau nom de Désirade est loin de correspondre, en Guadeloupe, au malheur insulaire expérimenté par des dizaines de jeunes exilés qu´on y déporta par lettres de cachet sous Louis XV et son ministre Choiseul. Eloigner des « mauvais sujets » dans les colonies n´est pas nouveau, mais les tenir enfermés dans un lieu spécialement conçu pour servir de maison de correction réglementée par ordonnance est une première appelée par la suite à généraliser toute une géographie de la peine et de l´île-prison. La Désirade est donc, à ce titre, un lointain modèle intéressant l´histoire d´une insularité pénale et carcérale en Guyane et Nouvelle-Calédonie. Tout un contexte historique étend par ailleurs aux populations du Canada l´intérêt d´un livre où l´on apprend ce que fut le sort, après celui de lépreux, de prisonniers partis sans jugement des quatre coins du royaume à la Désirade en passant par Rochefort et la Martinique.

  • Éloigner : telle est l'alternative offerte à l'enfermement pour la punition du crime. Il ne s'agit plus seulement de soustraire au territoire national, il faut aussi retrancher de l'espace continental. Ainsi naît l'idée de transporter des condamnés prioritairement dans les îles. On trouvera de la sorte un prétexte à l'annexion de celles-ci, d'abord, ensuite un moyen pour les coloniser. Pour autant, l'insularité reste une prison : la mer y a des murs et la géographie, qui n'a pas assez d'isoler, punit de surcroît par la distance.

  • Voici réunies diverses approches autour de l'espace insulaire en littérature. L'île est un témoin du temps. C'est aussi le théâtre d'une histoire où l'îlien devient premier homme et fonde un ordre ambigu : parfait mais fragile, organisé mais friable, et dont les paradis sont des prisons qui conduisent, après Bougainville et Darwin, après la robinsonnade et ses imitateurs, à l'envers carcéral insulaire exploré chez Jules Verne et dans des récits du bagne outremer. Auteurs entre autres étudiés : Jules Verne, Daniel Defoe, Charles Darwin, Charles Garnier, Jean Mariotti, Georges Baudoux, Pierre Loti et Marguerite Yourcenar.

  • On n'a plus guère idée du succès connu par Loti chez ses contemporains ; mais ce plus jeune académicien aurait vieilli, dit-on, victime en postérité d'une écriture et d'une pensée tournées vers un souci constant : celui de sa disparition. La renommée de Loti reposerait de son vivant sur un malentendu. Loti l'enchanteur est d'abord enchanté de lui-même. Or, il a fini par s'abîmer dans son oeuvre. D'où les clichés. Mais ces aspects viennent à se retourner. Les derniers moments sont les premiers. L'exotisme est l'autre nom d'un quelconque ordinaire.

  • Les lieux, le temps, la ville dans l'île, parcours qui suit la course d'un soleil amer et livre à nu les fragments d'un regard contemplatif et incisif de la terre calédonienne.

  • La solitude et la servitude présentes dans les oeuvres de Defoe et de Cervantes feront naître le roman moderne et entendre des voix jusqu'alors inattendues. La prison serait-elle une limite où le confinement du lieu s'ouvre aux confins de la création ? La peine a sa littérature et la prison son histoire. De cellules en prisons d'État, de bagnes en colonies de déportation, Sue Dumas, Stendhal, Hugo, Balzac, ou Verne oscillent entre imaginaire criminel et conception pénal. Or le roman dit plus qu'il n'est écrit.

  • Ile, etat du lieu

    Eric Fougère

    Ce nouveau - et dernier - numéro de Cultures et sociétés s'intéresse aux phénomènes insulaires, en tant qu'expérience et en tant que représentation. Tout à la fois "pièce à joindre au puzzle" et "portion autonome à part entière", l'île constitue une vraie singularité. Les différents contributeurs, en huit articles, s'essaient à étudier tantôt les points de contact, les interconnexions possibles, entre terres et îles, tantôt les points de rupture et de séparation.

empty